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19.3.07

Bisous partout et nulle part ailleurs !


Alors qu'il évoquait avec Artémia Guimbo, vingt-deux ans après, leurs premières rencontres, Orphélien fut surpris par la mémoire précise dont elle faisait preuve pour certains épidodes et par le brouillard profond où elle était plongée pour d'autres. Lui même n'était pas mieux loti ...
Il se souvenait ainsi parfaitement l'avoir surprise en pleine nuit en plein dévergondage mystique dans la mangrove de Saint-Hyacinthe. Il avait d'ailleurs les photos pour le prouver. Et il les lui remit avec un grand sourire cynique en disant :
- Tiens c'est pour toi. Ca aurait été dommage de perdre un spectacle comme cela. Moi j'étais juste là au bon endroit et à la bonne heure avec mon Baby Rolleiflex !
- Ah tu les as gardées tout ce temps ces photos ? Tu ne les as pas publiées au moins ?
Puis se jetant avidement sur les photos, elle fit :
- Ah j'avais les cheveux si longs à l'époque ?
- Tes cheveux, je n'ai pas trop fait attention, vu que tu étais nue comme un ver avec comme seul costume le fameux collier en os prêté par Flore de Sainte Rita.
- Maintenant j'ai changé. J'ai pris un peu de poids.
- Mais ce n'est rien à côté de moi. Moi c'est bien 30 kilos que j'ai pris. Alors que toi tu es toujours une femme-violon.
- On voit que tu ne vois pas la culotte de cheval, les vergetures et les poignées d'amour.
- Mais moi je n'ai pas changé à ce niveau là. mes goûts sont toujours les mêmes. J'adore ce corps. On dirait qu'il a été cousu sur mesure pour le mien !
- Arrête de faire des promesses que tu ne pourras pas tenir !
- Ensuite tu es rentrée chez moi comme une voleuse et tu m'as violé comme un malpropre! Tu avais oublié ?
- Moi, te violer ?!!
- Oui j'étais en train d'écrire et tu en as profité pour me violer. D'ailleurs je ne me plains pas, mais les faits sont les faits...
Le lendemain leurs routes s'étaient séparées au petit matin. Le temps avait passé. Elle avait connu la dérade, la déraison. Puis un mercredi des Cendres, quelque dix ans après, le hasard les avait réunis à nouveau sur l'île de l'Epée chez Pépita Sandragon, la mère d'Artémia...
Ils s'étaient alors retrouvés au cimetière le jour suivant pour l'enterrement d'Arsène Tamarin dit Boniface, mort à cause d'une arête d'orphie qui lui était restée en travers du gosier.
- C'était un mercredi des Cendres. Là encore tu as fait des photos que je n'ai jamais vues. Tu ne te souviens pas ? Un mercredi des Cendres ! On avait fait de l'orphie boucanée et du colombo de guimbo...Tu avais encore ton Rolleiflex ! Tu l'as encore ?
Lui l'avait oublié. Il pensait l'avoir rencontrée ensuite au Bal de Kalakata.
- Un mercredi des Cendres! Mais comment ai-je pu l'oublier ! Si j'ai oublié c'est que je devais être saoul alors ! J'avais beaucoup bu ?
- Non pas plus que ça. On a même dansé ensemble à un moment !
- Si on a dansé, fit-il, c'est que tu devais savoir fichtrement bien danser. Car à l'époque et jusqu'à maintenant je n'invitais que celles qui savaient danser...Et après l'enterrement de Boniface à Kalakata on s'est revus ?
Elle sourit pour dire :
- Non, mais tu ne te souviens de rien décidément. Nous sommes sortis du cimetière ensemble et tu m'as ramenée chez toi. Mais je n'ai jamais su danser ! Je me débrouille, c'est vrai, mais, d'après ce que je me souviens, ce n'est sûrement pas pour ça que tu m'as invitée.
