11.11.12

Week-end à Caféière

Sacré Bout du Monde à Part. Jadis le volcan s'appelait Caféière ! C'était l'époque où Commandant Cafre, son plus illustre exciseur, arrière-petit-fils d'Ochan, y semait le soufre tandis qu'au même instant son éternelle épouse, Dièse de Sainte Lumière, elle même descendant en ligne directe de Jean VIII l'Angélique et que d'aucuns appelaient tout simplement Déesse, vaquait dans le charivari de son carnaval permanent. On y accédait par une route en contrebas du cimetière de Kalakata. Si l'on peut qualifier de route ce qui n'était alors tout au plus qu'une trace, une illusion de chemin, un entrelacs de nids à poules ! Seul le regard aiguisé d'une fourmi coupeuse de feuilles pouvait y retrouver ses petits. Et ces dernières ne s'en privaient d'ailleurs pas à tel point que certains en arrivèrent parfois à se mélanger les pinceaux, qualifiant Caféière de Fourmilière. Quand ils ne la qualifiaient pas simplement de Contrebas de Cimetière ou de Soufrière. Puis de glissement en glissement on baptisa Caféière de Le Bout du Monde à Part.
Ce qui pourrait apparaître étrange au non-initié, non habitué aux caresses volcaniques, n'était somme toute que logique. D'autant plus qu'à Caféière jamais on ne planta le moindre plant de café !
Mais pour les initiés, les adorateurs inconditionnels de la Déesse, Dièse de Sainte Lumière, une déesse post-moderne si l'on en croyait les écrits d'un maître plume de l'époque, Godwin Dieudonné, post- moderne parce que polyglotte, polychrome et polysyncrétique, Caféière, Bout du Monde à part, tout cela n'était que blasphème: le lieu saint, entendez par là l'espace de drive de la déesse, avait pour nom tout simplement Chapelle. D'initié en initié les limites de la dite Chapelle se mélangeaient, pour certains le lieu saint original était la Place des Quatorze, lá où pour la première fois l'existence même de la Déesse avait été révélée au Tout Monde à la suite de l'apparition au-dessus de la tête de la Veuve Eternel sur un arbre perchée...Pour d'autres le lieu saint commençait au pied de Pantaléon, l'Indicible, le Maître Intercesseur En Personne, seul épargné du terrible martelage, témoin muet quoi qu'en première ligne de l'apparition . Voici d'ailleurs comment la Veuve Eternel racontait la chose:
"Des mamelles de la Papesse en habits pontificaux je vis sortir pour venir se placer au dessus de la tête de la vénérable une tiare somptueuse faite de 9 halos de joyaux et bãtisses surmontées d'une pierre précieuse formant bouton où virevoltaient 9 qualités d'anges sculptés: dans le premier halo froufroutait tout un régiment de guêpes maçonnes. Le deuxième halo foisonnait de moustiques de la plus belle race maringouine. Dans le troisième couronne, ce n'étaient que fourmis folles vibrionnant, et dans le quatrième halo se pavanaient des criquets multicolores psalmodiant. Le cinquième halo était l'antre des vonvons bourdonnant. Quant au sixième halo y reignaient les araignées. C'était le dernier anneau visible Tout ce beau monde allait venait apparemment dans le plus grand des désordres. Un halo allait dans le sens des aiguilles d'une montre, l'autre dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, l'un faisait une pause toutes 30 secondes alors que l'autre continuait ad libitum tandis qu'un troisième demeurait immobile des jours voire des heures voire des années. Les trois derniers anneaux étaient invisibles aux yeux des incroyants. Il fallait avoir la foi pour voir les septième, huitième et neuvième anneaux car si on les voyait on pouvait illico devenir aveugle de façon irréversible. Selon la Veuve Eternel, l'Elue de la Déesse, le septième anneau était chargé de nombrils, le huitième de restes d'ongles et le neuvième des cheveux entremêlés de toute la communauté."
Témoins de ce culte on trouvait dans tous les recoins de la Chapelle des offrandes faites à la Déesse, friande en premier chef de gombos, mais grande amatrice de ces mets délicieux: cheveux, cigares, ongles et nombrils en tous genres...

