Docteur Abel Mango : Vice Premier Ministre (IUR)
Acace : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jacquier
Alphonsine Déluge, mère de Victor-Solange Eternel
Anicet Guimbo (dit Théodore Maglouglou) : fabricant de fauteuils à bascule, père d'Artémia Guimbo: père de 52 rejetons
Antonieta Wanda Sandragon (dite Bise) : tenancière du cabaret "Le Ballet des Fleurs", mère de Pépita Sandragon-Guimbo
Arsène Guimbo, frère d'Anicet Guimbo, boucher à Extra-Muros
Arsène Tamarin (dit Boniface) : le Commandeur, marin-pécheur, propriétaire de bar, 1524 rue Augusta à Kalakata, 67 ans
Artémia Guimbo : Saint Ange Victoria Sandragon, dite Artémia GUIMBO, Mademoiselle la Chevalière, la Veuve Eternel, Veuve Tito-Dandy, marchande de simples, 52ème et dernière fille d'Anicet Guimbo, la deuxième fille de Pépita Sandragon
Avémaria Malanga : épouse de Krishna Malanga
Ballet des Fleurs (Le): cabaret tenu par Antonieta Wanda Sandragon
Bancoulélé : l'un des multiples noms de Victor-Solange Eternel
Barbe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cacaoyer
Baron-Soie : Coq de combat célèbre
Bélisaire Miguel : Musicien sourd et muet célèbre originaire de l'île Kaatinga
Blaise : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le manguier
Blanca Moreno : artiste-peintre de Macondo, fille de Sa Majesté Joachim-Zoulou V
Calvaire Marie-Saintes : propriétaire du pitt "Le Bantam" situé dans les hauteurs de Station Wolfork
Catherine d'Alexandrie : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cocotier
Célestin dit Tintin Eternel, père de Victor Solange Eternel
Centre Spirite Moisson d'Amour: Centre où évolue Flore de Sainte Rita
Césaire Chamberlain : Premier Ministre de la République des IUR, Ministre de la Communication, de l'Action Humanitaire, du Travail, du Commerce et des Industries (IUR)
César Saint-Pierre : Gouverneur, Banque Nationale de Réserve (IUR)
Sa Majesté Charlotte-Zoulou III : fille de Jean-Zoulou XXIX et Medina Bosco. Anciennement Immaculata Luzinda Temporã
Christophe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jambosier
Colbert Martins-Dandy : Ministre de la Défense (IUR)
Commandant Cafre: ombre de Victor-Solange, natif de Caféière
Congrégation des Veuves de Ti-Zoulou : anciennement Société Protectrice des Dauphins de l'Epée
Coq d'Arçons (aussi le Général, le Connétable, l'Ecclésiaste): coq de combat célèbre
Cyclone: l'un des noms de Victor-Solange Eternel
Cyriaque : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par l'acajou à pommes
Dalila: voir Ondine Guimbo
Les Dauphins Zoulous : dauphins de rivière endémiques du lac de l'Epée sur l'île de même nom, descendants selon la tradition du Messie Jean-Zoulou XXIX
Dégardel : marin-pécheur sur l'île de l'Epée
Denis : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le tamarinier
Dièse de Sainte Lumière: sainte Dièse, la Déesse
Elie Saint-Saint : mari d'Italia
Son Altesse Royale la princesse héritière Elvira-Zoulou, fille de Joachim-Zoulou V. Premier Ministre en charge des départements des finances et des transports (IUR)
Erasme : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le carambolier
Eustache : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le corossolier
Flore de Sainte Rita : filleule de Pépita Guimbo, Miss Quadrille d'Or. Habite 9 place du Marché à Kalakata. Bibliothécaire au Centre Spirite Moisson d'Amour. Serveuse au bar chez Boniface. Amante du Commandeur Arsène Tamarin.
Florent Gibson : Ministre du Tourisme (IUR)
Fortuné Tamarin : frère de Boniface
Père Gaëtan : Monsieur l'Abbé Précheur, prêtre Tertiaire de Saint-François, curé de la paroisse de Kalakata, abbé exorciste et professeur de plain-chant grégorien
Georges : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Gilles : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le litchi
Guy : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le calebassier
Hyppolite-Léon Deleuze Flammarion : voir Prince-Régent Ismaël
L'Indicible : saint Pantaléon, le Maitre Intercesseur en personne, jumeau de Saint Antoine des Divins Plaisirs syncrétisé par le figuier mâle
Ismaël: premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX, époux de veuve Medina Bosco
Italia Saint-Saint : fille de Victorien Saint-Saint et Musette Coulirou
Jean-Zoulou XXIX : le Prophète, réincarnation de Victor-Solange Eternel dit Khan XXIX
Sa Majesté Joachim-Zoulou IV : fils de Charlotte-Zoulou III
Sa Majesté Joachim-Zoulou V (anciennement Joachim-Edouard Zoulou): fils de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale la Princesse Consort Joachina Vaval : épouse de Joachim-Zoulou V
Judas Barbélo : exécuteur testamentaire de Jean-Zoulou XXIX
Krishna Malanga : frappeur de cercueils
Lambi Lambi (alias Tito, alias le Cardinal, de son vrai nom Orphélien Félix de Tito-Dandy) : cousin de Pépita Guimbo, propriétaire du Studio de Tito, atelier d'orfèvrerie, de photographie et de menuiserie, fabricant de cercueils à ses heures
Son Altesse Royale le Prince Léopold-Rodrigo Zoulou : fils de Charlotte Zoulou III
Magdaléna Sandragon (dite Maman Magda): mère de Wanda Sandragon
Marguerite d'Antioche : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Marie-Thérèse Sandragon : reine douairière, épouse de Joachim-Zoulou IV, fille du Président de la République des Iles-Unies des Reliques
Mathilde Tamarin : mère de Boniface et Fortuné
Maurice Raccoon : Ministre des Finances (IUR)
Médina Bosco : dernière épouse de Jean-Zoulou XXIX
Moïse Gandaia : Président de la République des Iles-Unies des Reliques (IUR)
Sa Majesté le Roi Momon (dit Vaval) : titre honorifique du souverain de Kalakata
Mona Lisa Vinci : Ministre de la Justice, Attorney générale
Musette Tamarin (née Musette Coulirou, dite Man Boniface, l'Alambic, épouse en secondes noces d'Arsène Tamarin, en première noces de Victorien Saint-Saint)
Norbert Kalakata : Ministre des Travaux Publics (IUR)
Ondine Guimbo : fille d'Artémia Guimbo (nom intégral Maria-Ondine Guimbo Mandaçaia) (dite Dalila)
Pantaléon, surnommé l'Indicible, le Jumeau ou le Maître Intercesseur en Personne : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le figuier
Patricia Pimentel :Ministre de l'Agriculture, de l'Alimentation, des Pêches & Forêts (IUR)
Paul Kako : Ministre de l'Aviation Civile, de la Marine & des Ports (IUR)
Pépita Sandragon (aussi Pépita Guimbo, de son vrai nom Josépha Sandragon) dite Fillotte : mère d'Artémia Guimbo et Pilar de Morfil, marchande de simples itinérante. Habite sur l'île de l'Epée
Philémon Guimbo : père d'Anicet et Arsène Guimbo
Philibert de Morfil : Ambassadeur au Macondo (IUR)
Philippe de Morfil : père de Pilar de Morfil
Pierre Philosophale Guimbo (dit Pierre Grand Phalle): fils d'Artémia Guimbo
Pilar de Morfil dite Mayotte : demi-soeur d'Artémia Guimbo, esthéticienne et pédicure à Mayotte Coiffures
Prince-Régent Ismaël : ara bleu cobalt (Anodorynchus lear, Bonaparte, 1856), perroquet médium doué de clairvoyance, de clairaudience et de clairsentience, réincarnation d'Ismaël, premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX. Aussi appelé Hippolyte-Léon Deleuze Flammarion
Les Quatorze Saints Intercesseurs : saints protecteurs des Reliques : Acace, Barbe, Blaise, Catherine d'Alexandrie, Christophe, Cyriaque, Denis, Erasme, Eustache, Georges, Gilles, Guy, Marguerite d'Antioche, Pantaléon
Ronald Sandragon : Ministre de la Police, des Pompiers & des Prisons (IUR)
Roucou : raccoon rouge des palétuviers d'Artémia Guimbo
Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs ou des Dix-Vertus: Patron de Kalakata dont la fête patronale a lieu le 13 juin, syncrétisé par son frére jumeau l'Indicible, le Maître Intercesseur en Personne
Saint Léonard de Port-Maurice: saint sous le patronage duquel est placé la Confrérie des Veuves de Ti-Zoulou
Son Altesse Royale la Princesse Salomé-Ursula : fille cadette de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale le Prince Consort Séraphin Guimbo : époux de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III
Serge Boticario : Ministre de la Formation, de l'Emploi, de la Jeunesse & des Sports (IUR)
Simone Costa : Ministre de la Réforme Agraire, des Ressources Naturelles & de l'Environnement (IUR)
Sinclair Dupont : Représentant Permanent aux Nations Unies, New York (IUR)
Singe Vénérable (aussi connu sous le vocable Saint Cheetah) : divinité dont le culte est particulièrement fervent sur l'île de Kalakata
Teresa Palco : Ministre de l' Education, de la Condition Féminine & de la Culture (IUR)
Ti-Zoulou : fameux dauphin-zoulou qui défraya la chronique sur l'île de l'Epée
Victor-Solange Eternel (dit Sosso, dit Vivic, dit Eternel XXIX, dit Le Grand Raton Laveur, dit Chevalier Cyclone, dit Cyclone, dit Bancoulélé, dit l'Affamé, dit le Vandale, dit le Décalotteur) : le cyclone dans toutes ses magnificences
Son Altesse Royale la Princesse Visitation-Margareth (dite Dent de Cheval) (aussi connue sous le nom d'emprunt de Maria Una Byrrh) : fille de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III
Docteur Walter Guimbo : Ministre de la Santé (IUR)
Wilfrid Timotée : propriètaire-éleveur-entraîneur de Coq d'Arçons
Le Bal d'Entre-Deux-Morts ou Les Très Riches Heures de Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone
L'archipel des Iles-Unies des Reliques est situé au large de Macondo et du Grand Marécage de Wolfork dans la Mer d'Entre-Deux-Morts. En dépit du chemin de croix permanent qui s'y déroule entre racines et rhizomes, Artémia Guimbo, marchande de simples de son état, et Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone s'affrontent et se rejoignent dans un bal étrange sous la protection de saint Antoine-des-Divins-Plaisirs.
Le mouvement se situe sur un arc tendu entre deux morts.
Movement is situated on a tended arc between two deaths.(Le mouvement se situe sur un arc tendu entre deux morts.) Doris Humphrey
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4.9.07
17.8.07
L'Assomption selon Flore de Sainte Rita
Vint alors le jour des quarante-neuf ans de Flore de sainte Rita ! C'était un 15 août mais on se serait cru un 6 janvier! Jour d'Assomption de transfiguration et de montée au ciel, jour de paresse et de parousie ! Cinq heures du matin la surprit en plein rêve : elle se débattait dans une joute verbale avec Epicure nu contre elle sur la différence entre avoir du plaisir et jouir ! Le soleil n'avait même pas encore franchi les persiennes qu'un inconnu lui glissa sous la porte une enveloppe ! C'est le bruissement de l'enveloppe sur le parquet de l'entrée qui éveilla la belle endormie car s'il avait fallu compter sur Prince-Régent Ismael, l'ara bleu cobalt qui lui servait de compagnon, elle aurait pu dormir toute la sainte matinée. Elle enfila une paire de sandales (elle détestait marcher les pieds nus sur le parquet) et se présenta le sein gauche débordant généreusement de son t-shirt blanc, le mamelon dur et triomphant et autrement nue comme un ver devant la porte grillagée de son chez elle. Elle se plia en deux à la manière d'une danseuse de ballet fétu de paille au sommet de son art et ramassa gracieusement l'enveloppe, regarda à travers la porte vitrée histoire de voir quel était le messager. Elle allait sortir sur le pallier, mais se ravisa brusquement, se souvenant qu'elle n'était que légèrement vêtue, remit le sein au mamelon triomphant qui débordait dans son écrin de coton blanc. Elle tourna, retourna, virevolta la missive : le cachet de la Poste faisait foi qu'elle avait été expédiée seize ans auparavant d'une ville indéchiffrable, là-bas aux confins du monde, dans un pays qu'elle ne put établir n'étant experte ni en araméen dialectal ni en arabe littéraire ou égyptien. Le timbre jaune représentait un crocodile posant lascivement devant un palmier. L'expéditeur s'affichait clairement : Monsieur Judas Barbélo, notaire ! L'adresse qui suivait était elle incompréhensible...
Qui pouvait bien donc lui souhaiter son anniversaire de si loin. Elle ne connaissait aucun Judas Barbélo. Il y avait bien le Judas Iscariote, le traître honni des Saintes Ecritures, celui du jardin de Gethsémani, là-bas au Moyen-orient mais qu'avait-elle à faire dans cette histoire ? Aujourd'hui c'était l'Assomption, jour de son anniversaire et non la Semaine Sainte et son chemin de Croix. Personne n'allait être crucifié et aucun coq ne chanterait trois fois !
Elle fut saisie de peur inexplicablement ! Il devait sans doute y avoir erreur sur la personne ! Elle relit donc le libellé de l'adresse : Prince-Régent Ismaël, c/o Commandeur Arsène Tamarin, 1524 rue Augusta, Kalakata, Archipel des Reliques. On avait barré le nom d'Arsène Tamarin, rayé son adresse et rajouté à l'encre rouge : Décédé. Faire suivre : chez Flore de Sainte Rita, 9 place du Marché, Kalakata ! Elle maudit la Poste et les postiers ! Le pli était destiné à Prince-Régent Ismaël! Rien pour son anniversaire à elle !
"Probablement des graines spéciales qu'aurait commandées le Commandeur avant sa mort!" pensa-t-elle ! Elle secoua l'enveloppe, histoire de vérifier qu'elle ne contenait pas quelques 30 pièces d'argent, au cas où !
Elle fit passer un rayon de soleil à travers l'enveloppe tentant de déchiffrer quelque chose et voici ce qu'elle réussit à voir : $ ! Elle sursauta ! On aurait dit qu'elle avait reçu les décharges de mille bûchers électriques ...