- Je t'aurais invitée pour ton corps alors ? Ou alors c'est que tu m'as souri, avec ce sourire dévastateur que tu as encore sur les lèvres. un peu moqueur, quand même. J'ai dû vouloir relever un défi...Ou alors encore ce collier en os que tu portais...Je crois que c'est au collier que je ne peux pas résister. il doit y avoir du plus et du moins dedans.
- Moi je crois que tu voulais surtout danser avec mon corps....D'ailleurs le collier il y a belle lurette que je ne l'ai plus. Il s'est volatilisé. Comme toi tu t'es volatilisé d'ailleurs. Au fait qu'as-tu fait de beau à Macondo ?
- Deux femmes et quatre enfants. Et toi ?
- J'ai ma fille Tanajura dont je t'avais parlé à l'enterrement tu te souviens. maintenant c'est une femme. Elle fait ses études de pharmacie à Macondo. Quant à moi j'ai été à droite à gauche. Je me suis attachée. J'ai rompu. Depuis septembre je suis seule et heureuse !
- Tu n'en soufres pas ?
- Je vis seule mais j'ai beaucoup d'amis, ma fille, ma mère, ma soeur. Et puis il y a les plantes médicinales qui me prennent tout mon temps.
- La chair est faible....Et pourquoi nous sommes-nous quittés ?
- C'est toi qui m'as quittée ?
- Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas, tu ne voulais plus de moi.
- Parfois, j'y ai pensé et je me suis demandé pourquoi nous nous étions quittés. J'en ai conclu une crise de jalousie de ta part.
- Moi, jalouse, jamais, au contraire... Ce serait plutôt toi
- Alors, disons possessive ou exclusive
- Tu me disais toujours calme-toi, calme-toi.
- Je crois me souvenir en effet que tu étais particulièrement gourmande, plutôt difficile à satisfaire.
- Le revoila, le Tito-Dandy, toujours prêt à écorcher. Oui en effet, gourmande je le suis encore. Je suis toujours comme ça. Je n'ai pas changé. J'adore faire l'amour...Au fait tu te souviens quand nous sommes partis un mois ensemble avec ton canot blanc et que tu m'as abandonnée toute une nuit pour un mariage gitan. Je me souviens encore que tu étais toujours en érection.
- Peut-être à cause de la jupe que tu portais.
- Je me souviens aussi que tu avais un drôle de chapeau.
- Ah bon ? Un béret ? Un calot ? Un képi ?
- Un drôle de chapeau que je détestais.
- Moi ce que j'ai détesté c'est quand je suis venu te voir en août à Kalakata ! Tu m'as envoyé ta soeur ! C'est alors que j'ai su que nous étions cousins !
- Oui mais tu n'étais pas venu à Kalakata pour me voir. On n'était plus ensemble.
- Tu m'as vraiment déçu. J'étais venu pour te voir. Sinon que diable serais-je donc venu faire à Kalakata ?
- Tu aurais pu venir pour la treizaine à Saint-Antoine-des-Plaisirs-Divins par exemple !
- N'importe quoi ! Ta soeur heureusement m'a bien reçu. Nous avons même campé au bord du lac Kalakata. C'est un bon souvenir malgré tout. On a essayé de pécher des poissons à la main.
- Pendant que j'étais malade tu m'as écrit !
- Ah oui ? Et pourquoi je ne suis pas passé directement te voir ?
- Tu te souviens comment tu terminais toujours tes lettres ?
- Ah je t'ai écrit souvent ?
- Je crois. J'en ai conservé une. Tu te souviens ?
- Pas du tout !
- Tu finissais toujours par : Bisous partout et nulle part ailleurs !