22.9.12

Le Banquet de Caféière

"Ouaille, ouaille, ouaille ! " s'exclama Cyclone en soulevant avec précaution l'un après l'autre les mille os de son vieux corps endolori. Laminé au lendemain d'une de ces nuits de bagatelle bien arrosée d'écumes et de mélasse distillées dont il était coûtumier. La mangrove puait le tafia, l'excrément et la boue, tous unis dans un même éreintement. Son foie ne tenait plus que par un ventricule, il chercha en vain ses lunettes dans la boue pour mieux respirer par les yeux. Ses reins, quant à eux-mêmes, sainte Vierge de Miséricorde, même après avoir labouré la nuit à coups de houe, trahissaient une petite érection matinale. Il parvint non sans peine à écarquiller un demi-oeil pour se rendre compte de l'endroit où il avait atterri. Il faisait encore nuit noire et toute une meute de lunes semblait rire de son infortune. " Ricanez tout votre soûl, les hyènes, riez tant que vous pouvez, les vautours, riez tant que vous le pouvez encore parce que je vais vous raidir votre rire à jamais, je vais vous l'étrangler en pleine gorge". Il brandit son scalpel à double tranchant au ciel comme pour sonner l'hallali et il les injuria copieusement, traita de tous les noms d'oiseau la mère, la marraine, la grand-mère de la lune, tous les amis, parents et alliés en prirent pour leur grade jusqu'à la huitième génération :
"Arrêtez de me toiser, bande de sacrées salopes !" leur cria-t-il en brandissant son poing serré dégoulinant de rage, leur décochant au passage un crachat pestilentiel. "Retirez vos yeux de mon corps, vieilles commères ! Allez, dégagez, couché, circulez ou je vous romps la dure-mère!". Quelqu'un allait payer, on ne pouvait pas ainsi se moquer impunément, quel que soit le nom du mauvais larron responsable du méfait présent, justice serait faite. Il tenta alors une géographie instinctive du chaos: il n'y avait pièce trace de dulcinée, de Drusilla dans les parages. La question qui le taraudait était: "Mais comment ai-je bien pu atterrir ici?" Il tenta bien de se remémorer les événements de la veille mais ce ne fut qu'un champ de cannes béant qui se présenta à son esprit et tout au fond de ce champs de cannes interminable que vit-il? je vous le donne en mille: cette saleté de double, Commandant Cafre, son faux jumeau, dégustant à jeun à cheval sur sa monture Incitatus un petit calice qui ne pouvait guère contenir que tafia, petite eau ou esprit pour ensuite mordiller un morceau de canne au maximum de sa fruité !
"Messieurs, messieurs, messieurs, quelle malpropreté !" fit-il en hochant la tête et en se triturant la barbe blanche naissante sur le menton. Au plus loin que son regard groggy pût porter au clair de lune ce n'était que carnage ! Nuages ? Carnage ! Rivière ? Carnage ! Mangrove ? Carnage ! Champs de canne ? Carnage !
"Mais regardez la curée chaude que le Malpropre a fait !"

