15.3.07

L'île de l'Epée et la pourriture du coeur




L'île de l'Epée est l'île la plus éloignée de la capitale Station Wolfork. La plus grande partie de sa superficie est occupée par un lac volcanique, le lac de l'Epée sur lequel se trouvent quatre petites îles lacustres.
L'Epée s'appelait autrefois Kaatinga et était une vaste palmeraie placée sous la protection de sainte Marguerite d'Antioche. Elle fut longtemps laissée à l'abandon et ce sont les héritiers de Jean-Zoulou qui les premiers s'y installèrent à partir de 1898. A son heure de gloire on y produisait du savon, des bougies (qui n'a jamais eu entre ses mains une bougie made in l'Epée ?), de l'huile de palme rouge extraite de la pulpe du fruit, de l'huile de palmiste extraite de l'amande du fruit et de la fibre de palme pour fabriquer de cordages de lits et de matelas tandis que les feuilles tressées servaient à la consolidation des toits et cloisons.
Le lac de l'Epée abrite aussi de façon endémique une colonie de dauphins d'eau douce, les fameux Dauphins zoulous, les dauphins les plus festifs, descendants selon la tradition locale du prophète Jean Zoulou XXIX, martyrisé sur l'île de Kalakata à la fin du dix-neuvième siècle.
Ces dauphins sont les plus bons vivants qui aient sans doute jamais existé sur la face de l'enfer puisque leur devise est la suivante : "la belle vie est morte, vive la belle vie !"
On ne prête garde depuis longtemps aux agissements des dauphins qui s'ébattent en toute impunité dans les eaux chaudes et sulphureuses de l'Epée.
Et pourtant il n'a pas manqué d'étranges événements pour venir mettre à mal la belle harmonie qui règne encore entre les autres habitants de l'Epée, qui souhaitent pouvoir profiter en paix de leur petit paradis et les mammifères marins. Les plus belles donzelles de l'Epée qui ont pour habitude de prendre leur bain dans les eaux du lac sont régulièrement la cible de scélérates manigances de la part des Zoulous cétacés : les malfrats se mettent à flotter le ventre en l'air comme dérivant vers leur dernier sommeil et arrivés à hauteur des donzelles, ils les arrosent d'une substance blanchâtre qui déclenche le rut chez les malheureuses enfants. La rumeur court même que les dits dauphins se transforment la nuit en homme de belle prestance à panama blanc et costume blanc et, qu'après avoir fait virevolter toute une nuit leur partenaire sur les rythmes les plus endiablés de la séduction, ils prennent subrepticement possession des formes les plus reculées des plus belles catégories de femelles de l'Epée. Dans ces conditions, certains en sont même venus alors à accuser les Zoulous de toute forme de déviance sexuelle ayant lieu au paradis : on viole une femme, c'est un dauphin Zoulou qui a fait main basse sur la pauvre chrétienne, une autre devient brehaigne, le seul responsable le satané Zoulou. Ils ne respectent, dit-on, aucune femme, n'ont même pas pitié des vieilles matrones qui au couchant de leur vie pouvaient penser mériter leur paradis tranquille. Mais non rien ne fait peur à cette racaille, à ces dauphins zoulous du haut de leur anomalie chromosomique car on a vu mainte fois sur l'île des septuagénaires décrépies donner naissance à des Zoulous sang-mêlés. Ils ne sont que gangrène et pourtant aucune femme ne peut leur résister. Il est vrai qu'ils les prennent la plupart du temps dans un moment de faiblesse, comme dans les trois jours qui suivent l'accouchement, comme en pleine période de règles, comme dans des moments de vague à l'âme, de tristesse incommensurable, ou carrément en période de rut ! Ces dauphins-là ce sont de vrais prédateurs, des rapaces qui, prenant forme d'homme de tout acabit, font naitre chez leur victime le désir le plus fou. Ils ont ce je ne sais pas quoi d'indéfinissable, un front bombé, une vision réduite presque aveugle, qui leur permettait de voir au tréfonds de l'être qu'ils veulent posséder une nuit et une nuit seulement. Et tels des abeilles au petit matin une fois leur forfait commis ils reprennent forme animale et disparaissent à tout jamais dans les eaux en flammes du lac de l'Epée. Parfois on les voit réapparaître le ventre en l'air dérivant vers l'une des quatre îles que compte le lac !