2.3.07

Orphie boucanée et colombo guimbo Partie 2


Le repas commença. On s'installa à table avec, dans le sens des aiguilles d'une montre, Flore de Sainte Rita, portant au cou un étrange collier en dents de jaguar, son fiancé, le commandeur, Boniface, arborant ostensivement sa légendaire chevalière de diamant à l’annulaire de la main gauche, à ses côtés la maîtresse des lieux Pépita Sandragon, suivie d' Orphélien Tito-Landi dit Tito, mais que d'aucuns en ville appelait le Cardinal avec sa barbe de chèvre, sa moustache de mouche et ses yeux jaunes de guêpe maçonne. Venaient ensuite Artémia Guimbo et sa demi-soeur Pilar de Morfil.
Les six convives, qui pour trois d'entre eux, avaient fêté la veille le carnaval, se mirent à la besogne.
Pendant une minute on n'entendit plus que le cliquetis des fourchettes et couteaux et les coups de mâchoires.
C'est alors que Tito se mit, comme à son habitude, à vouloir raconter une blague.
- C'est l'histoire d'une chauve-souris appelée renard volant. Pas une chauve-souris vampire, non. Une frugivore. Elle n'aime que fruits de sapotillier et pollen de fromager. Pourtant renard volant revient entièrement couvert de sang en zigzaguant à sa grotte et...
s'accroche la tête en bas pour se reposer un peu, car bien sûr ces bêtes-là n'ont pas comme certains ici leur petit fauteuil à bascule.
Il veut donc faire une petite sieste, Renard Volant.
Et il commence à ronfler dans la grotte...
RRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR
RRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR
Vous imaginez bien que les autres se réveillent : certaines à cause du bruit d'autres à cause de l'odeur du sang qui commence à monter.
Les autres chauves-souris la harcèlent pour savoir où elle en a trouvé. Même si elle ne sont pas vampires ça les chatouille quelque part. Leur passé immémorial de vampire remonte à la surface. Elles voient bien que ce n'est pas de la confiture de fraise mais du sang frais bien rouge.
Mais la pauvre chauve-souris n'a qu'une envie : se reposer, faire la sieste. Toutefois, devant l'insistance de ses congénères, la chauve-souris frugivore encore toute ensanglantée accepte de leur montrer l'endroit. Après quelques minutes d'un vol rapide et silencieux dans la nuit noire, le groupe de chauve-souris arrive enfin à l'orée d'une forêt. Elles y pénètrent et à l'entrée d'une clairière, la chauve-souris frugivore ensanglantée annonce :
- Voilà, nous y sommes ! Vous voyez cet arbre là-bas ?
- Ouais ! Ouais !
Répondent toutes les chauves-souris redevenues vampires affamées et avec déjà l'eau à la bouche.
L'une des chauves-souris, une flying fox, qui parlait donc anglais répond même :
- Yeah ! Yeah !
Et la chauve-souris maculée de sang de poursuivre :
- Et ben moi, je l'avais pas vu...
L'assistance partit dans un fou rire. Tous étaient aux éclats. Morts de rire.
- Sacré Tito... décidément tu ne vas pas nous laisser manger tranquille, eut même le temps de dire Pépita les yeux en larmes, les maxilaires en flamme et la mâchoire défoncée d'avoir tant ri.
C'est alors qu'au milieu des rires on entendit comme un râle venant d'outre-tombe. Le Commandeur tomba à la renverse de sa chaise en portant la main à la bouche.
Son heure était venue ! La fiancée du Commandeur se signa, retira son collier en dents de jaguar et commencer à crier comme un cochon qu'on écorchait pendant que Pépita, ne perdant pas le nord, entre deux cahots de rire et deux invocations à saint Blaise, tentait le bouche à bouche pour lui éviter de partir pour sa dernière demeure. Mais Boniface était déjà en route sur le canot menant à l'Autre Bord. Il mourut la bouche grande ouverte, la mâchoire bloquée, et quand finalement avec l'aide de Tito on essaya de lui faire refermer la bouche on retrouva au beau milieu de sa gorge, plantée comme un drapeau vert, une énorme arête verte d'orphie. La messe était dite, point ne fut nécessaire de médecin-légiste. L'étouffement par orphie et crise de rire fut caractérisé.
Au bout de sept jours de deuil, la fiancée du Commandeur, voulut se débarrasser, avant que l'épouse légitime et les héritiers de ce dernier, voulussent s'en saisir, de tout ce qui avait pu appartenir de près ou de loin au défunt. Elle confia donc à sa première dauphine, Artémia Guimbo, le soin de porter désormais le collier en dents de jaguar...