L'enveloppe lui tomba des mains et alla atterrir sans qu'elle ne comprenne comment dans un seau à champagne où elle gardait depuis des lustres des graines et semences de toutes sortes ainsi que des pétales de rose.
Judas Barbélo! Mais que voulait donc ce Judas Barbélo à son ara bleu cobalt. Mieux, qui représentait-il ?
La chose la plus probable c'était un testament, mais ne connaissant personne en dehors de son archipel natal, elle se perdit en conjectures. Et si c'était une facture non payée ! Il n'était pas question qu'elle se substitue au défunt ! Qui pouvait donc léguer quelque chose à cet animal dans ce monde en fusion. Flore de Sainte Rita n'avait pas l'appât du gain, ni celui du pouvoir mais tout de même elle ne refuserait pas de toucher à une escarcelle tombée du ciel fût elle originaire de Judas, des Caïnites, des scribes ou des Pharisiens ! Pour tout péché miséricorde ! Son jour était venu en tout cas !
Nerveusement elle prit un couteau pour ouvrir l'enveloppe et lui faire révéler ses secrets.
Le document était proprement incompréhensible : il s'agissait de treize feuillets rédigés dans une langue qu'elle ne sut identifier. A part un sceau étrange qu'elle ne reconnut pas au premier abord et des chiffres à certains endroits de la missive tout lui était hermétique. Elle se chercha en vain des ancêtres hébreux, égyptiens, syriens, irakiens. Sans succès.
L'idée lui vient de consulter dans son dictionnaire illustré les différents alphabets du monde et au bout de deux heures de recherches le verdict tomba : il s'agissait de reliquois dialectal, langue morte et sacrée ne comptant que quelques spécialistes dans le monde, dont aucun sur l'archipel des Reliques. Elle apprit ainsi que le reliquois était un mélange de copte, de guarani et de wolof. La langue reliquoise dialectale était représentée par plusieurs formes dont les plus connues étaient le kalakatique, le sahidique, le bohiarique, le lépéique, le payoumique, le mardigrique, le krique (seule langue encore utilisée de nos jours sous forme liturgique), le mistigrique. Il lui faudrait des années peut-être pour déchiffrer le texte et récupérer son héritage selon toutes les apparences. Et pourtant la lettre avait été expédiée seize ans auparavant. C'est alors qu'elle se souvint du sceau. C'était celui de Jean-Zoulou XXIX, le Prophète, celui sur lequel reposait la dynastie de Kalakata !
Elle prit le chemin pour la bibliohèque nationale de Kalakata où elle trouva en bonne et due place une traduction du testament de Jean-Zoulou XXIX en reliquois moderne :
Le testament de Jean-Zoulou XXIX
Ceci est mon testament ou acte de ma dernière volonté.
I
° Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de soixante-sept ans.
2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la mer d'Entre-Deux-Morts, au milieu de ce peuple de Kalakata que j'ai tant aimé.
3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Médina Bosco ; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments ; je la prie de veiller pour garantir mon fils ou ma fille à venir des embûches qui environnent encore son enfance.
4° Je recommande à mon fils/ma fille de ne jamais oublier qu'il/elle est né(e) prince(sse) de Kalakata, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'archipel. Il/Elle ne doit jamais combattre, ni nuire en aucune autre manière aux Reliques , il/elle doit adopter ma devise : Paix, Pluie et Prospérité.
5° Je meurs prématurément, assassiné par l'oligarchie reliquoise et son sicaire ; le peuple de Kalakata ne tardera pas à me venger.
6° Les deux issues si malheureuses des invasions de Kalakata, lorsqu'elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de quelques-uns. Je leur pardonne ; puisse la postérité reliquoise leur pardonner comme moi.
7° Je remercie ma bonne et très excellente mère, le Cardinal, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme, Pauline, Caroline, Julie, Hortense, Catarine, Eugène, de l'intérêt qu'ils m'ont conservé ; je pardonne à Louis le libelle qu'il a publié en son temps : il est plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées.
8° Je désavoue le Manuscrit de Kalakata et autres ouvrages sous le titre de Maximes, Sentences, etc... que l'on s'est plu à publier depuis six ans : ce ne sont pas là les règles qui ont dirigé ma vie. J'ai fait arrêter et juger le duc de Bessa, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple de Kalakata, lorsque le comte Timal entretenait, de son aveu, soixante assassins à Station Wolfork. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même.
II
1° Je lègue à mon fils/ma fille les boîtes, ordres, et autres objets tels qu'argenterie, lits de camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui a servi à mon corps et à mon usage, conformément à l'état annexé, côté (A). Je désire que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra.
2° Je lègue à lady Julienna le camée antique que le pape Pie VI m'a donné à Tolentino.
3° Je lègue au comte de Mandacaru deux millions de tafias comme une preuve de ma satisfaction des soins filiaux qu'il m'a rendus depuis six ans, et pour l'indemniser des pertes que son séjour à Kalakata lui a occasionnées.
4° Je lègue au comte de Palma cinq cent mille tafias.
5° Je lègue à Ismaël, mon premier valet de chambre, quatre cent mille tafias. Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une veuve, soeur, ou fille d'un officier ou soldat de ma vieille garde.
6° Idem, à Charles-Henri Mamert, cent mille tafias.
7° Idem, à Patrick Antoine, cent mille tafias.
8° Idem, à Dominique Augustin, cent mille tafias.
9° Idem, à Marie-Chantal Achille, cinquante mille tafias,
10° Idem, à Jean-Claude Patrice, vingt-cinq mille tafias.
11° A Frédérique Michel, vingt-cinq mille tafias.
12° A l'abbé Jamo, cent mille tafias. Je désire qu'il bâtisse sa maison sur l'Ile aux Souris Vertes.
13° Idem, à Pascal Marie , cent mille tafias.
14° Idem, à Danièle Achille, cent mille tafias.
15° Idem, au chirurgien en chef Lagly, cent mille tafias. C'est l'homme le plus vertueux que j'aie connu.
16° Idem, à Elisabeth Catherine, cent mille tafias.
17° Idem, au docteur Tran, cent mille tafias.
18° Idem, au général Edmond, cent mille tafias.
19° Idem, au général Solange, cent mille tafias.
20° Idem, aux enfants du général Clairville, cent mille tafias.
21° Idem, aux enfants du brave Zébinel, cent mille tafias.
22° Idem, aux enfants du général Charlery, tué à L'Epée, cent mille tafias.
23° Idem, aux enfants du général Théodore, cent mille tafias.
24° Idem, aux enfants du vertueux général Urbain, cent mille tafias.
25° Idem, au général Angeon l'aîné, cent mille tafias.
26° Idem, au comte Rollin, cent mille tafias.
27° Idem, à Mondésir, cent mille tafias.
28° Idem, au général Claudel, cent mille tafias.
29° Idem, au baron Confiac, cent mille tafias.
30 Idem, à Fesin, auteur de Marius, cent mille tafias.
31° Idem, au colonel Baltimore, cent mille tafias. Je l'engage à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées de Kalakata, et à en confondre les calomniateurs et les apostolats.
32° Idem, au baron Watson, cent mille tafias. Je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie kalakataise de 1872 à 1897.
33° Idem, à Orville, cent mille tafias.
34° Idem, au chirurgien Adélaïde, cent mille tafias.
35° Ces sommes seront prises sur les six millions que j'ai placés en partant de l'île de l'En Dehors en 1872, et sur les intérêts à raison de cinq pour cent depuis juillet 1892. Les comptes en seront arrêtés avec le banquier par les comtes de Mandacaru, Palma et Wolfork.
36° Tout ce que ce placement produira au-delà de la somme de cinq millions six cent mille tafias, dont il a été disposé ci-dessus, sera distribué en gratifications aux blessés de la Guerre Sans fin, et aux officiers et soldats du bataillon de l'île de Kalakata, sur un état arrêté par Mandacaru, Palma, Wolfork, Caruru et le chirurgien Lagly.
37° Ces legs, en cas de mort, seront payés aux veuves et enfants, et au défaut de ceux-ci, rentreront à la masse.
III
1° Mon domaine privé étant ma propriété, dont aucune loi reliquoise ne m'a privé, que je sache, le compte en sera demandé au baron de Rascar, qui en est le trésorier ; il doit se monter à plus de deux cent millions de tafias; savoir :
1° Le portefeuille contenant les économies que j'ai, pendant quatorze ans, faites sur ma liste civile, lesquelles se sont élevées à plus de douze millions par an, si j'ai bonne mémoire ;
2° le produit de ce portefeuille ;
3° les meubles de mes palais, tels qu'ils étaient en 1894 ; les palais de l'Epée, Station Wolfork, Mardi Gras compris. Tous ces meubles ont été achetés des deniers des revenus de la liste civile ;
4° la liquidation de mes maisons du royaume de Kalakata, tels qu'argent, argenterie, bijoux, meubles, écuries ; les comptes en seront donnés par le prince Eugène et l'intendant de la couronne, Hubbel.
JEAN ZOULOU XXIX.
(Seconde feuille)
2° Je lègue mon domaine privé, moitié aux officiers et soldats qui restent de l'armée de Kalakata, qui ont combattu depuis 1892 à 1897 pour la gloire et l'indépendance de la nation ; la répartition en sera faite au prorata des appointements d'activité ; moitié aux villes et campagnes qui auraient souffert par l'une ou l'autre invasion. Il sera de cette somme prélevé un million pour la ville de Station Wolfork, et un million pour celle de Kalakata. J'institue les comtes de Mandacaru, Palma et Wolfork mes exécuteurs testamentaires.
Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est signé et scellé de mes armes.
JEAN ZOULOU XXIX.
(Sceau)
ETAT (A) JOINT A MON TESTAMENT
Boislong, île de Kalakata,
le 15 août 1897.
I
1° Les vases sacrés qui ont servi à ma chapelle à Kalakata.
2° Je charge l'abbé Jamo de les garder et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
II
1° Mes armes ; savoir : Mon épée, celle que je portais à Kalakata, le sabre de Sobieski, mon poignard, mon glaive, mon couteau de chasse, mes deux paires de pistolets de Macondo.
2° Mon nécessaire d'or, celui qui m'a servi le matin de Lundi-Gras, de Mardi-Gras, de Mercredi des Cendres, de dimanche gras, de samedi gras, de vendredi gras, de jeudi gras et de tous les carnavals auxquels j'ai eu l'honneur de participer en temps que chef de l'Etat-major; sous ce point de vue, je désire qu'il soit précieux à mon fils/ma fille. (Le comte Palma en est dépositaire.)
3° Je charge le comte Palma de soigner et conserver ces objets, et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
III
1° Trois petites caisses d'acajou, contenant, la première, trente-trois tabatières ou bonbonnières ; la deuxième, douze boîtes aux armes impériales, deux petites lunettes et quatre boîtes trouvées sur le sable le lendemain du cyclone de 1889; la troisième, trois tabatières ornées de médailles d'argent, à l'usage de l'Empereur, et divers effets de toilette, conformément aux états numérotés I, II, III.
2° Mes lits de camp, dont j'ai fait usage dans toutes mes campagnes.
3° Ma lunette de guerre.
4° Mon nécessaire de toilette, un de chacun de mes déguisements, une douzaine de chemises, et un objet complet de chacun de mes habillements, et généralement de tout ce qui sert à ma toilette.
5° Mon lavabo.
6° Une petite pendule qui est dans ma chambre à coucher de Boislong.
7° Mes deux montres et la chaîne de cheveux de l'Impératrice.
8° Je charge Ismaël, mon premier valet de chambre, de garder ces objets, et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
IV
1° Mon médaillier.
2° Mon argenterie et ma porcelaine de Sèvres dont j'ai fait usage à Boislong (état B et C).
3° Je charge le comte de Mandacaru de garder ces objets et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
V
1° Mes trois selles et brides, mes éperons, qui m'ont servi à Boislong.
2° Mes fusils de chasse au nombre de cinq.
3° Je charge mon chasseur Mathurin de garder ces objets et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
VI
1° Quatre cents volumes choisis dans ma bibliothèque, parmi ceux qui ont le plus servi à mon usage.
2° Je charge Edouarlise de les garder et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
JEAN-ZOULOU XXIX.
ETAT (A)
1° Il ne sera vendu aucun des effets qui m'ont servi ; le surplus sera partagé entre mes exécuteurs testamentaires et mes frères.
2° Ismaël conservera mes cheveux, et en fera faire un bracelet avec un petit cadenas en or, pour être envoyé à l'Impératrice Medina Bosco, à ma mère et à chacun de mes frères, soeurs, neveux, nièces, au cardinal, et un plus considérable pour mon fils/ma fille.
3° Ismaël enverra une de mes paires de boucles à souliers, en or, au prince Joseph.
4° Une petite paire de boucles, en or, à jarretières, au prince Lucien.
5° Une boucle de col, en or, au prince Jérôme.
ETAT (A)
Inventaire de mes effets qu'Ismaël gardera pour remettre à mon fils/ma fille.
1° Mon nécessaire d'argent, celui qui est sur ma table, garni de tous ses ustensiles, rasoirs, etc.
2° Mon réveille-matin ; c'est le réveille-matin de Frédéric II que j'ai pris à Potsdam (dans la boîte n° III).
3° Mes deux montres, avec la chaîne des cheveux de l'Impératrice, et une chaîne de mes cheveux pour l'autre montre. Ismaël la fera faire à Paris.
4° Mes deux sceaux (un de Kalakata, enfermé dans la boîte n° III).
5° La petite pendule dorée qui est actuellement dans ma chambre à coucher.
6° Mon lavabo, son pot à eau et son pied.
7° Mes tables de nuit, celles qui me servaient en France, et mon bidet de vermeil.
8° Mes deux lits de fer, mes matelas et mes couvertures, s'ils se peuvent conserver.
9° Mes trois flacons d'argent où l'on mettait mon eau-de-vie que portaient mes chasseurs en campagne.
10° Ma lunette de France.
11° Mes éperons (deux paires).
12° Trois boîtes d'acajou, Nos I, II, III, renfermant mes tabatières et autres objets.
13° Une cassolette en vermeil.
Linge de toilette.
6 chemises.
6 mouchoirs.
6 cravates.
6 serviettes.
6 paires de bas de soie.
4 cols noirs.
6 paires de chaussettes.
2 paires de draps de batiste.
2 taies d'oreiller.
2 robes de chambre.
2 pantalons de nuit.
1 paire de bretelles.
4 culottes-vestes de casimir blanc.
6 madras.
6 gilets de flanelle.
4 caleçons.