L'un des plus vicelards de cette caste de dauphins est le fameux Ti-Zoulou, un dauphin majuscule dont les méfaits peuplent jusqu'à aujourd'hui l'imaginaire des Reliquois ! Ti-Zoulou était un dauphin peu ordinaire. C'était un dauphin couleur de charbon. C'était lui un dauphin guêpe et non abeille. Son dard ne se rompait jamais et ne mettait pas fin à son existence. Il put ainsi proliférer, proliférer et proliférer encore comme paramécies! Il fit mettre bas tant de femmes sur l'île de l'Epée qu'on murmure que sur cette île qui ne porte pas la marque du Ti-Zoulou n'est pas de l'Epée ! Il s'enorgueillit un jour par voie d'affichage sur les murs de l'église du Carmel d'avoir, durant sa carrière en tant que passeur officiel de plaisir, transporté plus de femmes sur son dos que Charron sur sa barque. Il est vrai qu'à la différence du passeur des enfers il ne transportait que des femmes et que de surcroit il ne se faisait pas payer en doublons mais en nature. Ceci explique l'étrange ressemblance des habitants mâles de l'Epée, 75 au dernier recensement réalisé sur l'île, tous reliés par les gènes au grand passeur des Abysses.
D'ailleurs ne l'eut-il pas dit, ces messieurs sont reconnaissables entre mille par le biais de leurs testicules ! On a droit à toutes les situations ; ainsi certains n'ont qu'un testicule en bourse, un seul testicule dans un scrotum à moitié vide ! Dans ce cas il y a deux possibilités : soit l'autre testicule de la progéniture se trouve encore dans l'abdomen et reste là coincé, sans autre espoir jamais de rejoindre le scrotum par le canal inguinal, une fois passé le cap des deux mois d'existence, que par bains chauds et massages localisés pour tenter de remettre sur le droit chemin le testicule solitaire. Soit la créature n'a pas de deuxième testicule du tout, et il faut alors le rayer une fois pour toutes du champ des possibles, mais cela n'empêche pas le porteur de cette anomalie de rester puissant et fertile. . .
Chez d'autres on décèle des orchites (inflammation du testicule) ou même des hydrocèles (l'eau s'accumule dans la membrane du scrotum). La progéniture de Ti-Zoulou est aussi atteinte de cryptorchidisme avec parfois même deux testicules dans la même bourse. On signale dans cette marmaille même la présence d'hommes à utérus, des mâles fonctionnels en tous points bien que dotés d'un utérus et de trompes de Fallope ! Mais le summum de ces anomalies anatomiques fut la venue au monde le 13 mars 1898, soit six mois après la mort du prophète, d'Immaculata Luzinda Temporã, sa photocopie conforme sentant le clou de girofle, le poivre et la cannelle réunis. Ce qui fut plus extraordinaire c'est que cette enfant fut accouchée, dans le lac de l'Epée...
Sacrée Immaculata Luzinda Temporã ! On crut voir en elle le bras d'une telle, les yeux d'une telle, les cheveux d'Autre Telle, la moue d'une Telle. Elles démentirent toutes, dont acte, mais quand au moment du baptême oecuménique on vit apparaitre dix-sept marraines, couvant de leurs regards, cette enfant, lui promettant un futur de monts et merveilles, on comprit mieux encore plus que jamais l'emprise que ce Ti-Zoulou exerçait sur la gent féminine.
A la mort de Jean Zoulou XXIX, à la suite des évènements de la Première Monarchie de Kalakata, son corps fut déterré, sa tête tranchée par les soldats de Macondo, mais ses testicules furent subtilisés par un comité de dévotes de Kalakata et ensevelies soigneusement dans le cimetière de Kalakata en un lieu maintenu secret. On honore encore ces derniers jusqu'à aujourd'hui chaque 22 septembre. A la fin de la guerre de Kalakata on promena la tête de Jean Zoulou partout puis son visage disparut comme avait disparu son corps. Il se murmure encore aujourd'hui que le corps a été embaumé et momifié quelque part sur l'archipel. Allez savoir où ?!
Toujours est-il que c'est 14 jours, jour pour jour après sa mort, le jour même où on prit Jean-Zoulou XXIX en photo pour la première fois de sa vie et de sa mort, que commençèrent à apparaître les fameux dauphins dans le lac de l'Epée. Ils étaient au nombre de treize : douze prophètes avec à leur tête Ti-Zoulou. 9 mois après, la Société Protectrice des Dauphins de l'Epée était créée. Dès lors, la Congrégation des Veuves de Ti-Zoulou, comme elle se fait appeler désormais, a le monopole de l'ablation des testicules de jeunes cétacés. Une fois réduits en poudre ces testicules servent à concoction de toutes sortes de breuvages, potions, infusions, beignets, gâteaux, pommades, philtres, onguents qui font le bonheur des marchands ambulants de l'île! Quant aux dents des dauphins, leur commerce est resté le monopole exclusif du Royaume de Kalakata et un mariage digne de ce nom serait bel et bien inimaginable sur l'archipel sans la présence de ce cadeau indispensable.