1.3.07

Orphie boucanée et colombo guimbo Partie 1



Ce matin-là, c'était un Mercredi des Cendres. Pepita Sandragon était dans tous ses états ! Madame avait de la visite prévue pour le déjeuner ! Quand elle arriva en bougonnant dans sa cuisine, à six heures du matin, pourtant, les fourneaux étaient déjà en pleine activité. Sa première fille Pilar, musicienne et artiste-peintre renommée, était déjà à la manoeuvre depuis une bonne heure.
Pour ainsi dire, Pilar était même à la manoeuvre depuis le Mardi-Gras quand un chasseur de ses connaissances lui ramena chez elle à Kalakata ses huit roussettes contre espèces sonnantes et trébuchantes.
Elle commença, selon une habitude bien établie, à prélever le pénis du renard volant. Cela se fit sans mal et elle mit immédiatement l'appendice à bouillir à grande eau. Plus tard elle récupérerait l'os du pénis de l'animal et lui ferait rejoindre les innombrables spécimens d'attributs de mammifères de toute provenance qu'elle conservait depuis des siècles entre matelas et sommier à ressort.
Il fallut ensuite écorcher les volatiles. Pour cela elle eut vite fait de les flamber un par un, puis une fois refroidi, de leur briser la colonne vertébrale afin de détacher la chair de la peau. Parfois elle les traitait différemment ces renards volants : pour les dépecer, elle plongeait lea animaux dans une grande bassine d'eau bouillante et ensuite il n'y avait plus qu'à détacher la peau et à retirer la peau des os.
Enlever les têtes de ces flying foxes n'avait rien de bien ragoûtant, mais il fallut bien s'exécuter et les vider bien proprettement, puis les laver à grande eau citronnée et vinaigrée à trois ou quatre reprises pour se débarrasser du sang. Enfin elle put les découper en quartier et les réserver avant de les mettre à mariner
Elle était arrivée en bateau sur l'île de l'Epée, où demeurait sa mère, la veille au soir avec ses ustensiles et sa marinade de guimbo qui allait macérer toute la nuit. Une marinade à base d'oignons émincés, de vinaigre, de thym, de quatre-épices, cannelle et clous de girofle, sans oublier le poivre concassé. Tout de suite en arrivant avant d'aller se coucher elle avait préparé aussi les garnitures, de quoi s'avancer pour le lendemain, car il y avait à faire. Emincer l'oignon, éplucher l'ail, le gingembre, faire tremper le tamarin dans de l'eau tiède, mélanger tout cela au colombo et écraser le tout dans un mortier.
Et depuis 5 heures du matin qu'elle était réveillée elle n'avait pas chômé, la pauvre. La preuve : son colombo guimbo, son fameux colombo de chauve-souris, embaumait la maison.
Pépita Sandragon s'approcha du canari qui sentait si bon les fleurs et les fruits de fromager et de sapotillier et fit mine de renifler. En réalité elle escomptait se saisir d'un bon morceau de viande, profitant du fait que sa soeur était occupée à se laver les mains, faisant face à l'évier, mais avant même que sa main n'atteignît l'objet de ses convoitises, elle reçut un coup de spatule en bois qui la fit sursauter.
- Aïe. mais on ne respecte plus sa mère ! fit Pépita, faisant mine de froncer les sourcils.
- Bonjour, on a bien dormi ! dit sa fille en souriant. Tu croyais que je ne voyais pas ton manège. Mais on dirait que tu as de moins en moins de réflexes ! Ca t'apprendra à mettre tes mains de femme à cochon dans mon canari !
Elle continua, toujours le dos tourné, à s'essuyer les mains dans une serviette de cuisine qu'elle rejeta nonchalamment sur l'épaule.
- Combien de fois t'ai-je dit qu'on se sert avec une fourchette, qu'on ne remet pas dans le canari la cuillère qu'on a porté à la bouche, et j'ai beau répéter, répéter, tu es toujours là avec tes vieilles habitudes. Si au moins tu demandais...
Pépita se saisit d'une fourchette et piqua un bon morceau dont elle ne fit qu'une bouchée mais qui brûla sa langue. Elle se mit à sauter et souffla en tentant de rafraîchir sa langue.
- oh la la ! c'est chaud !
- Bien fait ! Je trouve même que tu ne t'es pas assez brûlée, fit-elle en riant. Alors ça peut aller ? Et le sel, il est comment ?
- Ca peut aller. Toi, tu me connais avec le sel, je n'en ai jamais assez. Pour moi ça peut aller.
- Ca peut aller, ça va ou c'est excellent ? Je n'ai pas compris ? Explique-toi bien !
Pour pouvoir décider en toutes connaissances de causes, Pépita se préparait déjà à planter sa fourchette une deuxième fois dans le but de pêcher un autre morceau quand Pilar la devança en plaçant un couvercle sur le canari.
- Mais j'ai une fourchette !
- La dégustation est terminée. Tu poursuivras tout cela à table. Tu as oublié peut-être que nous avons des invités ?
- Mais c'est moi qui invite, il faut bien que je vérifie la qualité des plats, quand même, tu exagères ! rétorqua Pépita
- Oui mais c'est toi qui exagères trop. Si je te laisse, il ne va rester pour midi que la peau et les os des guimbos. Et puis souviens-toi. Arsène Tamarin, Flore de Sainte Rita et ton cousin Tito ce sont des invités de marque. Et puis tu ne vas pas passer la journée ici. Tu as oublié que tu dois aller chercher le poisson ? Allez, ouste, laisse-moi terminer mes affaires tranquillement!
Pépita fit semblant de battre en retraite devant Pilar, de déguerpir sans demander son reste. D'autres occasions, de multiples occasions même, se reproduiraient dans la matinée. Elle pourrait se rassasier de guimbo avant même de passer à table.
Mais sa fille aînée avait raison : sans poisson pas d'orphie boucanée et pas d'orphie boucanée pas de mercredi des cendres.
Elle enfourcha une robe, la première qui lui tomba sous la main, se glissa dans une paire de souliers à talons, se donna un coup de peigne en vitesse, enfourna un chapeau de paille, vérifia dans le miroir l'alignement impeccable de sa mâchoire, mit son porte-monnaie au chaud dans son soutien-gorge et sans même avoir pris son bol de café se mit en quête, sac d'osier à la main, de ramener les cinq kilos d'orphie qu'elle avait commandés à son compère Dégardel, maître-sennier devant l'Eternel.