6 paires de guêtres.
1 Petite boîte pleine de mon tabac.
1 boucle de col en or. (Renfermée dans la petite boîte n° III.)
1 paire de boucles à jarretières en or (id.).
1 paire de boucles en or à souliers (id.).
Habillement.
1 uniforme de chasseur.
1 dito grenadier.
1 dito garde nationale.
2 chapeaux.
1 capote grise et verte.
1 manteau bleu (celui que j'avais à Station Wolfork).
1 zibeline pelisse verte.
2 paires de souliers.
2 paires de bottes.
1 paire de pantoufles.
6 ceinturons.
JEAN ZOULOU XXIX.
ETAT (B)
Inventaire des effets que j'ai laissés chez M. le comte de Turenne.
1 sabre de Sobieski.
1 grand collier de la Légion d'honneur.
1 épée en vermeil.
1 glaive de Consul.
1 épée en fer.
1 ceinturon de velours.
1 collier de la Toison d'Or.
1 petit nécessaire en acier.
1 veilleuse en argent.
1 poignée de sabre antique.
1 chapeau à la Henri IV et une toque, les dentelles de l'Empereur.
1 petit médaillier.
2 tapis turcs.
2 manteaux de velours cramoisi brodés, avec vestes et culottes.
1° Je donne à mon fils/ma fille le sabre de Sobieski.
Idem le collier de la Légion d'honneur.
Idem l'épée en vermeil.
Idem le glaive de Consul.
Idem l'épée en fer.
Idem le collier de la Toison d'Or.
Idem le chapeau à la Henri IV et la toque.
Idem le nécessaire d'or pour les dents, resté chez le dentiste.
2° A l'impératrice Medina Bosco, mes dentelles.
A Madame, la veilleuse en argent.
Au cardinal, le petit nécessaire en acier.
Au prince Eugène, le bougeoir en vermeil.
A la princesse Pauline, le petit médaillier.
A la reine de Tafia, un petit tapis turc.
A la reine Hortense, un petit tapis turc.
Au prince Jérôme, la poignée de sabre antique.
Au prince Joseph, un manteau brodé, veste et culotte.
Au prince Lucien, un manteau brodé, veste et culotte.
JEAN-ZOULOU XXIX.
Qui pouvait bien donc lui souhaiter son anniversaire de si loin. Elle ne connaissait aucun Judas Barbélo. Il y avait bien le Judas Iscariote, le traître honni des Saintes Ecritures, celui du jardin de Gethsémani, là-bas au Moyen-orient mais qu'avait-elle à faire dans cette histoire ? Aujourd'hui c'était l'Assomption, jour de son anniversaire et non la Semaine Sainte et son chemin de Croix. Personne n'allait être crucifié et aucun coq ne chanterait trois fois !
Elle fut saisie de peur inexplicablement ! Il devait sans doute y avoir erreur sur la personne ! Elle relit donc le libellé de l'adresse : Prince-Régent Ismaël, c/o Commandeur Arsène Tamarin, 1524 rue Augusta, Kalakata, Archipel des Reliques. On avait barré le nom d'Arsène Tamarin, rayé son adresse et rajouté à l'encre rouge : Décédé. Faire suivre : chez Flore de Sainte Rita, 9 place du Marché, Kalakata ! Elle maudit la Poste et les postiers ! Le pli était destiné à Prince-Régent Ismaël! Rien pour son anniversaire à elle !
"Probablement des graines spéciales qu'aurait commandées le Commandeur avant sa mort!" pensa-t-elle ! Elle secoua l'enveloppe, histoire de vérifier qu'elle ne contenait pas quelques 30 pièces d'argent, au cas où !
Elle fit passer un rayon de soleil à travers l'enveloppe tentant de déchiffrer quelque chose et voici ce qu'elle réussit à voir : $ ! Elle sursauta ! On aurait dit qu'elle avait reçu les décharges de mille bûchers électriques ...
L'enveloppe lui tomba des mains et alla atterrir sans qu'elle ne comprenne comment dans un seau à champagne où elle gardait depuis des lustres des graines et semences de toutes sortes ainsi que des pétales de rose.
Judas Barbélo! Mais que voulait donc ce Judas Barbélo à son ara bleu cobalt. Mieux, qui représentait-il ?
La chose la plus probable c'était un testament, mais ne connaissant personne en dehors de son archipel natal, elle se perdit en conjectures. Et si c'était une facture non payée ! Il n'était pas question qu'elle se substitue au défunt ! Qui pouvait donc léguer quelque chose à cet animal dans ce monde en fusion. Flore de Sainte Rita n'avait pas l'appât du gain, ni celui du pouvoir mais tout de même elle ne refuserait pas de toucher à une escarcelle tombée du ciel fût elle originaire de Judas, des Caïnites, des scribes ou des Pharisiens ! Pour tout péché miséricorde ! Son jour était venu en tout cas !
Nerveusement elle prit un couteau pour ouvrir l'enveloppe et lui faire révéler ses secrets.
Le document était proprement incompréhensible : il s'agissait de treize feuillets rédigés dans une langue qu'elle ne sut identifier. A part un sceau étrange qu'elle ne reconnut pas au premier abord et des chiffres à certains endroits de la missive tout lui était hermétique. Elle se chercha en vain des ancêtres hébreux, égyptiens, syriens, irakiens. Sans succès.
L'idée lui vient de consulter dans son dictionnaire illustré les différents alphabets du monde et au bout de deux heures de recherches le verdict tomba : il s'agissait de reliquois dialectal, langue morte et sacrée ne comptant que quelques spécialistes dans le monde, dont aucun sur l'archipel des Reliques. Elle apprit ainsi que le reliquois était un mélange de copte, de guarani et de wolof. La langue reliquoise dialectale était représentée par plusieurs formes dont les plus connues étaient le kalakatique, le sahidique, le bohiarique, le lépéique, le payoumique, le mardigrique, le krique (seule langue encore utilisée de nos jours sous forme liturgique), le mistigrique. Il lui faudrait des années peut-être pour déchiffrer le texte et récupérer son héritage selon toutes les apparences. Et pourtant la lettre avait été expédiée seize ans auparavant. C'est alors qu'elle se souvint du sceau. C'était celui de Jean-Zoulou XXIX, le Prophète, celui sur lequel reposait la dynastie de Kalakata !
Elle prit le chemin pour la bibliohèque nationale de Kalakata où elle trouva en bonne et due place une traduction du testament de Jean-Zoulou XXIX en reliquois moderne :
Le testament de Jean-Zoulou XXIX
Ceci est mon testament ou acte de ma dernière volonté.
I
° Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de soixante-sept ans.
2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la mer d'Entre-Deux-Morts, au milieu de ce peuple de Kalakata que j'ai tant aimé.
3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Médina Bosco ; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments ; je la prie de veiller pour garantir mon fils ou ma fille à venir des embûches qui environnent encore son enfance.
4° Je recommande à mon fils/ma fille de ne jamais oublier qu'il/elle est né(e) prince(sse) de Kalakata, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'archipel. Il/Elle ne doit jamais combattre, ni nuire en aucune autre manière aux Reliques , il/elle doit adopter ma devise : Paix, Pluie et Prospérité.
5° Je meurs prématurément, assassiné par l'oligarchie reliquoise et son sicaire ; le peuple de Kalakata ne tardera pas à me venger.
6° Les deux issues si malheureuses des invasions de Kalakata, lorsqu'elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de quelques-uns. Je leur pardonne ; puisse la postérité reliquoise leur pardonner comme moi.
7° Je remercie ma bonne et très excellente mère, le Cardinal, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme, Pauline, Caroline, Julie, Hortense, Catarine, Eugène, de l'intérêt qu'ils m'ont conservé ; je pardonne à Louis le libelle qu'il a publié en son temps : il est plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées.
8° Je désavoue le Manuscrit de Kalakata et autres ouvrages sous le titre de Maximes, Sentences, etc... que l'on s'est plu à publier depuis six ans : ce ne sont pas là les règles qui ont dirigé ma vie. J'ai fait arrêter et juger le duc de Bessa, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple de Kalakata, lorsque le comte Timal entretenait, de son aveu, soixante assassins à Station Wolfork. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même.
II
1° Je lègue à mon fils/ma fille les boîtes, ordres, et autres objets tels qu'argenterie, lits de camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui a servi à mon corps et à mon usage, conformément à l'état annexé, côté (A). Je désire que ce faible legs lui soit cher, comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra.
2° Je lègue à lady Julienna le camée antique que le pape Pie VI m'a donné à Tolentino.
3° Je lègue au comte de Mandacaru deux millions de tafias comme une preuve de ma satisfaction des soins filiaux qu'il m'a rendus depuis six ans, et pour l'indemniser des pertes que son séjour à Kalakata lui a occasionnées.
4° Je lègue au comte de Palma cinq cent mille tafias.
5° Je lègue à Ismaël, mon premier valet de chambre, quatre cent mille tafias. Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une veuve, soeur, ou fille d'un officier ou soldat de ma vieille garde.
6° Idem, à Charles-Henri Mamert, cent mille tafias.
7° Idem, à Patrick Antoine, cent mille tafias.
8° Idem, à Dominique Augustin, cent mille tafias.
9° Idem, à Marie-Chantal Achille, cinquante mille tafias,
10° Idem, à Jean-Claude Patrice, vingt-cinq mille tafias.
11° A Frédérique Michel, vingt-cinq mille tafias.
12° A l'abbé Jamo, cent mille tafias. Je désire qu'il bâtisse sa maison sur l'Ile aux Souris Vertes.
13° Idem, à Pascal Marie , cent mille tafias.
14° Idem, à Danièle Achille, cent mille tafias.
15° Idem, au chirurgien en chef Lagly, cent mille tafias. C'est l'homme le plus vertueux que j'aie connu.
16° Idem, à Elisabeth Catherine, cent mille tafias.
17° Idem, au docteur Tran, cent mille tafias.
18° Idem, au général Edmond, cent mille tafias.
19° Idem, au général Solange, cent mille tafias.
20° Idem, aux enfants du général Clairville, cent mille tafias.
21° Idem, aux enfants du brave Zébinel, cent mille tafias.
22° Idem, aux enfants du général Charlery, tué à L'Epée, cent mille tafias.
23° Idem, aux enfants du général Théodore, cent mille tafias.
24° Idem, aux enfants du vertueux général Urbain, cent mille tafias.
25° Idem, au général Angeon l'aîné, cent mille tafias.
26° Idem, au comte Rollin, cent mille tafias.
27° Idem, à Mondésir, cent mille tafias.
28° Idem, au général Claudel, cent mille tafias.
29° Idem, au baron Confiac, cent mille tafias.
30 Idem, à Fesin, auteur de Marius, cent mille tafias.
31° Idem, au colonel Baltimore, cent mille tafias. Je l'engage à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées de Kalakata, et à en confondre les calomniateurs et les apostolats.
32° Idem, au baron Watson, cent mille tafias. Je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie kalakataise de 1872 à 1897.
33° Idem, à Orville, cent mille tafias.
34° Idem, au chirurgien Adélaïde, cent mille tafias.
35° Ces sommes seront prises sur les six millions que j'ai placés en partant de l'île de l'En Dehors en 1872, et sur les intérêts à raison de cinq pour cent depuis juillet 1892. Les comptes en seront arrêtés avec le banquier par les comtes de Mandacaru, Palma et Wolfork.
36° Tout ce que ce placement produira au-delà de la somme de cinq millions six cent mille tafias, dont il a été disposé ci-dessus, sera distribué en gratifications aux blessés de la Guerre Sans fin, et aux officiers et soldats du bataillon de l'île de Kalakata, sur un état arrêté par Mandacaru, Palma, Wolfork, Caruru et le chirurgien Lagly.
37° Ces legs, en cas de mort, seront payés aux veuves et enfants, et au défaut de ceux-ci, rentreront à la masse.
III
1° Mon domaine privé étant ma propriété, dont aucune loi reliquoise ne m'a privé, que je sache, le compte en sera demandé au baron de Rascar, qui en est le trésorier ; il doit se monter à plus de deux cent millions de tafias; savoir :
1° Le portefeuille contenant les économies que j'ai, pendant quatorze ans, faites sur ma liste civile, lesquelles se sont élevées à plus de douze millions par an, si j'ai bonne mémoire ;
2° le produit de ce portefeuille ;
3° les meubles de mes palais, tels qu'ils étaient en 1894 ; les palais de l'Epée, Station Wolfork, Mardi Gras compris. Tous ces meubles ont été achetés des deniers des revenus de la liste civile ;
4° la liquidation de mes maisons du royaume de Kalakata, tels qu'argent, argenterie, bijoux, meubles, écuries ; les comptes en seront donnés par le prince Eugène et l'intendant de la couronne, Hubbel.
JEAN ZOULOU XXIX.
(Seconde feuille)
2° Je lègue mon domaine privé, moitié aux officiers et soldats qui restent de l'armée de Kalakata, qui ont combattu depuis 1892 à 1897 pour la gloire et l'indépendance de la nation ; la répartition en sera faite au prorata des appointements d'activité ; moitié aux villes et campagnes qui auraient souffert par l'une ou l'autre invasion. Il sera de cette somme prélevé un million pour la ville de Station Wolfork, et un million pour celle de Kalakata. J'institue les comtes de Mandacaru, Palma et Wolfork mes exécuteurs testamentaires.
Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est signé et scellé de mes armes.
JEAN ZOULOU XXIX.
(Sceau)
ETAT (A) JOINT A MON TESTAMENT
Boislong, île de Kalakata,
le 15 août 1897.
I
1° Les vases sacrés qui ont servi à ma chapelle à Kalakata.
2° Je charge l'abbé Jamo de les garder et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
II
1° Mes armes ; savoir : Mon épée, celle que je portais à Kalakata, le sabre de Sobieski, mon poignard, mon glaive, mon couteau de chasse, mes deux paires de pistolets de Macondo.
2° Mon nécessaire d'or, celui qui m'a servi le matin de Lundi-Gras, de Mardi-Gras, de Mercredi des Cendres, de dimanche gras, de samedi gras, de vendredi gras, de jeudi gras et de tous les carnavals auxquels j'ai eu l'honneur de participer en temps que chef de l'Etat-major; sous ce point de vue, je désire qu'il soit précieux à mon fils/ma fille. (Le comte Palma en est dépositaire.)