C'est alors qu'il tenta de reprendre ses esprits, raisonner, voilà ce qu'il convenait de faire. Il fallait tout d'abord se débarrasser des écuries de marbre et des mangeoires d'ivoire où se repaissait cette Ombre. Pour tenter de dégriser rapidement il entreprit de faire une révision mentale de tout ce qu'il savait sur l'ordre des Ombres.
"L'ordre des Ombres, se récita-t-il à lui-même d'une voix pâteuse et monocorde, est constitué outre en espèces et sous-espèces, genres et sous genres, Extravagants, Ecorchés, Bohêmes et Fous. L'Ordre des Ombres siège dans le foie des Cyclones, ils ne sont pas circoncis dans le cas des Ombres mâles ni excisées dans le cas des Ombres femelles, ce qui est source d'instabilité dans le système car les Ombres n'en font qu'à leur tête, un jour devant l'oeil du cyclone, la minute d'après derrière sa queue, les Ombres sont infidèles par nature, libertines et incontrôlables plus rapides que la sagaie de Chacha elles savent profiter de la moindre petite heure de bagatelle que s'accordent les cyclones pour commettre leurs méfaits derrière leur dos." Cette récitation acheva de le déraidir, il se dressa sur ses pattes, et la mangrove entendit le craquement saumâtre et stagnant des os de ses genoux. Cyclone reprenait du service. Cyclone émit alors en direction de la lune ce qu'il lui avait promis : un flot d'haleines pestilentielles qui obligèrent la commère à plier bagage et à aller grimacer de l'autre côté de l'Entre-Deux-Morts. C'est ainsi que Cyclone conçut un stratagème pour ôter tout pouvoir de nuisance à jamais à son Ombre, Commandant Cafre, Auguste Jules César Germain a.k.a. Calligula, qu'il jugeait par trop envahissante.
Comme on ne peut lutter contre son Ombre à armes égales, il fallut bien se procurer quelques médecines, quelques envoûtements capables sinon de tuer - car les Ombres sont immortelles, et quand bien même vous vous désincarneriez, elles vous survivraient encore le temps de quinze réincarnations - mais au moins d'amadouer, d'apprivoiser ces damoiseaux-damoiselles, de leur cuisiner quelques plats bien assaisonnés à leur goût tout en leur administrant quelques tafias bien préparés, quelques huiles de massages bien dosées pour qu'elles aient toujours envie de s'attacher à vos basques. Bref, il fallait le séduire et pour ce faire, Cyclone convoqua son demi-frère-cousin jumeau pour ce qu'on devait appeler bien plus tard le traité de Caféière mais que d'autres appellent encore le Banquet de Caféière.
D'abord ce fut toute une histoire, une épopée pour retrouver les traces du malotru, qui errait entre deux eaux dans un caniveau. Et il ne consentit à se rendre aux injonctions pressantes de son congènaire qu'après promesse écrite en bonne et due forme, envoyée avant zéro heure, le cachet de la poste faisant foi. Les mots restent, les paroles s'envolent, répétait -il sans cesse. Il fallut lui promettre un menu de nabab pour qu'il daignât se présenter à la conférence Inter Îles des Ombres et Cyclones, car il se refusait à faire un traité en sourdine, tout traité selon le Code des Ombres s'appliquant immédiatement à tous les membres des Ombres. Il fallut donc inviter vingt-neuf délégations d'Ombres alliées et associées conduites par des personnalités aussi prestigieuses que Commandant Cafre, bien évidemment, à tout Seigneur tout honneur, mais aussi Dérébénale des Iles, Sonson Pierre-Gilles, Petit Bois d'Homme, Polisson Frontière, Chacha et j'en passe. Bref toute l'Ombrité, l'Ombrage et l'Ombrerie de l'archipel était réunie pour apaiser les tensions avec les Cyclones qui eux aussi s'étaient déplacé à 29 bien résolus à participer à un règlement pacifique de ces désagréments permanents qui finissaient par leur pourrir la vie. Le conflit devait cesser sur le champ, entendait-on fuser de toutes parts du côté des Cyclones. Cette situation ne pouvait