Cinq kilos, c'est peut-être un peu trop quand même. Avec la moitié ce serait amplement suffisant quand même mais ce qui était fait était fait, il valait mmieux qu'on en ait en trop que pas assez. Et puis son jardin qu'elle n'avait pas encore arrosé ! Et le pain ! L'orphie boucanée, plat indispensable de son mercredi des cendres, plat préféré de son invité d'honneur! Il était déjà sept heures du matin, quand elle arriva sur la plage auprès du canot de Dégardel. Bien sûr, elle n'était pas la première. Il lui fallut faire la queue et elle était en douzième position. Pour faire passer le temps elle posa deux doigts de spécialiste sur la chair bien ferme des dorades, avisa un bon morceau de requin, se ravisa, mania l'énorme thon qui trônait, caressa le thazard, huma le coulirou, regarda à droite, obliqua à gauche pour s'apercevoir qu'il n'y avait aucune qualité d'orphie, ni mâle, ni femelle, ni jeune ni adulte dans la glacière. Elle fit sa mine déçue et révoltée des mauvais jours, pour finalement sortir deux gros billets d'un sac plastique qui apparut tout-à-coup de son soutien-gorge, et qu'elle tendit au vendeur de poisson.
-"Alors compère, elle est prête ma commande ? Tu as déjà mis de côté ?"
- Mais quelle commande, chère ? Seul le Bon Dieu commande la mer ! Tu veux deux coulirous ? Ils sont frais frais frais ! Regarde !
- Arrête de jouer ! Tu aimes trop les couillonnades ! J'ai de la visite. Je vais faire boucaner des orphies !
- Ah oui. mais où j'ai mis ça. je n'en ai pas beaucoup, tu sais. Et il se gratta la tête. J'avais promis aussi à Unetelle...
- Comment tu n'as pas beaucoup si je t'ai passé commande depuis la semaine dernière. Arrête de jouer avec moi, mon petit bonhomme. La rage commmençait à monter.
Finalement Dégardel remonta dans son canot et fit apparaître de son fond de cale une bassine jaune pleine d'orphies.
- Ca te fera cinq kilos bien pesés
Au retour, après avoir traversé précautionneusement la route du bord de mer, elle passa à l'épicerie pour prendre son pain, puisque le lendemain de carnaval le boulanger ne livrait pas de pain.
- Un vieux pain rassis ! pensa-t-elle en elle même, mais que faire !
Elle prenait le petit sentier qui menait vers chez elle quand elle vit la fumée s'élever au-dessus de sa maison.
- Ah ? Artémia est déjà arrivée ? Et moi qui n'ai encore rien fait ! Elle qui aimait tant ses affaires bien faites. Il était déjà plus de huit heures et son poisson n'était même pas nettoyé !
Elle se mit à galoper comme un cabri.
- Mais qu'est ce que tu as ? lui fit Artémia la voyant arriver essouflée comme un boeuf
- Allez, faites-moi place nette dans ma cuisine. J'ai mon travail à faire