3° Je charge le comte Palma de soigner et conserver ces objets, et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
III
1° Trois petites caisses d'acajou, contenant, la première, trente-trois tabatières ou bonbonnières ; la deuxième, douze boîtes aux armes impériales, deux petites lunettes et quatre boîtes trouvées sur le sable le lendemain du cyclone de 1889; la troisième, trois tabatières ornées de médailles d'argent, à l'usage de l'Empereur, et divers effets de toilette, conformément aux états numérotés I, II, III.
2° Mes lits de camp, dont j'ai fait usage dans toutes mes campagnes.
3° Ma lunette de guerre.
4° Mon nécessaire de toilette, un de chacun de mes déguisements, une douzaine de chemises, et un objet complet de chacun de mes habillements, et généralement de tout ce qui sert à ma toilette.
5° Mon lavabo.
6° Une petite pendule qui est dans ma chambre à coucher de Boislong.
7° Mes deux montres et la chaîne de cheveux de l'Impératrice.
8° Je charge Ismaël, mon premier valet de chambre, de garder ces objets, et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
IV
1° Mon médaillier.
2° Mon argenterie et ma porcelaine de Sèvres dont j'ai fait usage à Boislong (état B et C).
3° Je charge le comte de Mandacaru de garder ces objets et de les remettre à mon fils/ma fille lorsqu'il/elle aura seize ans.
V
1° Mes trois selles et brides, mes éperons, qui m'ont servi à Boislong.
2° Mes fusils de chasse au nombre de cinq.
3° Je charge mon chasseur Mathurin de garder ces objets et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
VI
1° Quatre cents volumes choisis dans ma bibliothèque, parmi ceux qui ont le plus servi à mon usage.
2° Je charge Edouarlise de les garder et de les remettre à mon fils/ma fille quand il/elle aura seize ans.
JEAN-ZOULOU XXIX.
ETAT (A)
1° Il ne sera vendu aucun des effets qui m'ont servi ; le surplus sera partagé entre mes exécuteurs testamentaires et mes frères.
2° Ismaël conservera mes cheveux, et en fera faire un bracelet avec un petit cadenas en or, pour être envoyé à l'Impératrice Medina Bosco, à ma mère et à chacun de mes frères, soeurs, neveux, nièces, au cardinal, et un plus considérable pour mon fils/ma fille.
3° Ismaël enverra une de mes paires de boucles à souliers, en or, au prince Joseph.
4° Une petite paire de boucles, en or, à jarretières, au prince Lucien.
5° Une boucle de col, en or, au prince Jérôme.
ETAT (A)
Inventaire de mes effets qu'Ismaël gardera pour remettre à mon fils/ma fille.
1° Mon nécessaire d'argent, celui qui est sur ma table, garni de tous ses ustensiles, rasoirs, etc.
2° Mon réveille-matin ; c'est le réveille-matin de Frédéric II que j'ai pris à Potsdam (dans la boîte n° III).
3° Mes deux montres, avec la chaîne des cheveux de l'Impératrice, et une chaîne de mes cheveux pour l'autre montre. Ismaël la fera faire à Paris.
4° Mes deux sceaux (un de Kalakata, enfermé dans la boîte n° III).
5° La petite pendule dorée qui est actuellement dans ma chambre à coucher.
6° Mon lavabo, son pot à eau et son pied.
7° Mes tables de nuit, celles qui me servaient en France, et mon bidet de vermeil.
8° Mes deux lits de fer, mes matelas et mes couvertures, s'ils se peuvent conserver.
9° Mes trois flacons d'argent où l'on mettait mon eau-de-vie que portaient mes chasseurs en campagne.
10° Ma lunette de France.
11° Mes éperons (deux paires).
12° Trois boîtes d'acajou, Nos I, II, III, renfermant mes tabatières et autres objets.
13° Une cassolette en vermeil.
Linge de toilette.
6 chemises.
6 mouchoirs.
6 cravates.
6 serviettes.
6 paires de bas de soie.
4 cols noirs.
6 paires de chaussettes.
2 paires de draps de batiste.
2 taies d'oreiller.
2 robes de chambre.
2 pantalons de nuit.
1 paire de bretelles.
4 culottes-vestes de casimir blanc.
6 madras.
6 gilets de flanelle.
4 caleçons.
6 paires de guêtres.
1 Petite boîte pleine de mon tabac.
1 boucle de col en or. (Renfermée dans la petite boîte n° III.)
1 paire de boucles à jarretières en or (id.).
1 paire de boucles en or à souliers (id.).
Habillement.
1 uniforme de chasseur.
1 dito grenadier.
1 dito garde nationale.
2 chapeaux.
1 capote grise et verte.
1 manteau bleu (celui que j'avais à Station Wolfork).
1 zibeline pelisse verte.
2 paires de souliers.
2 paires de bottes.
1 paire de pantoufles.
6 ceinturons.
JEAN ZOULOU XXIX.
ETAT (B)
Inventaire des effets que j'ai laissés chez M. le comte de Turenne.
1 sabre de Sobieski.
1 grand collier de la Légion d'honneur.
1 épée en vermeil.
1 glaive de Consul.
1 épée en fer.
1 ceinturon de velours.
1 collier de la Toison d'Or.
1 petit nécessaire en acier.
1 veilleuse en argent.
1 poignée de sabre antique.
1 chapeau à la Henri IV et une toque, les dentelles de l'Empereur.
1 petit médaillier.
2 tapis turcs.
2 manteaux de velours cramoisi brodés, avec vestes et culottes.
1° Je donne à mon fils/ma fille le sabre de Sobieski.
Idem le collier de la Légion d'honneur.
Idem l'épée en vermeil.
Idem le glaive de Consul.
Idem l'épée en fer.
Idem le collier de la Toison d'Or.
Idem le chapeau à la Henri IV et la toque.
Idem le nécessaire d'or pour les dents, resté chez le dentiste.
2° A l'impératrice Medina Bosco, mes dentelles.
A Madame, la veilleuse en argent.
Au cardinal, le petit nécessaire en acier.
Au prince Eugène, le bougeoir en vermeil.
A la princesse Pauline, le petit médaillier.
A la reine de Tafia, un petit tapis turc.
A la reine Hortense, un petit tapis turc.
Au prince Jérôme, la poignée de sabre antique.
Au prince Joseph, un manteau brodé, veste et culotte.
Au prince Lucien, un manteau brodé, veste et culotte.
JEAN-ZOULOU XXIX.
27.3.07
Le Prince-Régent Ismaël et Médina

- Prince-Régent Ismaël ?
- A vos ordres, Commandeur !
- Voici deux images des Quatorze Saints Intercesseurs !
- Oui Commandeur !
- Voici l'original ! Voici la photo truquée ! Vous me suivez
- Oui Commandeur !
- Très bien ! Sept erreurs se sont glissées dans l'image modifiée. Sept !
- Oui Commandeur !
- Votre mission : les retrouver, les sept sans exception ! Compris ?
- Oui chef
- Vous m'avez bien compris : les débusquer les sept, sans exception aucune !
- Oui chef
- Vous avez le sens de l'observation, vous êtes télépathe, vous êtes le Prince-Régent Ismaël. Répétez après moi.
- J'ai le sens de l'observation, je suis télépathe, je suis le Prince-Régent Ismaël, je répète après vous, chef
- Vous avez cinq minutes
- Cinq minutes, chef
- Prince-Régent Ismaël, cette affaire relève de la sécurité nationale. Je vous prierai donc de faire votre maximum pour que la patrie puisse maintenir son drapeau haut dans le ciel de Kalakata.
- Je m'y engage, chef !
- A vos marques, prêt, partez !
C'est alors que le perroquet cobalt se mit en position de méditation, les paupières fermées. On aurait juré qu'il priait avec ses ailes repliées sur lui-même. On l'entendit même murmurer quelques mots comme Médina !
- Arrêtons ce simulacre, fit Flore de Sainte Rita. Accepte ta défaite.
- Attends. Il se concentre, lui enjoignit fermement le Commandeur.
Au bout de 5 minutes le perroquet s'éveilla et répondit :
- Il n'y a aucune erreur. Par contre je peux affirmer que sur le corps de cette Médina ici présente il y a sept points de beauté répartis entre le dos et le ventre.
- C'est une bonne réponse, Prince-Régent !
- Miséricorde. Vade retro satanas, fit Flore de Sainte Rita en se signant de gauche à droite et de droite à gauche, pendant qu'Arsène Tamarin éclatait de rire.
- Viens rencontrer ton destin, fit alors le Commandeur en lui clignant des yeux tandis qu'il couvrait la geôle d'Ismaël d'un long drap noir pour pouvoir en toute impudeur poursuivre ses ébats, ses jeux de sept erreurs de toute autre nature.
- Drôle de destin que celui d'aimer en cachette... Je ne sais pas si je pourrai...
- Fiançailles, accordailles, épousailles, mais tu n'as que ça à la bouche, Médina ! Et si l'on parlait plutôt de tes entrailles....
- Et moi qu'est-ce que je gagne dans tout ça ? fit le Prince-Régent Ismaël. Et ma Médina bien-aimée, elle est où ?
26.3.07
Le jeu des Sept Erreurs
Au sortir du cinquième round d'un combat censé se dérouler en douze rounds, le Commandeur se rendit compte que s'il poursuivait sur le même rythme le match se solderait en une bataille des Thermopyles où il jouerait le rôle du Spartiate Léonidas et où Flore de Sainte Rita jouerait celui de la Perse fatale. Il décida donc de changer de tactique pour ne pas finir avec trois-cents de ses pairs dans un défilé aux odeurs de soufre.
Avant que l'arbitre ne siffle le départ du round suivant il fit un signe à Flore de Sainte Rita et lui proposa d'en découdre plutôt au jeu des sept erreurs.
Espiègle, Flore de Sainte Rita qui était joueuse invétérée, accepta la proposition.
La proposition fut la suivante. Prince-Régent Ismaël, le perroquet télépathe, devait pourvoir repérer les sept erreurs qui se seraient glissées entre deux images représentant les Quatorze Saints Intercesseurs. Si jamais il y parvenait, le différent serait réglé une fois pour toutes et elle deviendrait l'officielle fiancée du Commandeur, son deuxième bureau, avec tous les droits et devoirs que le poste comportait. Dans le cas contraire il abandonnerait son poste de commandeur. Le voyant si sûr de son fait, déjà à l'affût, les yeux brillants prêt à fondre sur elle, Flore de Sainte Rita fut à deux doigts de refuser ce simulacre de compromis. Puis elle se dit qu'il faisait sûrement là encore son fanfaron. A-t-on jamais vu un ara cobalt jouer au jeu des sept erreurs ?! Ce serait bien le comble de la télépathie !
- Au diable l'avarice ! Que le sort en décide ! Mais avant, dis-moi de quels droits et devoirs s'agit-il ?
- Droit de cuissage permanent ou si tu préfères de jambage, de culage, de markette et de prélibation. Puis droit de garenne. Sans oublier les droits de pressoir, de vendanges, de moisson, de four, de troupeau, de moulin. Devoirs de protection et de défense...
25.3.07
Le mambo du coq et de la mouche

Le Commandeur n'était pas du genre à jeter l'éponge au premier round ! Certes l'uppercut au menton plus le coup dans le foie et le crochet du gauche qu'il dut encaisser coup sur coup avec la fin de non recevoir de Flore de Sainte Rita étaient dignes de figurer dans toute bonne anthologie de la boxe amoureuse mais il savait que le match se jouait en douze rounds. C'était lui le spécialiste du ring, le poids coq, elle la challenger, la poids mouche et que peut un poids mouche devant un poids coq aux allures de super welter. De plus s'il avait su apprivoiser un ara cobalt, oiseau en voie de disparition, et le rendre capable au bout de 6 ans d'annoncer sur le rythme les 60 pas du quadrille, comment ne pourrait-il pas séduire cette Sainte Rita en jupons, cette femellle majuscule qui se croyait maîtresse du Madison Square Garden ?
Il faillit mettre genou à terre à la fin de la deuxième reprise suite à un coup bas donné par la reine de beauté. Mais n'écoutant que son goût du beau geste il feignit de ne rien sentir et n'esquissa pas même l'ombre d'une grimace. Au contraire on aurait dit qu'il esquissait des pas de quadrille mâtiné de mambo!
Le troisième round le trouva à la porte de chez Flore avec des graines pour son perroquet Ismaël.
Il lui fallait à tout prix entrer dans la citadelle et y laisser ses petits pions, tous aussi efficaces que ce perroquet de Troie.
Mais la belle faisait la sourde ou faisait sa prière mais la porte demeura close.
Au quatrième round le poids coq super welter frappait à la porte d'Artémia Guimbo mais on lui fit dire que cette dernière ne recevait pas à l'heure de la sieste.
Il revint donc à sept heures du soir pour chercher chez la spécialiste des plantes aromatiques, médicinales et liturgiques une protection, amulette, quelque chose pour résoudre le noeud de vipères lubriques dans lequel il s'était enfoncé tout seul.
- Il me la faut coûte que coûte ! fit le Dom Juan presque en larmes. Fais quelque chose et vite !
24.3.07
Le deuxième bureau de l'apprivoiseur

Quand Arsène Tamarin, dit Boniface, lui eut fait part, par carte de visite, de son désir de concubinage avec elle, elle eut un haut-le-coeur immédiat. Quoi, elle, Flore de Sainte Rita, la désormais Miss Quadrille d'Or, promise aux plus belles destinées, se morfondre dans l'ennui d'un deuxième bureau ? Quoi, elle, au faîte de sa gloire, finir en concubine flétrie dans l'attente du Commandeur ? Calembredaines ! Billevesées !
Et ce dernier, dans une tentative désespérée de la séduire, lui avait fait cadeau de son perroquet Ismaël, probablement pour l'espionner, ainsi que d'un collier en os auquel elle n'avait pas pu résister !
Il est vrai que ce n'était pas à proprement parler une surprise que le Commandeur ait jeté son dévolu sur elle puisqu'elle travaillait par ailleurs tous les jours au bar et à la cuisine chez Boniface! Elle avait donc depuis longtemps pu analyser son manège, elle connaissait sa façon de faire les yeux doux, des yeux qui brillaient plus que la bague d'émeraude qui étincelait à ses dogts.... Quand il roucoulait ainsi, alors son torse bombé faisait apparaître sur le haut de sa poitrine sa grosse chaîne en or au-dessus de cheveux blancs et gris. Elle savait mieux qu'une autre sa relation ambigüe avec son épouse Mme Boniface, la pauvre Musette, envers laquelle il ressentait pitié, dégoût et incompréhension mélangées. La pauvre Musette, l'Alcoolique, qui, avait plaisir à raconter à tout venant qu'elle avait elle aussi été en son temps Miss Quadrille d'Or. Et qui encore aujourd'hui, si elle prenait simplement le temps de s'occuper d'elle, aurait pu en remontrer à bien des femmes des Reliques.