plus durer. L'un suggérait d'employer la manière forte, l'autre d'utiliser la ruse, un autre le venin, un autre la sorcellerie, un autre encore la religion pour remettre sous le joug les Ombres indélicates. De leur côté, les Ombres n'étaient pas en reste allant jusqu'à prôner une indépendance pure et simple, unilatérale, d'autres proposant une autonomie et allant jusqu'à envisager une participation active au gouvernement des Cyclones. On créa ainsi des commissions mixtes pour aplanir les difficultés. Celle qui reçut le plus de volontaires fut la commission alimentation. C'est à eux que revenait la charge d'organiser le banquet qui devait précéder la Conférence et aboutir à la signature du Traité de Caféière. Pour se prononcer de manière plus sereine la dite commission organisa un banquet pour s'éclaircir les idées et les papilles, il fallait pouvoir juger sur pièces, car Cyclones comme Ombres ont toujours eu la réputation d'être gros mangeurs. Ah ça oui, Cyclones comme Ombres de Cyclones ont la même caractéristique fondamentale: ils ne sont jamais feignants quand il s'agit de mangeaille, ils ne jouent pas quand il s'agit de se goinfrer. Cyclones, Ombres, farine du même sac, vous dis-je ! Avec des voraces de cet acabit il ne fallait pas donner dans la dentelle. Il fallait du gouleyant, du grasseyant, du sonnant et du trébuchant avant toute chose. Dans ce qu'il convient d'appeler le pré-banquet les Cyclones mirent les petits faitouts dans les grands et tentèrent bien la manoeuvre d'affaiblir par rupture d'interdits et de totem leurs Ombres en leur proposant des plats de haute voltige, des mets mitonnés aux petits piments de la haute gastronomie reliquoise comme l'ouragan glacé vénitienne, la selle d'orage moissonneuse, le nuage à la broche, le fonds d'alizé au velouté. On conçut encore expressément pour ces messieurs-dames les consuls plénipotentiaires les délices exquis d'une gentille mazarine de vents devant, de petits courants d'air variés, et de plateaux de brise. Comme boisson, là encore, on ne lésina pas sur les moyens puisqu'on fit venir du Caveau de la Présidence de la République des Iles Unies Michel Cabaret, dit Mimilo, le maître sommelier pour certains, pharmacien apothicaire pour les plus Justes et maître sorcier pour la plupart, qui préconisa Graves et Médoc en carafe, Volnay et Sauternes en bouteilles,Théophile Roederer frappé et autres liqueurs. Ce dernier imagina même de faire venir à grands frais de Macondo l'orchestre symphonique pour qu'il puisse pendant le banquet charmer les oreilles des participants avec Samson et Dalila de Camille Saint Saens et le ballet de Copélia de Léo Delibes. Mais du côté des Ombres on ne l'entendait pas de cette oreille. Des breuvages exotiques d'importation suspecte susceptibles de vous mettre les membres en lambeaux, de vous faire perdre vos entrailles, de faire de vous au bout d'une seule gorgette des aveugles et des paralysés ? Ce fut un tollé mémorable: tous exigeaient, tous, sans aucune exception, le tafia à la richesse centésimale de 70 degrés à volonté pour arroser leurs agapes. Du pur clairin, sans réduit. Pas de ces faux tafias trempés, frelatés, noyés à l'eau de source ou aromatisés de morceaux d'écorces, de sirop, de feuillages ou de fruits et d'épices provenant de guildiveries suspectes car il n'y avait dans leur rang ni impuissants ni femmes enceintes ...Ils n'iraient en outre à cette conférence qu'à la condition sine qua non que figure au menu du banquet leur plat totémique, le Dja, fait de haricots blancs accommodés de riz blanc, saucisses, tripes et cachalot salé. Il fallait en outre garantir la présence sur la table de salade tomates et concombre, sauce chien et farine de manioc. Et s'il fallait à tout prix un ballet, que ce soit un ballet pyrotechnique de tambours, comme feu d'artifice à la signature du traité...