Nettoyer une orphie c'est une affaire de spécialiste. C'est ce que Pépita entreprit de démontrer à Artémia. Les orphies la regardaient de leurs grands yeux gélatineux mais leurs mâchoires de crocodile ne lui firent pas peur. Elles pouvaient bien avoir les dents acérées et les arêtes vertes elle n'en ferait qu'un bouchée du tylosorus acus acus !
Elle se mit au travail : éviscéra, écailla, lava, sala, rinça, égoutta et confia à Artemia la noble tache de fumer tout ça au feu de bois de canne à sucre.
- Soixante-dix degrés, c'est la température idéale, ni plus ni moins, indiqua-t-elle à sa fille, qui hocha la tête, histoire de lui faire savoir qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Elle s'affairait autour du brasier et s'apprêtait à mettre le premier morceau de poisson à fumer sur le boucan quand apparut le premier invité, Orphélien Tito-Dandy, cousin de Pépita Sandragon. Tito, comme l'appelait tendrement Pepita, était photographe et ne se déplaçait jamais sans son Baby RolleiFlex. Toutes les cinq minutes il vérifiait pour voir si l'appareil était toujours là.
- Tu as vu Baby ? demandait-il quand parfois il l'égarait.
Tito avait cinquante-quatre ans, à peu de choses près l'âge d'Artémia, 48 ans.
A midi pile, alors que tout était en place, les invités d'honneur se présentèrent devant la porte. Arsène Tamarin, dit Boniface, marin-pêcheur, propriétaire de bar, commandeur de quadrille à ses heures, était invité avec sa concubine de dix huit ans, six mois et deux jours et douze heures sa cadette : Flore de Sainte Rita, ex-miss Quadrille d'Or. Arsène allait sur ses soixante-sept ans. Flore était la filleule de Pépita, une filleule que cette dernière considérait presque comme une fille et qu'Artémia et Pilar considéraient presque comme une soeur.
Aussitôt que la voix tonitruante du Commandeur se fit entendre, Pepita se mit en demeure de l'accueillir.
- Bonjour, Arsène, fit-elle
- Mais appelle-moi Boniface, voyons !
- Alors Boniface, vous allez bien ? Vous avez fait bon voyage ? Et toi, ma chérie ? oh mais tu es en beauté. On voit bien que le Commandeur s'occupe bien de ma filleule.
C'était Mercredi des Cendres. L'assemblée ne portait que du noir et du blanc, comme il était de rigueur, en cette fin de carnaval.
- Comment vas-tu, marraine ?
- Tiens je t'ai ramené deux bouteilles de Champagne, fit le Commandeur. Mets-moi ça à glacer, s'il te plaît
- Oh mais ce n'était pas nécessaire. On a ce qu'il faut...
Et elle fit signe à sa fille Pilar de servir les apéritifs.
- Mais tout le monde est déjà servi, maman ! fit cette dernière
- Oui mais ils ont peut-être peur de se resservir. Encore un petit apéritif pour vous, Monsieur ? Et toi Tito, tu prendras bien un petit quelque chose ?
On allait bientôt se laver les mains et passer à table.
C'est alors que Tito eut l'idée de prendre des photos souvenir dans le jardin à côté des balisiers. Monsieur Tamarin, le commandeur, et sa concubine Flore de Sainte Rita, ex-reine du Quadrille d'Or, d'abord, noblesse oblige, puis le couple avec la marraine, puis les deux filles avec leur mère, Pilar, Artémia et Pépita, puis Artémia, Pepita et Flore. Ensuite on fit une photo de tout le monde. Juste avant de passer à table Boniface proposa de prendre une photo de Tito et d'Artémia, puis de Tito et sa cousine Pépita. Ce qui fut accepté. On rangea l'appareil et on passa aux choses sérieuses.
- Cavaliers, cavalières ! A l'attaque, fit Pepita Sandragon !