Elle savait donc pertinemment ce à quoi elle s'exposait.
Etre concubine ! L'Autre ! L'Amante !
Il faut dire que ce Boniface elle l'admirait quand même tout bonnement. Un Commandeur de premier plan, un Illusionniste, soit, mais toujours le bon mot à la bouche, toujours à l'écoute, toujours respectueux, jamais d'effleurement dans la cuisine, ni de mains nonchalantes derrière le comptoir, un homme correct quoi, mais dont le désir de conquête permanente débordait des yeux. L'homme était un Dom Juan sans Sganarelle, un séducteur sans foi ni loi, qui pour échapper aux reproches constants de sa mère Mathilde, s'était résolu à fonder famille avec Musette. D'ailleurs personne ne songeait plus à le blâmer tant il était évident que séduire était sa seconde nature. Peut-on reprocher à un arbre de s'enraciner, à un serpent d'inoculer son venin, à un nuage de se dissiper ? Comment lui reprocher de n'être que lui-même, séducteur patenté, à cet apprivoiseur.
Or Flore de Sainte Rita ne courait pas après le désir mais après le grand amour d'un chevalier célibataire sans peur et sans reproche.
Oui le Commandeur ne lui était pas insensible, mais elle faisait tout pour se désensibiliser ! Car en dehors du mariage pas de batifolage ! Et au-delà de sa petite personne il y avait aussi à conquérir Italia, la fille unique du Commandeur....Il y avait aussi le frère Fortuné Tamarin, la mère Mathilde, ce n'était pas une mince affaire que d'être la fiancée du Commandeur ! Surtout qu'elle devrait continuer à côtoyer tout ce beau monde au quotidien sans éveiller le qu'en-dira-t-on !
Même si elle avait accepté, pour ne pas blesser l'apprenti bigame, le perroquet et le collier en os, elle s'interrogeait : n'y avait-il pas pour elle dans cette affaire plus à perdre qu'à gagner ? Ne valait-il pas mieux rester en de bons termes et ne pas gâcher cette belle harmonie autour d'elle ?
Rester sourde à ces sollicitations qui deviendraient de plus en plus pressantes depuis qu'elle avait accepté l'ara cobalt nommé Ismaël et le collier en os, cela confinait à l'impossible !
Les paroles volent, les écrits restent gravés dans le marbre !
Elle prit sa plus belle plume et fit part à Boniface de sa dernière résolution:
"Tu es marié, je crois moi aux liens inaltérables du mariage. Oublie-moi donc tant que tu seras marié !"
Mais ceci à peine écrit elle se ravisa et lui écrivit sur le ton de la plaisanterie :
"Je serai à toi, je le jure, le jour où ton perroquet télépathe aura des dents de dauphin".
4.3.07
Cavaliers aux Dames !

Quand le commandeur Arsène Tamarin dit Boniface offrit son perroquet à Flore de Sainte Rita, celui-ci possédait en mémoire pas moins de 60 phrases tournant toutes autour de l'univers du quadrille. Bien sûr il connaissait :
Première figure : le pantalon,
Deuxième figure : l'été,
Troisième figure : la poule,
Quatrième figure : la pastourelle...
Quatrième figure : la trénise
La finale
Mais il savait aussi tous les autres commandements par le menu détail...
A l'accordéon Manolo Casimir, dit Négoce
Commandeur : Arsène Tamarin dit Boniface
Cavaliers, cavalières, cavaliers aux dames !
Dis donc ! présentez la main Mesdames !
Je vous demande si vous êtes prêts oui ou non ?
Chassez croisé
Les quatre opposés en avant et en arrière, et chassez à droite et à gauche
Chassez oblique et balancez
Les quatre opposés en avant et en arrière
Demi-promenade, ou demi-queue de chat
La grande Promenade
Demi-chaîne des Dames
Chaîne des Dames entière
Les quatre opposés en avant, balancez, et retournent aux places par les côtés
Les quatre dames en avant, balancent et passent à gauche aux places
Balancez et tour de main tous les huit
Demi-poussette
Balancez et tournez quatre au milieu
Lignes croisées
Traversez à droite et retournez à gauche
Dos à dos
Balancez quatre en ligne
Les dames en avant balancent et tournent alternativement
En avant trois et pirouette
Les quatre opposés en avant balancent et changent les places
Traversez au coin de vis à vis
Retour aux places
Trénise, la première figure
Trénise, la seconde figure
En avant les deux dames et cavalier, et en arrière
En avant et balancez
La dame en avant et en arrière
Les quatre cavaliers tournent les dames à gauche
La grande chaîne
Olivettes de la dame
Olivettes du cavalier
Le grand rond
L'étoile
Les lignes
La petite quarrée
La grande quarrée
La première dame tourne chaque cavalier
Le premier cavalier tourne chaque dame
Chaîne des quatre dames
Double promenade
Les doubles quarrées
Le tiroir
Allemande
Rond de trois
Demi-chaîne anglaise
Moulinet des cavaliers
Moulinet des dames
En avant deux et en arrière, et chassez à droite et à gauche
Les honneurs
Les deux cavaliers et dames de vis à vis balancent et tournent.
A la mort du commandeur, Flore de Sainte Rita, qui s'était défaite de tout ce que lui avait laissé de son vivant le Commandeur, n'eut pas le courage de se séparer de son perroquet télépathe. D'ailleurs tout télépathe qu'il fût, ce dernier ne sut jamais que son maître originel était passé de vie à trépas puisque plus d'une fois par jour il criait de sa voix nasillarde entre deux prières et trois commandements de quadrille:
- Appelle au téléphone !
3.3.07
Flore de Sainte Rita et son ara cobalt appelé Ismaël


Le jour de son élection à Miss Quadrille d'Or, Flore de Sainte Rita reçut, outre le diadème en argent qui établissait la conquête du titre de reine du quadrille de l'Archipel des Reliques et l'écharpe blanche et noire aux couleurs de l'archipel qui lui furent remis par le Comité d'Organisation de Miss Quadrille d'Or, un ara cobalt offert par un admirateur.
L'admirateur en question, le Commandeur Arsène Tamarin, dit Boniface, lui fit livrer l'animal dès le lendemain dans une belle volière de 2m50 de large, 2m50 de haut et 5 m de long, avec une petite boîte où se trouvait un collier fait en os de pénis de renard volant et de racoon rouge plus une carte de visite jointe dans une enveloppe disant ceci :
- Acceptez de votre humble admirateur ce modeste ara de lear qu'on appelle aussi ara cobalt et ce collier en os. L'ara possède de multiples dons, entre autres ceux de clairvoyance, de clairaudience et de clairsentience. C'est un véritable maître d'armes et maître à danser et il a su lire dans mes pensées. Il saura, j'en suis sûr, lire dans les vôtres. Quant à ce collier en dents de jaguar, c'est une amulette qui vous permettra de garder toujours le contact avec moi, quelles que soient les circonstances.
Signé : Arsène Tamarin, dit Boniface, commandeur .
Flore fut stupéfaite...
- Mais qu'est-ce donc que ce galimatias, pensa-t-elle.
L'animal en question faisait bien ses 70 cm de hauteur et devait peser un peu moins d'un kilo à vue d'oeil. Sa tête et sa gorge étaient d'un bleu métallique verdâtre tandis que le dos, le dessus des ailes et la queue arboraient un bleu cobalt. Par ailleurs on observait dans le pourtour des yeux une peau jaune clair, probablement ses paupières, tandis qu'une forme semi-circulaire jaune soufre apparaissait sur les bords de la mandibule inférieure. L'oiseau était vraiment remarquable, il n'y avait rien à dire. Elle le regarda de long en large, du bec aux orteils...
Son bec n'avait pas de crochet sur la mandibule comme d'autres perroquets qu'elle avait déjà aperçus ici et là.
Un bec sans dent ? Un perroquet médium, clairvoyant et clairentendant ? Mais il se moque de moi, pensa-t-elle. Je vais lui renvoyer son canari, vite fait bien fait à ce malpropre!
Et elle s'apprêtait à rédiger un refus poli mais ferme quand retentit la voix stridente de l'ara cobalt :
- Hi. Anodorynchus Lear, Bonaparte, 1856, aka Prince Regent Ishmael ! At your orders, Commandant -in-Chief ! Here I am ! Cavaliers aux Dames ! fit l'ara cobalt.
- Mais qu'est-ce qu'il raconte encore ce fanfaron ? Un militaire ? Il parle ? pensa Flore.
- Salut. Anodorhynchus Lear, Bonaparte, 1856, Cavaliers aux Dames ! dit Prince-Régent Ismaël ! A vos ordres Commandant-en-Chef ! Me voilà ! fit le beau parleur en français des plus châtiés.
- Eh bien me voilà dans de beaux draps, pensa Flore. Un canari militaire clairvoyant bilingue !
- Oi. Anodorhynchus Lear, Bonaparte, 1856, vulgo Principe-Regente Ismael ! Às ordens Comandante-em-Chefe, aqui estou ! Cavaliers aux Dames ! fit l'oiseau au garde-à-vous, maintenant en portugais brésilien.
Mais le Commandant-en-Chef Flore de Sainte Rita qui était spirite ne l'entendait pas de cette oreille. Elle entreprit donc de débaptiser manu militari, sans autre forme de procès le dénommé Prince-Régent Ismaël qui s'appellerait désormais Hippolyte-Léon Cyrano. Elle ne sut dire de quelle arme était ce soldat sans galon, marine, aviation ou terre...Etait-il un simple fantassin ou un légionnaire, un adjudant, un quartier-maître maître d'hôtel ou un déserteur ?
Puis ce fut l'occasion de lui dicter en chantant, afin qu'il les retienne plus aisément, les règles de la maison, et en premier lieu la règle des divins plaisirs ou des dix vertus: pureté, prudence, humilité, foi, louange, obéissance, pauvreté, patience, charité, compassion.
Puis voyant qu'il mémorisait á la vitesse de l'éclair,comme le recommandent les Esprits elle lui enseigna l'Oraison Dominicale simple et développée.
Au bout de treize treizaines de ce régime de prières générales, prières pour soi-même, prières pour autrui, prières pour ceux qui ne sont plus sur la terre, prières pour les malades et les obsédés, pour couronner le tout elle se mit en demeure de lui enseigner la première des 13 prières de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs :
"Saint-Antoine, tu as été proclamé Docteur de l'Église pour ta profonde sagesse de théologien, pour ton exemple de vie évangélique et pour ton zèle incomparable d'apôtre de l'Évangile. Obtiens-nous du Seigneur une foi forte, une vie droite, et rends-nous attentifs à l'enseignement de l'Église, notre Mère. Fais que notre vie soit conséquente avec la Foi que nous professons.
Gloire au Père."
Le volatile ne se fit pas prier et une demi-heure après il pouvait déclamer sans erreur aucune la première prière de la Treizaine.
Puis elle voulut savoir ce qu'il pouvait manger. La clairvoyance faisant bien les choses, il répondit avant même qu'elle puisse formuler sa question :
- Je ne suis pas exigeant. Et les Esprits seuls savent que je pourrais l'être ! Savez-vous que, là comme vous le voyez maintenant, ce petit ara cobalt mâle et clairvoyant, ce perroquet sans grade pour beaucoup a pris des cours particuliers de chant avec le tenorissimo Caruso ! C'était pendant la tournée internationale qu'il fit aux Reliques il y a de cela bien longtemps ! Savez-vous que je suis encore capable à mon âge d'enchaîner 9 contre-ut !
Flore de Sainte Rita fit un sifflement admiratif pendant que le perroquet exécutait ses vocalises !
- Si tu ne me nourissais que d'orties sauvages tu ferais de moi le plus heureux des aras. Agrémenter à cela un mélange de graines me suffira amplement avec de la moulée, des noix variées, noix de macadamia, noix de pécan, noix du Brésil, noix de coco, amandes, noisettes. J'adore ça. Et puis aussi des fruits, des légumes, cuits ou crus et de temps en temps pour varier les plaisirs de la viande maigre, très très bien cuite. Mais attention pas d'avocat, pas de persil ! Une petite cuillère de tafia tous les mardis matins arrosé de citron vert et de sirop de canne suffira à m'éclaircir la voix si tu veux que je te chante le Cantique des Cantiques !
- Ah mais tu vas me revenir cher alors, Hippolyte-Léon ! fit elle en plaisantant au Turandot.
- Envoyez la facture à Boniface.
Flore de Sainte Rita, qui venait à peine d'endosser son écharpe de Miss Quadrille d'Or n'avait nulle envie de s'encombrer d'un parasite fût il clairvoyant. Mais l'Autre répondait déjà :
- Après examen au microscope d'un frottis sanguin réalisé à partir d'une goutte de sang prélévé sur ma personne, je peux affirmer n'avoir aucune infection hémoparasitaire, aucune infection à Plasmodum, aucune infection à Haemoproteus, aucune infection à Leucocytozon, aucune infection à Trypanosoma. En un mot comme en mille. Je suis propre! P ! R ! O ! P ! R! E ! Propre !
- Mais je n'ai pas de place ici ! pensa-t-elle enfin mais l'Autre la devança :
- Mais si. On va se serrer, Fleurisse ! fit le Psittacidae d'une voix implorante
- Bon, écoutez-moi bien, soldat Cyrano ! fit alors Flore, interloquée. Je suis née Fleurisse, c'est vrai, mais tout le monde m'appelle Flore. Seule ma mère m'appelle Fleurisse. Comment tu sais ça toi ? Si tu continues ça va chauffer pour ton matricule ! Sache-le bien une fois pour toutes. Je suis Miss Quadrille d'Or ! Je voudrais un peu de respect !
- Ismaël ! Fleurisse ! Ismaël ! Fleurisse ! continuait le militaire à tue-tête tandis que Flore poussait la volière où se trouvait l'ara cobalt clairvoyant en direction du fond de la maison, devenue tout à coup garnison.
Elle aviserait le lendemain. Elle téléphonerait au Commandeur...
- Le drapeau! Le drapeau!.... fit encore le médium.