17.6.12

Le testament du Chevalier Cyclone

Les archives de l'Hôpital des Aliénés de l'Ile de l'Epée conservent comme un joyau inestimable une étude de cas clinique où ont été transcrits les faits et gestes d'un certain Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX lors de son séjour sur les lieux du 1 juin au 13 juin 1899. Echoué on ne sait comment dans les parages, le forcené de 5 pieds 6 pouces, tout en se vantant par ailleurs d'être encore champion en amour, spadassinait comme sur un théâtre, multipliant feintes, fentes, parades et ripostes, savourant chaque touche dans son duel contre un certaine Mademoiselle la Chevalière dans un état de jubilation et d'hébêtement sans pareille qui lui valut son internement manu militari. Ce ne sont pas moins de sept opéras, plus de cent romances, dix-sept concertos et symphonies concertantes, trois symphonies, trois séries de six quatuors, plusieurs sonates, onze oeuvres pour piano et tant d'autres polissonneries mêlées d'ariettes et de gracieux rondeaux que se targuait d'avoir composés le malpropre admis dans un état de fureur telle que pendant ses crises deux infirmiers suffisent à peine à le maîtriser. Il se débarrasse même du gilet de force  avec les dents, se livre à mille désordres, déchire ses effets, se barbouille de ses excréments et même les mange tout en se disant en outre exceller au maniement du sabre d'abordage et de l'archet, du fleuret et   de l'épée... Ce spécialiste des exercices du corps disait enfin dominer la natation, le patinage, le tir au pistolet et la danse !
Cette étude de cas clinique dite Testament du Chevalier Cyclone comprend 83 aphorismes qui sont ainsi offerts au visiteur et qui sont la seule production littéraire de l'Archipel qui ait dépassé ses frontières. Ils ont été regroupés de façon posthume par la bibliothécaire mademoiselle Amélie Blancart à partir des bégaiements du dénommé Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX, dont le décès dans des circonstances encore inexpliquées le 13 juin 1899 fut qualifié d'ulcère de la vessie.

Nicole se parfume à l'alcool
Anasthase est resté en extase. Nous disons deux fois : Anasthase est resté en extase
Attention elle meurt ravissante et espiègle. Nous disons trois fois.
Baissez donc les paupières
Bercent mon corps satisfait du plaisir
C'est évidemment un porc
Le cacao a les yeux verts, nous disons, le cacao a les yeux verts
De Clémengis la douloureuse image sera vengée. Nous disons deux fois.
Clémentine peut se curer les oreilles
De Charles-Geneviève-Louis à Auguste-André-Thimotée : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir. Nous disons : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir
De Marie-Eugénie à Marie-Adélaïde : un cerf-volant viendra ce soir
Demain, la mélasse deviendra du tafia
Du homard à la langouste : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux. Nous disons : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux.
Écoute ma fleur qui pleure
Elle est vermine, Jeannie. Nous disons deux fois.
Elle restera sur le dos
Le court-bouillon est dans la russe; nous disons quatre fois
Gabrielle vous envoie ses amitiés
Grand-Mère mange son bonbon chaud
La Mère Jacques n'est pas un piment doux. Nous disons deux fois.
Heureux qui comme Ernestine a fait un long voyage
Il a pleuré de joie
Il a une voix de fausset
Le chirurgien est à jeun au mois de juin
Il est temps de cueillir des piments
Il fait chaud à Valparaiso
Il faut avoir des fa mineur pour trier les adagios
Il n'y a plus de farine dans la fourmilière
Il pleut toujours en enfer
J'aime le boudin bien pimenté
Je n'aime pas le colombo de veau
Je n'aime pas les dombrés Suzette
Je veux être parrain
Jean prend la mouche très facilement
Renée a un bon coup de reins. Nous disons deux fois
La geôle rougit le tournesol
La mangouste a les poils longs
L'éléphant s'est cassé une défense
L'infirme veut courir
L'huile de ricin est une bonne purge
La fortune vient en dormant
Les caquets des belles dames sont  l'espoir du pays
La mort de Vaval est irréparable
La bougresse est jolie
Le cabri saute par dessus la lune
La vertu réduit dans tous les yeux
Le crabe se trouve au milieu du maïs
Le raccoon n'aime pas le vermicelle. Nous disons : Le raccoon n'aime pas le vermicelle
Le lézard a neuf vies
Le chercheur d'or ira à la plage. Nous disons deux fois.
Le cheval de bois se promène sur l'horizon
Le requin est protocolaire. Nous disons trois fois.
Le marchand de sorbet est bon danseur. Nous disons trois fois.
L'écrevisse chantera à minuit
Le soleil s'est endormi
Le grand couillon s'appelle Léon
Le chirurgien est un poisson
Le père Guillaume Tout Coeur est verni
Le semen contra est amer, je répète, le semen contra est amer
Le soleil se lève à l'Est le mardi-gras
Les haricots rouges sont cuits
Les grains de dés sont sur le sable
Les cannes sont en fleurs
Les ortolans ne portent pas de chapelet
Les pistaches sont bien grillées
Les sanglots longs des giraumons à l'automne
Le sel embrase la mer. Nous disons : Le sel embrase la mer
Arlette va bien
Edmond a deux cochons bien gras
Ma maîtresse a l'oeil vif
Message très important pour Samuel : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon. Nous disons : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon.
Messieurs faites vos oeufs
Hugo et Raphaël sont immortels
Paul a du bon tafia
Pierrot ressemble à son grand-père
Rien ne m'est plus
Saint Coeur du Matin fonda Kalakata
Tambours, battez la charge, quatre fois. Nous disons : Tambours, battez la charge, quatre fois
Tante Amélie fait de la confiture de fruit à pain
Tu monteras le cocotier deux fois
Une poule sur un mur picore du manioc
Véronique était une fille-garçon
Yvette aime les grosses quénettes