21.2.07

Mercredi des Cendres


Mercredi des Cendres le carnaval s'éteint théoriquement! Au petit matin les éboueurs dansent et leurs poubelles se transforment en tambours, le camion d'ordures devient trio elétrico, les confettis collent au trottoir et les jets d'eaux des lances les font virevolter une dernière fois dans l'atmosphère fétide ! Partout de serpentins pendent aux fils électriques ! Et les seuls cadavres qui jonchent ça et là sont les bouteilles de bière aux trois quart pleines dont les étiquettes vantent Brahma et l'Antarctique...
En théorie seulement, le Mercredi des Cendres le carnaval s'éteint. Car selon les lois de l'Eglise Universelle c'est le mercredi des Cendres que commence le comptage des quarante jours de Carême. Quarante jours sans viande ni tafia ! Quarante jours à jeûner, à ne prendre qu'un repas par jour, le soir après les Vêpres ! Quarante jours de recueillement ! Quarante jours de viande maigre d'oiseaux de mer ou de rivière, de poisson déguisé en viande !
L'Archipel des Reliques par dérogation expresse du Pape a obtenu de déplacer la date de départ du Carême du mercredi des Cendres au vendredi qui suit le mercredi des Cendres.
Le cas de l'île aux Masques est encore entouré de mystère.

20.4.06

Vous avez dit "triduum momesque" ?

Oui triduum momesque, est bien le mot dont il s'agit. Bien que le carnaval ne dure en théorie que 3 jours il dure à la vérité au moins 6 jours du vendredi date à laquelle les clés du royaume sont remises au Roi Momo ou au Roi Vaval jusqu'au mercredi des Cendres où elles sont rendues au Royaume. Quant aux fêtes pré-carnavalesques elles ont lieu dès début décembre et tout au long de l'année les fêtes patronales de chaque bourg permettent au soufflé de ne pas retomber. Or sur l'archipel dont nous parlons il y a 170 îles îles dont seules trente-six sont habitées. Chacune d'elles ayant sa fête patronale, sous la protection de l'un des Quatorze Saints Intercesseurs

Que dit Wikipedia ?
"Le Triduum (littéralement « trois jours »), s'étend aux trois jours de Jeudi saint, Vendredi saint et Pâques pendant laquelle l'Église célèbre la Passion, la mort et la résurrection de Jésus.

Le Jeudi saint rappelle la célébration de la Pâque juive et la célébration chrétienne de la Cène aussi bien que le lavement des pieds, rappelant le ministère du service, ou diaconie.

Le Vendredi saint est l'anniversaire de la mort de Jésus. Dans l'Église catholique, l'Eucharistie n'est plus célébrée jusqu'au dimanche. L'accent est mis sur la liturgie de la Parole avec la lecture du récit de la Passion et des psaumes qui annonçaient la douleur de Jésus.

La vigile de Pâques, normalement célébrée après que le coucher du soleil du Samedi saint, est le point culminant du Triduum, quand l'Église commence à célébrer la lumière de la Résurrection. Le Triduum finit Pâques le dimanche, mais la célébration continue pendant tout le temps de Pâques."

Interrogeons cette noble âme sur le carnaval : Le carnaval selon saint Wikipedia