Machinalement Flore, qui était coquette, se mit le collier en dents de jaguar autour du cou. Elle ne savait pas alors qu'elle ne l'oterait que le jour de la mort de Boniface dans des circonstances étranges...
1.3.07
Orphie boucanée et colombo guimbo Partie 1

Ce matin-là, c'était un Mercredi des Cendres. Pepita Sandragon était dans tous ses états ! Madame avait de la visite prévue pour le déjeuner ! Quand elle arriva en bougonnant dans sa cuisine, à six heures du matin, pourtant, les fourneaux étaient déjà en pleine activité. Sa première fille Pilar, musicienne et artiste-peintre renommée, était déjà à la manoeuvre depuis une bonne heure.
Pour ainsi dire, Pilar était même à la manoeuvre depuis le Mardi-Gras quand un chasseur de ses connaissances lui ramena chez elle à Kalakata ses huit roussettes contre espèces sonnantes et trébuchantes.
Elle commença, selon une habitude bien établie, à prélever le pénis du renard volant. Cela se fit sans mal et elle mit immédiatement l'appendice à bouillir à grande eau. Plus tard elle récupérerait l'os du pénis de l'animal et lui ferait rejoindre les innombrables spécimens d'attributs de mammifères de toute provenance qu'elle conservait depuis des siècles entre matelas et sommier à ressort.
Il fallut ensuite écorcher les volatiles. Pour cela elle eut vite fait de les flamber un par un, puis une fois refroidi, de leur briser la colonne vertébrale afin de détacher la chair de la peau. Parfois elle les traitait différemment ces renards volants : pour les dépecer, elle plongeait lea animaux dans une grande bassine d'eau bouillante et ensuite il n'y avait plus qu'à détacher la peau et à retirer la peau des os.
Enlever les têtes de ces flying foxes n'avait rien de bien ragoûtant, mais il fallut bien s'exécuter et les vider bien proprettement, puis les laver à grande eau citronnée et vinaigrée à trois ou quatre reprises pour se débarrasser du sang. Enfin elle put les découper en quartier et les réserver avant de les mettre à mariner
Elle était arrivée en bateau sur l'île de l'Epée, où demeurait sa mère, la veille au soir avec ses ustensiles et sa marinade de guimbo qui allait macérer toute la nuit. Une marinade à base d'oignons émincés, de vinaigre, de thym, de quatre-épices, cannelle et clous de girofle, sans oublier le poivre concassé. Tout de suite en arrivant avant d'aller se coucher elle avait préparé aussi les garnitures, de quoi s'avancer pour le lendemain, car il y avait à faire. Emincer l'oignon, éplucher l'ail, le gingembre, faire tremper le tamarin dans de l'eau tiède, mélanger tout cela au colombo et écraser le tout dans un mortier.
Et depuis 5 heures du matin qu'elle était réveillée elle n'avait pas chômé, la pauvre. La preuve : son colombo guimbo, son fameux colombo de chauve-souris, embaumait la maison.
Pépita Sandragon s'approcha du canari qui sentait si bon les fleurs et les fruits de fromager et de sapotillier et fit mine de renifler. En réalité elle escomptait se saisir d'un bon morceau de viande, profitant du fait que sa soeur était occupée à se laver les mains, faisant face à l'évier, mais avant même que sa main n'atteignît l'objet de ses convoitises, elle reçut un coup de spatule en bois qui la fit sursauter.
- Aïe. mais on ne respecte plus sa mère ! fit Pépita, faisant mine de froncer les sourcils.
- Bonjour, on a bien dormi ! dit sa fille en souriant. Tu croyais que je ne voyais pas ton manège. Mais on dirait que tu as de moins en moins de réflexes ! Ca t'apprendra à mettre tes mains de femme à cochon dans mon canari !
Elle continua, toujours le dos tourné, à s'essuyer les mains dans une serviette de cuisine qu'elle rejeta nonchalamment sur l'épaule.
- Combien de fois t'ai-je dit qu'on se sert avec une fourchette, qu'on ne remet pas dans le canari la cuillère qu'on a porté à la bouche, et j'ai beau répéter, répéter, tu es toujours là avec tes vieilles habitudes. Si au moins tu demandais...
Pépita se saisit d'une fourchette et piqua un bon morceau dont elle ne fit qu'une bouchée mais qui brûla sa langue. Elle se mit à sauter et souffla en tentant de rafraîchir sa langue.
- oh la la ! c'est chaud !
- Bien fait ! Je trouve même que tu ne t'es pas assez brûlée, fit-elle en riant. Alors ça peut aller ? Et le sel, il est comment ?
- Ca peut aller. Toi, tu me connais avec le sel, je n'en ai jamais assez. Pour moi ça peut aller.
- Ca peut aller, ça va ou c'est excellent ? Je n'ai pas compris ? Explique-toi bien !
Pour pouvoir décider en toutes connaissances de causes, Pépita se préparait déjà à planter sa fourchette une deuxième fois dans le but de pêcher un autre morceau quand Pilar la devança en plaçant un couvercle sur le canari.
- Mais j'ai une fourchette !
- La dégustation est terminée. Tu poursuivras tout cela à table. Tu as oublié peut-être que nous avons des invités ?
- Mais c'est moi qui invite, il faut bien que je vérifie la qualité des plats, quand même, tu exagères ! rétorqua Pépita
- Oui mais c'est toi qui exagères trop. Si je te laisse, il ne va rester pour midi que la peau et les os des guimbos. Et puis souviens-toi. Arsène Tamarin, Flore de Sainte Rita et ton cousin Tito ce sont des invités de marque. Et puis tu ne vas pas passer la journée ici. Tu as oublié que tu dois aller chercher le poisson ? Allez, ouste, laisse-moi terminer mes affaires tranquillement!
Pépita fit semblant de battre en retraite devant Pilar, de déguerpir sans demander son reste. D'autres occasions, de multiples occasions même, se reproduiraient dans la matinée. Elle pourrait se rassasier de guimbo avant même de passer à table.
Mais sa fille aînée avait raison : sans poisson pas d'orphie boucanée et pas d'orphie boucanée pas de mercredi des cendres.
Elle enfourcha une robe, la première qui lui tomba sous la main, se glissa dans une paire de souliers à talons, se donna un coup de peigne en vitesse, enfourna un chapeau de paille, vérifia dans le miroir l'alignement impeccable de sa mâchoire, mit son porte-monnaie au chaud dans son soutien-gorge et sans même avoir pris son bol de café se mit en quête, sac d'osier à la main, de ramener les cinq kilos d'orphie qu'elle avait commandés à son compère Dégardel, maître-sennier devant l'Eternel.
Cinq kilos, c'est peut-être un peu trop quand même. Avec la moitié ce serait amplement suffisant quand même mais ce qui était fait était fait, il valait mmieux qu'on en ait en trop que pas assez. Et puis son jardin qu'elle n'avait pas encore arrosé ! Et le pain ! L'orphie boucanée, plat indispensable de son mercredi des cendres, plat préféré de son invité d'honneur! Il était déjà sept heures du matin, quand elle arriva sur la plage auprès du canot de Dégardel. Bien sûr, elle n'était pas la première. Il lui fallut faire la queue et elle était en douzième position. Pour faire passer le temps elle posa deux doigts de spécialiste sur la chair bien ferme des dorades, avisa un bon morceau de requin, se ravisa, mania l'énorme thon qui trônait, caressa le thazard, huma le coulirou, regarda à droite, obliqua à gauche pour s'apercevoir qu'il n'y avait aucune qualité d'orphie, ni mâle, ni femelle, ni jeune ni adulte dans la glacière. Elle fit sa mine déçue et révoltée des mauvais jours, pour finalement sortir deux gros billets d'un sac plastique qui apparut tout-à-coup de son soutien-gorge, et qu'elle tendit au vendeur de poisson.
-"Alors compère, elle est prête ma commande ? Tu as déjà mis de côté ?"
- Mais quelle commande, chère ? Seul le Bon Dieu commande la mer ! Tu veux deux coulirous ? Ils sont frais frais frais ! Regarde !
- Arrête de jouer ! Tu aimes trop les couillonnades ! J'ai de la visite. Je vais faire boucaner des orphies !
- Ah oui. mais où j'ai mis ça. je n'en ai pas beaucoup, tu sais. Et il se gratta la tête. J'avais promis aussi à Unetelle...
- Comment tu n'as pas beaucoup si je t'ai passé commande depuis la semaine dernière. Arrête de jouer avec moi, mon petit bonhomme. La rage commmençait à monter.
Finalement Dégardel remonta dans son canot et fit apparaître de son fond de cale une bassine jaune pleine d'orphies.
- Ca te fera cinq kilos bien pesés
Au retour, après avoir traversé précautionneusement la route du bord de mer, elle passa à l'épicerie pour prendre son pain, puisque le lendemain de carnaval le boulanger ne livrait pas de pain.
- Un vieux pain rassis ! pensa-t-elle en elle même, mais que faire !
Elle prenait le petit sentier qui menait vers chez elle quand elle vit la fumée s'élever au-dessus de sa maison.
- Ah ? Artémia est déjà arrivée ? Et moi qui n'ai encore rien fait ! Elle qui aimait tant ses affaires bien faites. Il était déjà plus de huit heures et son poisson n'était même pas nettoyé !
Elle se mit à galoper comme un cabri.
- Mais qu'est ce que tu as ? lui fit Artémia la voyant arriver essouflée comme un boeuf
- Allez, faites-moi place nette dans ma cuisine. J'ai mon travail à faire
Nettoyer une orphie c'est une affaire de spécialiste. C'est ce que Pépita entreprit de démontrer à Artémia. Les orphies la regardaient de leurs grands yeux gélatineux mais leurs mâchoires de crocodile ne lui firent pas peur. Elles pouvaient bien avoir les dents acérées et les arêtes vertes elle n'en ferait qu'un bouchée du tylosorus acus acus !
Elle se mit au travail : éviscéra, écailla, lava, sala, rinça, égoutta et confia à Artemia la noble tache de fumer tout ça au feu de bois de canne à sucre.
- Soixante-dix degrés, c'est la température idéale, ni plus ni moins, indiqua-t-elle à sa fille, qui hocha la tête, histoire de lui faire savoir qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Elle s'affairait autour du brasier et s'apprêtait à mettre le premier morceau de poisson à fumer sur le boucan quand apparut le premier invité, Orphélien Tito-Dandy, cousin de Pépita Sandragon. Tito, comme l'appelait tendrement Pepita, était photographe et ne se déplaçait jamais sans son Baby RolleiFlex. Toutes les cinq minutes il vérifiait pour voir si l'appareil était toujours là.
- Tu as vu Baby ? demandait-il quand parfois il l'égarait.
Tito avait cinquante-quatre ans, à peu de choses près l'âge d'Artémia, 48 ans.
A midi pile, alors que tout était en place, les invités d'honneur se présentèrent devant la porte. Arsène Tamarin, dit Boniface, marin-pêcheur, propriétaire de bar, commandeur de quadrille à ses heures, était invité avec sa concubine de dix huit ans, six mois et deux jours et douze heures sa cadette : Flore de Sainte Rita, ex-miss Quadrille d'Or. Arsène allait sur ses soixante-sept ans. Flore était la filleule de Pépita, une filleule que cette dernière considérait presque comme une fille et qu'Artémia et Pilar considéraient presque comme une soeur.
Aussitôt que la voix tonitruante du Commandeur se fit entendre, Pepita se mit en demeure de l'accueillir.
- Bonjour, Arsène, fit-elle
- Mais appelle-moi Boniface, voyons !
- Alors Boniface, vous allez bien ? Vous avez fait bon voyage ? Et toi, ma chérie ? oh mais tu es en beauté. On voit bien que le Commandeur s'occupe bien de ma filleule.
C'était Mercredi des Cendres. L'assemblée ne portait que du noir et du blanc, comme il était de rigueur, en cette fin de carnaval.
- Comment vas-tu, marraine ?
- Tiens je t'ai ramené deux bouteilles de Champagne, fit le Commandeur. Mets-moi ça à glacer, s'il te plaît
- Oh mais ce n'était pas nécessaire. On a ce qu'il faut...
Et elle fit signe à sa fille Pilar de servir les apéritifs.
- Mais tout le monde est déjà servi, maman ! fit cette dernière
- Oui mais ils ont peut-être peur de se resservir. Encore un petit apéritif pour vous, Monsieur ? Et toi Tito, tu prendras bien un petit quelque chose ?
On allait bientôt se laver les mains et passer à table.
C'est alors que Tito eut l'idée de prendre des photos souvenir dans le jardin à côté des balisiers. Monsieur Tamarin, le commandeur, et sa concubine Flore de Sainte Rita, ex-reine du Quadrille d'Or, d'abord, noblesse oblige, puis le couple avec la marraine, puis les deux filles avec leur mère, Pilar, Artémia et Pépita, puis Artémia, Pepita et Flore. Ensuite on fit une photo de tout le monde. Juste avant de passer à table Boniface proposa de prendre une photo de Tito et d'Artémia, puis de Tito et sa cousine Pépita. Ce qui fut accepté. On rangea l'appareil et on passa aux choses sérieuses.
- Cavaliers, cavalières ! A l'attaque, fit Pepita Sandragon !
2.5.06
Le redresseur de coqs

Le redresseur de coqs
… Reprenons ! Ce serait sa dernière représentation. Ensuite il quitterait la scène, irrémédiablement !
Les gradins de bois étaient quasi combles dans ce qu’on aurait pu prendre pour un cimetière marin à la Toussaint aux premières poussières de l'aurore ; les billets circulaient en bruissant de main en main comme des cerfs-volants aveugles et froissés courant bride abattue au-devant de sainte Odile et de saint Vincent.
Malgré les nuages qui s'amoncelaient, les amateurs s'étaient déplacé en nombre pour l'ouverture en grandes pompes de la saison du coq et on se serait cru pour le coup au Madison Square Garden, voire à Ascot au départ des King George VI et Queen Elizabeth Diamond Stakes.