Malheureusement début 1918 la Pourriture du Coeur devait troubler ce beau paradis. Auparavant le 22 septembre 1917 le cyclone Evans avait détruit l'île aux trois-quarts. Et pendant que les habitants essayaient coûte que coûte de remettre l'île sur pied ce fut le coup de grâce : la maladie des palmiers à huile dévasta l'île, les palmiers à huile se mirent à jaunir, à dépérir. Les 13 gros régimes de fruits, qui autrefois comptaient plus de 1000 fruits par régime, devinrent de plus en plus secs et rachitiques. Ce fut la débâcle. Sans autre ressource pour survivre, les habitants de l'île émigrèrent sur les autres îles (en particulier sur Zoulous pour les plus pauvres et Kalakata pour les plus entreprenants) et devinrent dès lors l'objet des railleries populaires.
On disait alors :
- Pourquoi ceux de l'Epée plantent des bananiers sur la plage ? Pour que les bananes vertes sortent avec un goût de poisson.
- Pourquoi ceux de l'Epée mettent des marches au bord de la mer ? Pour que la marée monte.
L'île s'est spécialisée depuis dans la production à grande échelle de plantes médicinales, aromatiques et liturgiques. Les 25 familles qui y sont installées se sont regroupées en coopérative et pratiquent sur 321 hectares une agriculture raisonnée sans utilisation d'engrais synthétiques et de produits toxiques. Ceux de l'Epée connaissent mieux que quiconque les secrets de la transformation des plantes en huiles essentielles, onguents, crèmes, poudres, liqueurs, et autres tisanes.

L'île de l'Epée fait néanmoins toujours l'objet de toutes les railleries. Nul ne sait plus vraiment comment tout cela a commencé exactement mais on continue, comme autrefois, à se moquer d'eux :

- Pourquoi ceux de l'Epée construisent des maisons rondes ? Pour que les chiens ne pissent pas au coin de leur maison.

- Pourquoi ceux de l'Epée mettent des guêpes dans leur plat ? Pour que cela soit plus piquant.

- Pourquoi ceux de l'Epée mettent une bouteille de rhum vide dans le réfrigérateur ? Pour ceux qui ne veulent rien boire.

- Pourquoi ceux de l'Epée enterrent leurs morts en leur gardant la tête dehors ? Pour ne pas avoir à mettre leur nom sur la pierre tombale.