15.6.12

Jugement rectificatif de l'acte de décès de Victor-Solange Eternel dit Cyclone

Jugement rectificatif de l'acte de décès de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone le 20 avril 1899

République des Iles-Unies des Reliques
Au nom du peuple reliquois
Le Tribunal de première instance de Station Wolfork, jugeant en matière civile a rendu sur requête le jufgement suivant:
A Messieurs le Président et les Juges du Tribunal de première instance de Station Wolfork
Le Procureur de la République par intérim prés le tribunal de ce siège agissant dans l'intérêt de l'ordre public
Vu la demande de la Veuve Tito-Dandy demeurant à Kalakata;
Attendu que la dite dame expose que feu Tito-Dandy (Orphélien-Félix) est décédé à l'Hospice des Aliénés de la commune de L'Epée ce treize juin mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf et qu'ayant été déclaré à son décès sous le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, il y a lieu de rectifier l'acte de décès du sus-nommé;
Attendu que la demande de la veuve Tito-Dandy est justifiée par les pièces qui sont produites à l'appui;
Attendu que c'est par suite d'une erreur commise par l'Officier de la commune de L'Epée que l'acte de décès porte Victor-Solange Eternel dit  Chevalier Cyclone au lieu de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Attendu en effet qu'aux termes de l'acte de naissance du décédé dressé par l'officier de l'Etat Civil de Kalakata il est né le 25 décembre 1845;
Requiert en conséquence qu'il plaise au tribunal sur le rapport de l'un des Messieurs les juges rectifier l'acte de décès du sus énoncé
Dire que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone sous lequel il est désigné y sera remplacé par celui de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Ordonner que le jugement à intervenir sera inscrit sur les registres de l'année courante de la commune de L'Epée;
Que la mention de la dite rectification sera faite en marge de l'acte réformé partout où besoin sera;
Qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification;
Qu'enfin le jugement à intervenir sera écrit et expédié sur papier libre et enregisté gratis, vu l'indigence constatée de la veuve Tito-Dandy (Orphéĺien-Félix).
Parquet, le 20 avril 1909
Le Procureur de la République par intérim
Signé: César Dégardel


Nous, président du tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques)
Vu la requẽte qui précède
Indiquons l'audience de ce jour 20 avril 1909 pour être sur notre rapport statué sur la dite requête.
Signé: Ernest Bougainville