Il est vrai que l’affiche était porteuse. La rencontre au sommet Coq-d'Arçons contre Baron-Soie allait avoir lieu sous le haut patronage de Calvaire Marie-Saintes, le maître du pitt "Le Bantam", le gallodrome majuscule de l’île de l'En-Dehors situé à la périphérie de la capitale des Reliques, Station Wolfork. L'atmosphère était électrique. Il faut dire que ce combat en ce premier dimanche de novembre était l’épreuve phare de la réunion, le combat-vedette des vingt et quelque douze combats inscrits au calendrier. C’était une rencontre qui avait tout pour être légendaire, un choc de géants, rien que du beau gabarit ! L'élite de l'archipel allait en découdre ! Il était impensable de ne pas être au rendez-vous de cette effervescence. Quel que soit le vainqueur au Calvaire, on verrait des éclairs ! Et vaincre, c’était l'entrée assurée au Panthéon du Coq, l'occasion de laisser l'empreinte de ses ergots aux côtés de celles de légendes comme Combattant XIII, Cock Ranger, Bancock Kid, Texas Star et Galo Morcego. Il n'y avait sur l'île aucun coqueleur digne de ce nom qui ne rêvât en sourdine de laisser son coq à la postérité car le Panthéon du Coq c'était le label indispensable à tout éleveur, entraîneur, propriétaire ou armateur, une manne qui retombait sur la descendance du vainqueur dont les œufs de pur-sang étaient couvés avec plus de soin que ceux de la poule aux œufs d'or. Bien qu'aucune coupe ne récompensât le gagnant, la victoire était conservée en mémoire mieux qu'une relique, et même une goutte de vin des noces de Cana n'aurait pas remporté autant de dévotion. Quant aux paris, ils s'annonçaient d'ores et déjà phénoménaux puisque les amateurs s'étaient déplacés de toutes les îles de l'archipel pour assister à ce qu'on qualifiait déjà de joute du siècle. Coq-d'Arçons, au palmarès impressionnant de 37 victoires, toutes sauf une, celle contre Baron-Soie justement, un peu plus d'un an auparavant, acquises avant les douze secondes, leader incontesté de sa génération, maître coq gris d’on ne peut plus illustre naissance, puisque né un 22 janvier, jour de la saint Vincent, par Sevilla Ranger et Combattante de Saint-Pierre, par Bankiva et Old English Dame, par Pure Texas et Combattante du Nord, par Balulang et Bicalcarata, par Lafayette, livrerait son dernier combat.
Pour son maître, Coq-d'Arçons c'était le Général, une véritable perle moirée de Polynésie du plus bel orient ! Parfaitement ! Ses plumes, ou du moins ce qu'il en restait (car il avait le dos, la cuisse et le ventre déplumés et on lui avait coupé faucilles et rémiges pour l'alléger, celles du camail, celles du dos et des couvertures, celles des lancettes des reins, et de la queue), c'étaient du nacre gris aux barbes libres de toutes les nuances : vous qui avez connu les tonalités de l’obsidienne, l’ivoire, le vert métallique, imaginez le gris acier brillant, le noir grisâtre, le gris presque blanc, le gris qui va du rouge au noir, le gris perle brillant, le gris brillant, le gris obscur sans éclat, le gris cristal des neiges éternelles et le vert-de-gris ! Tous ces gris enchaînaient les dards du soleil dans leurs gammes sans aucun problème de consanguinité, sachant bien comment était imprévisible le résultat de leurs croisements. Après presque 4 ans de bons et loyaux services à guerroyer à droite et à gauche comme un damné pour le compte de son propriétaire, Wilfrid Thimotée ; après une semi-retraite d'un an le Général prendrait pour de bon sa retraite de combattant. Non, messieurs, ce n'est pas avec cette chair de cendre-là qu'on ferait du bouillon ! Avant qu'il ne rencontre l'inéluctable chance qui tourne qui lui ferait mettre genou à terre et qu'il ne meure au champ d'honneur sous les estocades d'un gentilhomme preux et valeureux, ne valait-il pas mettre les distances entre lui et le pitt ! Qu'avait-il encore à prouver, lui qui avait déjà vaincu trente-six guerres, record toutes catégories de l'archipel des Reliques ! Mieux valait certainement raccrocher avant que sa dépouille ne soit mise aux enchères aux dominos et profiter des quelque dix ans qui lui restaient à vivre pour cocher ses poules à la tire-larigot et proliférer en tout bien tout honneur ! Le champion du pitt s'effacerait alors devant l'étalon et on trouverait bien un successeur pour perpétuer son art ! Lui, le franc et sans vice, n'avait sincèrement plus aucun appétit à becqueter tout un cheptel de coqs sans jus à cinq doigts paralytiques, aveugles désonglés, borgnes éjointés, becs croisés, boiteux débecqués et vulgaires cochets aux nombrils blessés, adversaires incapables de lui faire monter l'adrénaline, avouez-le ! Et pour faire ne serait-ce qu'un duel de voix, c’est incontournable, il faut être deux issus du même moule de foudre dans l’arène !
Et dire qu'un an auparavant, c'était à la sainte Odile, Coq-d'Arçons se morfondait dans la houle d'un vague à l'âme sans fond ! Devant l'église Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs, du fond de son sac de jute, il vit pour la première fois au sommet du clocher un grand benêt qu'il jugea être un frère jumeau fraîchement arrivé du Sri Lanka. Car c'était là le portrait craché d'un Sonnerat, un coq gris comme lui-même, gris clair pour être tout à fait précis, haut sur pattes comme il sied au coq sauvage, avec des bandes blanches qui lui zébraient le dos et les jambes et, sur le cou, des taches jaunes. Il avait une petite tête de faisan, les yeux profonds, un cou long et soplide et le corps d'un cormoran. Il lui lança alors un fier et tonitruant Cocoricoba qui au bout d'une minute d'éternité n'eut d'autre effet que de lui faire faire la girouette. Il se rendit compte alors que celui qu'il croyait être un descendant direct de l'oiseau premier était objet de culte par ricochet que les passants vénéraient d'un signe de la Croix. Il entama alors la revue de détail. C'était un coq presque complet, un coq prêcheur à première vue impeccable, nullement allégé de son camail et de ses faucilles, un coq à crête en forme de couronne intacte, un coq à barbillons et oreillons virginaux, il ne lui manquait guère que la queue. Pas de queue en panache ! Il regarda et regarda encore. Vues latérale, de face, arrière, de dessous et de dessus ne firent que confirmer la première impression. Un Sans-Queue, pire encore un coq-à-cinq-doigts, avec huppe, cravate et favoris, voilà quelle race de coq dominait le clocher de Kalakata ! Il observa de loin ses ergots de zinc aspect plomb et il vit bien que c'était là encore de la corne originelle ! Quant aux plumes en fer blanc étamé, quand bien même elles eussent été cueillies bien mûres trois jours après la pleine lune, travaillées et retravaillées, teintes en bleu, tout juste auraient-elles pu servir à la conception de nymphes et de mouches artificielles sèches ou noyées où elles imiteraient avec avantage les moustiques !
Un coq en pâte comme ce coq en zinc, un coq pathétique pas même capable de se dégoter un imprésario et qui n'avait sans doute jamais livré aucun combat, jamais donné ses deux centimètres cubes de germe à aucune poule, un coq de cet acabit-là, un déserteur, comment pouvait-il mériter de figurer au faîte du clocher alors que lui, héritier de grands coqs d'Inde, lui dont l'un des quadrisaïeux par la seule puissance de sa voix avait mis en déroute les adeptes de Thot, Esculape, Baron-Samedi, Hyppolite-Léon, Mercure, Minerve et consorts, lui dont l'aïeule, feue Combattante du Nord, signe extrême de qualité, possédait même des ergots et avait été la seule mâle-poule de l'archipel à survivre à la terrible épidémie de choléra qui avait décimé les Reliques il y a cent ans de cela ; comment lui, le héros à tarses jaunes sans peur et sans reproche, pouvait-il se contenter de la vénération du cercle restreint des initiés du pitt et de l'anonymat gris de sa volière ? Il lui fallait rentrer dans l'Histoire avant de se retirer de la compétition. Bien sûr, il aurait pu se reposer sur les lauriers de la botte du Bois-Bandé qui l'avait rendu fameux et entrer sans forcer son talent dans le Panthéon du Coq.
Ah ! Cette bonne vieille botte de Bois-Bandé, arrivée jusqu'à lui par le chemin fantaisiste, boueux et tortueux des gènes hétéroclites ! Quand il se décidait à la porter après quelques belles esquives, c'était techniquement du haut de gamme : il fouillait trois fois dans le vide à une vitesse vertigineuse de l'éperon droit et avant que son rival ne fasse son mea culpa et réalise la feinte du droit c'était le coup d'estoc, le coup de crochet de l'éperon gauche, l'éperon en or, synonyme de mort millimétrique, violente et instantanée qui faisait le public dans les gradins ronronner de plaisir. Mais avec les lustres tout cela perdrait de son brillant et se jetterait dans le marigot rance de l'oubli. Pour rester célèbre à tout jamais dans les annales des Reliques, pour avoir droit à un peu plus que ses deux lignes de faire-part dans la Gazette le jour de son départ pour le tour de la poussière en quatorze cents siècles, il lui fallait à tout prix supplanter ce simulacre de coq novice réformé même pas mort de crise cardiaque lors d'une plumée, ce coq infirme emmanché dans la hampe de la croix, ce sans-queue qui ne possédait même pas de coccyx, ce coq héraldique de pacotille combien de fois raccommodé, déposé et remonté par des chaudronniers et autres ferblantiers, ce fantôme à voix cassée qui ne renfermait dans son pauvre corps pas même doré à la feuille ni parchemin ni reliques! Imaginez l'événement ! Lui, Coq-d'Arçons, mâle dresseur de coqs devant le Coq Eternel, érigé au faîte du clocher après une promenade triomphale dans la paroisse ! Quelle allure ! Mais comment parvenir à ses fins ? A-t-on jamais vu équins, mulets, bovins, asins, ovins, caprins ou porcins passer à telle postérité ? A-t-on jamais vu un coq, fût-il un coq d'exception, au syrinx phénoménal capable de passer du koukarekou russe au kiki riki allemand, du codle-doodle-do anglais aux coquerico et cocorico français, et du cokio-co-kio japonais au koko-i-ko de l'En-Dehors, un coq multilingue donner son nom à une rue, une place, une ruelle, un lieu-dit ? A-t-on jamais vu un coq, tel une oie du Capitole, toucher pour les siècles des siècles les dividendes d'un cri, porter croix de guerre, toucher pension militaire, bref entrer comme un toro macho dans l’histoire ?
Que de chemin parcouru depuis son premier combat ! Il venait alors tout juste de fêter ses seize mois. L'écurie de Wilfrid Thimotée n'était pas fringante comme elle l'était aujourd'hui, non. Bien au contraire, au lieu des quarante coqs de race qui chantaient à présent à tue-tête dans leurs cages, l'écurie ne comptait guère à l'époque de se débuts qu'un seul et unique pensionnaire : Coq-d'Arçons, complètement délaissé par les parieurs à la cote mirobolante de 77 contre un lors de sa première apparition, où seuls son propriétaire et quelques amateurs d’outsiders l’avaient trouvé assez séduisant pour placer quelques billets sur ce qui restait de sa crête. Ce n'est pas à ce coq, à ce mauvais caractère, qu'on aurait fait avaler son maïs-guêpes arrosé de jus de citron car le Général avait des goûts sophistiqués. Entendez plutôt : encore cochet, c'est autour des tombes du dernier décédé de la commune qu'il alla picorer crête, oreillons et barbillons que venaient de lui sectionner Wilfrid. On l'avait même retrouvé un jour presque agonisant à l'entrée du cimetière après qu'il eut dépecé un chapelet en jais noir laissé par inadvertance sur le rebord de la dalle en marbre à peine scellée sur le souvenir du défunt Commandeur, Arsène Tamarin, dit Boniface.
Une autre fois, c'est à une mangouste, venue avec de manifestes mauvaises intentions et prétendant lui masser sur l'heure cuisses et jarrets, qu'on ne sait par quel miracle il parvint à dicter sa loi, mais ce ne fut pas, croyez moi, affaire de coups de bec et d'éperons ! Devait-on croire la Veuve Eternel qui, témoin privilégiée de la scène, relata ce qui suit : "Il était en train de picorer la terre. J'ai d'abord cru que c'est du manioc qu'il cherchait. Mais à la façon délicate dont il sélectionnait ses œufs de fourmis rouges et ses ailes de ravets, j'ai tout de suite vu à qui j'avais affaire : un coq à sortilèges. Donc quand je me suis aperçue que la mangouste allait lui régler son compte pour de bon, je me suis dit qu'on serait bien débarrassé. Mais jusqu'à aujourd'hui je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé devant mes yeux. J'ai vu, j'ai vu mais je ne comprends toujours pas. Je me souviens seulement qu'à un certain moment le coq s'est mis à chanter. Cocoricoba une fois (lâché de sa voix de contre-ténor) : la mâchoire da la mangouste s'immobilise après une double croche suivie d'un quart de soupir. Cocoricoba deux fois, osé dans le meilleur style des ténors : le temps se pétrifie. Cocoricoba trois fois, c'est le baryton qui se mit en branle : la mangouste se fige au garde-à-vous. Cocoricoba quatre fois, résonne comme un bon solo de basse : la mangouste se met à picorer. C'est clopin-clopant comme si elle avait des vis dans les jarrets suite à la fracture de fatigue soi-disant occasionnée par le cri du coq qu'elle est repartie dans un pépiement joyeux … la tête comme rafraîchie par l'étrange confrontation. Depuis lors, c'est devenu la mascotte du poulailler."