Le Tribunal,
Vu la requête qui précède;
Ouï Monsieur Bougainville, président de ce siège, qui s'était commis à cet effet en son rapport;
Ouï monsieur Dégardel, Procureur de la République par intérim, en ses conclusions;
Après en avoir délivré, conformément à la loi
Adoptant les motifs de la requête
Dit que l'acte de décès inscrit sur  les registres de l'Etat civil de la commune de l'Epée le 13 juin 1899 sous le numéro 75 sera rectifié en ce sens que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone y sera remplacé par celui de Tito-Dandy Orphélien-Félix qui est le vrai nom du décédé;
Ordonne que le présent jugement sera transcrit sur les registres de la commune de L'Epée, que mention en sera faite en marge de l'acte réformé; partout où besoin sera; qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification.
Les dépens passent en frais de justice criminelle.
Ainsi jugé et prononcé publiquement au Palais de Justice par le tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques) en son audience civile du jeudi 20 avril 1909.
Etaient présents:
Messieurs Bougainville, Président, Dacalor, Juge, Etienne, Juge par Intérim, Dégardel, Procureur de la République par intérim et Georges Blombo, commis -greffier.
Et ont signé le Président et le Commis-greffier
Signé: Bougainville et Blombo

4.8.11

Le Jardin des Simples de Mademoiselle Pepita


La Veuve Guimbo était cuisinière, mais pas n'importe quelle cuisinière, monsieur. Non, non, non! Avant la mort de son mari ce n'étaient guère que trois mètres sur quatre de carreaux de légumes et autres racines gourmandes qu'elle prélevait au gré de ses besoins et de ses envies. Un brin de persil par ci, une tige de citronnelle par là pour agrémenter les plats qui mijotaient dans la cuisine. Du temps de sa jeunesse seules comptaient dans le potager les plantes condimentaires: elle y avait planté ainsi de l'ail, des oignons, du persil, de la ciboule, de la ciboulette, du cerfeuil, de la vanille, de la girofle, du céleri, de la coriandre, de l'échalote, du cumin, de la moutarde, de l'origan, du piment café, du gingembre, du bois d'inde, de la noix muscade, du romarin, du safran, du serpolet, du thym et de la sauge. Car il est vrai que Pépita Sandragon, même si elle était loin d'être une maîtresse de maison accomplie, avait le don, hérité d'une kyrielle de vieilles grands-mères et arrière-grands-mères aux origines abracadabrantes, de marier entre eux feuilles, bourgeons, fleurs et racines, et ses sauces étaient comme des bouffées délicieuses de Paris qui par effluves venaient caresser le museau des passants de son quartier.
Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelait jadis la femme-prototype, la femelle-aromate non pas de Kalakata, car l'appellation était désormais réservée à Flore de Sainte Rita, mais à l'Ile de l'Epée où se trouvait son domaine. Il y eut bien des moments où, découragée par les coups de boutoir d'un cyclone ou d'un soleil trop chaud, elle abandonnait le jardin à son sort, oh cela durait, quoi, deux mois, trois mois, une semaine, un Carême tout au plus quand il fallait arroser matin et soir, mais dès l'hivernage et ses pluies abondantes, elle se réveillait un beau matin tiraillée par des envies de rangement, de nettoyage de printemps et commençait à remettre le jardin en ordre de combat. Il fallait bien sûr retirer les mauvaises herbes, les brûler, bêcher, sarcler, labourer, biner les parcelles de terre du jardin.
Quand elle le parcourut pour la première fois à quatre pattes sous le regard de sa mère, Antonieta Wanda Sandragon, Maman Bise, qui veillait à ce qu'elle n'avale pas la terre, à l'âge de la mamelle, ce n'était alors guère plus qu'un jardinet de poupée, flanqué derrière le cabaret Le Ballet des Fleurs, qu'elle appelait pieusement presque en chuchotant pour on ne sait quelques obscures raisons l'Infirmerie. Mais Wanda Sandragon, propriétaire du Ballet des Fleurs, en digne commerçante et infirmière avisée, entreprit au fil des années et des acquisitions successives d'en faire un domaine qu'elle baptisa en l'honneur de sa fille de Jardin des Simples de mademoiselle Pepita . C'était alors un potager tiré au cordeau avec ses carreaux impeccables, un potager qui était un vrai miroir de propreté. Maman Wanda avait divisé l'enclos en neuf parterres. Il y avait le parterre des plantes aromatiques, le parterre des plantes condimentaires, celui des plantes magiques, celui des plantes médicinales, celui des plantes tinctoriales, celui des plantes consacrées à Marie, chacun de ces parterres contenant neuf carrés. Et au milieu de ces parcelles dans cet enclos de vingt ares, une serre pour les semis et les repiquages. Elle avait organisé enfin chacun des quatre-vingt-un carrés en fonction de l'usage final de chaque plante. Par exemple dans le parterre des plantes médicinales on trouvait un carré pour les fièvres et les refroidissements, un autre pour les maladies des femmes, un autre pour les maux de ventre, un autre encore pour l'hypertension et ainsi de suite ... dans ce jardin il y avait toujours un remède pour chacune des afflictions censées toucher la plupart des hommes et des femmes de la goutte aux hémorroïdes en passant par toutes les qualités de traumatismes susceptibles et imaginables. Dans le parterre des plantes condimentaires, il y avait le carré des desserts et celui des fruits de mer et crustacés, il y avait le carré des viandes blanches et celui des viandes rouges. C'était une organisation si poussée que même l'abbesse Hildegarde n'y aurait pas retrouvé son latin.. Tant et si bien qu'avant même que sa fille Pépita n'atteignît l'âge de seize ans le jardin de Wanda Sandragon était digne des plus grandes abbayes médiévales et même les étoiles quand elles flottaient au-dessus paraissaient toutes ébaubies devant le jardin  de la belle sauterelle.
Mais devant ce jardin à la française, devant cet ordre intemporel et cette sainteté parfaite la jeune Sandragon qui ne manquait pourtant pas d'appoint fut prise d'un ennui phénoménal: elle qui ne rêvait que de vertige se retrouvait propriétaire d'un cimetière semblait-il, un verger agencé en forme de croix. Elle entreprit donc d'agrémenter ce viridiarium tropical en y plantant des fleurs. Pourquoi ne pas joindre l'utile à l'agréable? Jouxtant cet enclos où il n'avait poussé jadis que des plantes condimentaires, des plantes médicinales, terrestres, aquatiques et hygrofiles, elle résolut de faire sinon un véritable jardin à l'anglaise, comme le lui proposaient certaines âmes charitables, mais un jardin à la mode des Reliques, tout simplement. Il fallut tout redessiner mais par petites touches, sans chamboulement, à partir d'une architecture secrète que seule elle pouvait maîtriser. Comme un peintre devant son canevas, elle brodait les pleins et les déliés d'une écriture cursive de graines et de racines, de tiges et d'écorces. Les sommités des fleurs et les boutons floraux devenaient des prolongements de son âme. En un hivernage son jardin devint méconnaissable. Les fleurs d'igname rivalisaient en beauté avec les fleurs de corossol et celles des arbres à pain. La feuille de cachiman coeur de boeuf  rivalisait de beauté avec la feuille de crête coq d'Inde. Parfums de feuilles et fleurs d'avocatier, effluves de manguiers et de pruniers d'Espagne se fondaient dans ceux des pommes-lianes et des racines de pourpier  bord de mer.  Mais sa fierté, sa signature, ce n'étaient ni les calebassiers ni les tamariniers royaux contre la constipation, ni les papayers mâles aux fleurs miraculeuses, ni les quénettiers dévoreurs d'eczéma, c'étaient ses cognassiers, les seuls et uniques exemplaires de tout l'archipel, protégés comme des trésors incas, avec chiens de garde et pièges de tout acabit capables de décourager chez n'importe quel garnement, chez  n'importe quel verrat, la moindre tentative de prélever un bout de branche capable de ressusciter ailleurs l'arbre prunelle de ses yeux. On venait des quatre coins de l'archipel pour goûter à sa confiture de coing délicatement parfumée et pour admirer, à distance comme il se doit, le galbe de ses arbres merveilleux que plus d'une lui jalousait.