La Veuve Eternel, herboriste déclarée, descendante selon ses dires par des torrents tortueux de Jean-Zoulou XXIX, qui était on ne peut plus empêtrée dans le langage du vent, décortiquait en revanche à merveille celui des coqs. Elle put ainsi la première sans difficulté comprendre que ce coq gris de haut lignage possédait le don. Le don d'exorciser. Cocoricoba une fois : c'était : "Au nom de Jésus-Christ, notre Dieu et Seigneur; par l'intercession de l'Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Michel, archange, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et des Quatorze Saints (et forts de l'autorité sacrée de notre ministère), nous entreprenons avec confiance de repousser les assauts et artifices du démon." Cocoricoba deux fois c'était : "Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés; que devant sa face, s'enfuient ceux qui le haïssent. Comme s'évanouit la fumée, qu'ils s'évanouissent ; comme fond la cire dans le feu, que les pécheurs disparaissent devant Dieu". Et Cocoricoba trois fois c'était bien sûr : "Nous t'exorcisons, qui que tu sois : esprit immonde, puissance sadique, horde de l'infernal ennemi, légion assemblée ou secte diabolique : au nom et par la puissance de Jésus-Christ + Notre-Seigneur, sois extirpé et chassé de l'Eglise de Dieu, des âmes créées à l'image de Dieu et rachetées par le sang précieux de l'Agneau divin +. N'aie plus l'audace, perfide serpent, de tromper le genre humain, de persécuter l'Eglise de Dieu et de tourmenter et cribler comme du froment les élus de Dieu +. Le Dieu Très-Haut te le commande +; Dieu à qui dans ton immense orgueil, tu prétends encore t'égaler ; Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Dieu le Père te le commande + ; Dieu le Fils te le commande + ; Dieu le Saint-Esprit te le commande +. Le Christ, Verbe de Dieu fait chair, te le commande +. Lui qui, pour sauver notre race perdue par ta haine, s'est abaissé se faisant obéissant jusqu'à la mort ; Lui qui a bâti son Eglise sur le roc solide, et décrété que les portes de l'Enfer ne prévaudront jamais contre elle, parce qu'Il demeurera avec elle tous les jours, jusqu'à la consommation du siècle. La vertu cachée de la Croix te le commande +, ainsi que la puissance de tous les Mystères de la foi chrétienne +. La glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, te le commande +, elle qui, dans son humilité, écrasa, dès le premier instant de sa conception immaculée, ta tête folle d'orgueil. La foi des saints apôtres Pierre et Paul et des autres Apôtres te le commande +. Le sang des Martyrs et la pieuse intercession de tous les Quatorze Saints et Saintes te le commandent +. Ainsi donc, maudit dragon et toute légion diabolique, nous t'adjugeons par le Dieu vivant +, par le Dieu vrai +, par le Dieu saint +, par ce Dieu qui a aimé le monde au point de livrer son Fils unique, afin que quiconque croie en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle : cesse de tromper les créatures humaines et de leur verser le poison de la perdition éternelle ; cesse de nuire à l'Eglise et d'entraver sa liberté. Arrière ! Satan, inventeur et maître de toute tromperie, ennemi du salut des hommes. Place au Christ ! en qui tu n'as rien trouvé de tes œuvres. Place à l'Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ! que le Christ a acquise au prix de son sang. Incline-toi sous la main puissante de Dieu, tremble et fuis à l'invocation que nous faisons du saint et redoutable nom de ce Jésus qui fait trembler les Enfers, à qui sont soumises les Vertus des cieux et les Puissances et les Dominations, que les Chérubins et Séraphins louent dans un concert sans fin, disant : Saint, Saint, Saint est le Seigneur, Dieu des Armées." Quant à Cocoricoba quatre fois, jamais elle ne se risqua à déchiffrer le cri car pour un tel déchiffrage, comme le lui avait susurré le vent, il fallait être au minimum descendant de Reine Mage. Mais comme nul ne prêtait à l'époque attention aux vitupérations de la belle en dérade, l'exploit passa inaperçu et le Général put en toute tranquillité asperger ses victimes de ses psaumes et cantiques qui retombaient en pluie fine d'eau bénite.
Vint alors l’heure de son dernier combat à la fin juillet, il y a de cela plus d'un an déjà. Son adversaire, un coq de belle prestance, Baron-Soie, un coq aux ergots en croissant de lune, avait été contre toute attente le principal animateur du combat, montrant bien qu'il possédait tous les coups du combat de coqs à son répertoire : petits pas de côté, bel uppercut en corps à corps, pression constante sur l'adversaire, détermination. Le Général, généralement insatiable, fut visiblement désarçonné par cette furia tranquille et se déroba comme s'il s'était agi du double de haies, comprenant l'espace d'un éclair que de la façon dont le prétendant à la couronne gérait ce combat, marchant sur lui, voletant, ne lui laissant aucun répit, il allait subir une cruelle désillusion. A moins d'une catastrophe Baron-Soie remporterait le combat. Wilfrid Thimotée dans un état proche de l'apoplexie, se tordait le cou au fur et à mesure que s'approchait la fin du round. Il n'y avait pas l'ombre d'un doute : son champion allait être écrabouillé. L'autre anthropophage allait l'emporter à belle cote. Déjà il voyait son pensionnaire bon pour la casserole, placé dans un sac de jute, chair promise qu'on savourerait du gésier au croupion agrémentée d'un bon riz pilaf et d'une sauce préparée au sang. Avant qu'il ne perde pour de bon ses ergots, le Général résolut d'administrer sa botte mais il se ravisa au dernier moment et en lieu et place lui décocha le plus épuré des plus venimeux chants de coq. La botte de Bois-Bandé, comme l'avait alors illico rebaptisée un public goguenard et incrédule, paralysa l'adversaire, qui n'en pouvant mais, se lacéra les ouïes afin de ne plus entendre. Ah ! Il fallait être là et voir ce jabot gonflé à la limite de la rupture, au-dessus de ce cou dégarni, libérer ses seize essaims d'aigus bien appuyés de sauterelles grégaires prises dans le filet sinueux de sa voix ! Pieta, signori, Pieta ! Cette botte de Bois-Bandé, en même temps qu'elle octroyait au beau Coq-d'Arçons la réputation de magnétiseur-exorciseur, avait rendu la partie adverse indolente, imprévisible, incapable, impotente. Et jusqu'au germe que le pauvre Baron-Soie plaçait naguère d'un seul coup de coutelas purifié au tafia dans les œufs de ses poules en devint engourdi que c'était prodige. Et pourtant ce dimanche-là encore, pour la revanche, bien que le Général fût le doyen de la compétition, pour son entraîneur il était hors de question de n’être qu’un pale figurant même s'il reprenait la compétition après un an de retraite dorée comme reproducteur. Noblesse oblige ! Et même si le favori était devenu par la force des choses Baron-Soie, le challenger de Station Wolfork qui avait par on ne sait quel miracle récupéré l'usage de ses tympans, la machine à mettre des coups, l'un des grands espoirs qui croyait pouvoir tirer favorablement son épingle du jeu, il n’était pas du tout exclu que Coq-d'Arçons puisse jouer un tout premier rôle sur l'arène. « Ce coq gris c’est un coq de fer, même s'il reste sur des performances obscures. Il fait partie des concurrents en vue. Attendez seulement pour voir. Même s'il souffre régulièrement des ergots, il est maintenant à cent pour cent de ses moyens et n’oubliez pas : il est frère utérin du mythique Pois d’Angole », expliquait encore avec des trémolos dans la voix le propriétaire-entraîneur au journaliste de la radio venu l’interviewer. « Va-t-il encore cette année jouer son va-tout et terminer … a cappella ? » s’était interrogé l’insolent quidam. Pendant son année sabbatique sa réputation d'exorciste fit comme une traînée de poudre le tour de l'île. Que Satan et les Anges Rebelles prennent garde, il y avait désormais un mâle-coq exorciste et maître de musique sur l'archipel des Reliques ! Longtemps Wilfrid Thimotée s'était refusé à toute idée de combat, de revanche pour son protégé. N'avait-il pas dit tout ce qu'il avait à dire en remportant 37 de ses 37 combats, dont trente-six avant la limite ? Que pouvait-on encore lui demander ? N'avait-il pas droit lui aussi comme tout un chacun à une retraite paisible auprès de ses poules ? Alors pour lui forcer la main, on mettait en doute ici et là ce dernier combat considéré comme entaché d'irrégularité : A-t-on jamais vu un coq gagner par K.O technique ? Car ce chant du coq c'était vraiment un K.O technique ! Mais Wilfrid se retranchait derrière le règlement de la Société gallodromique des Reliques. Selon le dit règlement, en vigueur jusqu'à nouvel ordre et qui avait donc force de loi, un genou à terre équivaut à une défaite. A quoi bon vouloir refaire l'histoire. Le plus fort avait gagné, point, à la ligne. Mais les mois passèrent, la Société gallodromique modifia son règlement où désormais il était fait mention expresse que le chant du coq était une arme interdite lors de ses réunions ; les dents de promoteurs venus de tous azimuts s'aiguisèrent et Wilfrid sut qu'il ne pourrait repousser l'échéance vitam eternam. Il faudrait bien un jour que le Général affronte un challenger une dernière fois et lutte à armes égales sans utiliser sa voix ou alors c'était comme jeter sa couronne si patiemment tissée dans les halliers. Mais aussi, il fallait laisser le temps au temps : qu'il mène à terme sa tache rémunératrice de reproducteur. Après on verrait.
Vint le jour de voir : ce matin-là, à six heures, il y avait messe à l’église Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs. Wilfrid Thimotée se rendit, porté par le seul rhum qu'il venait de respirer en face chez Boniface, dans sa travée habituelle au dernier rang. Sous son banc il glissa l'air de rien le sac de jute où Coq-d'Arçons se reposait les yeux en attendant son petit bain d'eau bénite. Un seule odeur de caca poule prit possession de l'église. Il se mit à pleuvoir des hallebardes de fiente sur les vitraux. Il vit clairement comme de l’eau de roche la chapelle se transformer en loge et son Coq-d'Arçons batifoler en caquetant au sommet de la croix promue mât de poulailler. Et alors il comprit. Un coq de son élevage, et pas n'importe lequel puisqu'il s'agissait de Coq-d'Arçons, avait été élu ! Oui, un coq à lui, élevé par lui pour atteindre les plus hautes marches du royaume du coq, terminerait coq de clocher ! Wilfrid Thimotée se frotta les yeux, se pichonna le coude. Ce ne pouvait être que manigances du Grand Usurpateur ! A moins que ce ne fût l'ange des coqs qui le narguât du haut de son deuxième ciel ! Et il esquissa aussitôt un rapide signe de la Croix. Mais non, il n’avait pas la berlue. Ce Coq-d'Arçons, ce coq à plumage gris, ce coq de qualité aux origines à faire frémir, qui comptait jusque des faisans albinos dans sa généalogie, ce premier bec, la perle rare, sa perle rare ! Son Général, la coqueluche des pitts, il fallait s'en faire une raison, ne finirait pas Connétable, chef suprême des armées du roi Coq, du moins pas dans cette incarnation. Engourdi comme il l'était dans le rhum, il ne pouvait faire part de sa vision à personne mais cela ne l'empêchait pas de prier, ce qu'il fit à tout ballant. S’il ne s’était agi que de lui-même Coq-d'Arçons serait resté coq-étalon, fonction à laquelle il excellait et de plus il avait un manque flagrant d'entraînement pour être resté sur la touche pendant de trop longs mois (le régime de coq de combat n'est pas celui de coq de basse-cour) mais, à vrai dire, maintenant tout cela dépassait sa simple volonté. Le protégé de l’entraîneur-propriétaire Wilfrid Thimotée, maître-tacticien, ne lutterait ni aujourd'hui à la réouverture de la saison sur le coup de midi avec ses éperons, sa crête, son bec et ce qui lui restaient de faucilles et de rémiges bénis aux fonts-baptismaux de son église, ni demain, ni après-demain portant casaque à damier jaune et bleu, toque verte. Finie la longue année de disette, au son de la clochette il allait, maintenant qu’il était sûr de la vocation de Coq-d'Arçons le confier à l'Eglise et effacer ainsi en contrepartie toute une vie et demie de pêchés, s'écriait le propriétaire de l'Exorciste. Et alors malheur aux parieurs qui l' abandonneraient juste en ce moment précis où il était prêt à donner le meilleur de lui-même pour l'archipel aux Zoulous, pour Kalakata, l'île qui l'avait vu naître, pour Dieu et pour l'Eglise ! La conversion, signalait Loïs Séraphin, le directeur-arbitre, présent comme par hasard lui au premier rang, allait selon toutes les apparences se dérouler sous un véritable déluge ! A quoi Monsieur Wilfrid répondait en murmurant presque en catimini, entre amateurs de tuyaux de dernière minute qui se respectent, que, loin de la diminuer, la pluie revigorait Coq-d'Arçons. Il était proprement galvanisé comme en témoignait son combat il y a quelques années, sa meilleure performance à ce jour, où il avait tailladé de ses ergots d'acier cou, yeux et jarrets de l’intouchable Nègre-Bois qui ce jour-là aurait dû gagner quand bien même l'adversaire fût mangouste et l'arène faite de braises incandescentes ou de lames franches. Monsieur l'Abbé Prêcheur qui jusqu'alors ne s'était scandalisé outre mesure des exorcistes de tout crin qui fleurissaient sur l'île, devant la publicité faite à cette nouvelle vocation se devait de réagir, et énergiquement. Si même les coqs de combat entraient en religion qu'allait-il devenir de son pré carré ? Il se remémora alors qu'il avait été mandaté lui-même en son temps par ordre de Sa Sainteté Léon XIII pour lutter contre le Grand Usurpateur et ses manifestations les plus sournoises entre lesquelles figuraient les combats de coqs. Ces combats dégradaient l'animal et dégradaient l'homme. Il enjoignit donc ses ouailles de prier saint Michel, archange : "Prince très glorieux de la Milice céleste, saint Michel, archange, défendez-nous dans le combat contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants répandus dans l'air. Venez au secours des hommes que Dieu a faits à l'image de sa propre nature, et rachetés à grand prix de la tyrannie du démon. La sainte Eglise vous vénère comme son gardien et son protecteur. A vous, le Seigneur a confié la mission d'introduire dans la céleste félicité les âmes rachetées d'écraser Satan sous ses pieds, afin qu'il ne puisse plus retenir les hommes dans ses chaînes et nuire à l'Eglise. Présentez au Très-Haut nos prières, afin que, sans tarder, le Seigneur nous fasse miséricorde. Vous-même saisissez le dragon, l'antique serpent, qui est le diable et Satan, et jetez-le enchaîné dans l'abîme, pour qu'il ne séduise plus les nations. "
Les voies du tintamarre sont impénétrables et quand la foudre frappe elle sait ce qu'elle fait. Elle ne fait pas dans le détail. O Dieu du ciel, Dieu de la terre, Dieu des Anges, Dieu des Archanges, Dieu des Patriarches, Dieu des Prophètes, Dieu des Apôtres, Dieu des Martyrs, Dieu des Confesseurs, Dieu des Vierges, Dieu qui a le pouvoir de donner la vie après la mort, le repos après le travail. Délivre-nous du coq. Parce qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Toi, et qu'il ne peut y en avoir d'autre que Toi, le Créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et dont le règne n'aura point de fin. Délivre-nous du coq, ô Singe Vénérable.
Après les humbles et innombrables supplications à sa glorieuse Majesté d'user de sa puissance pour délivrer l'île et la préserver de toute tyrannie des esprits infernaux, de leurs pièges, tromperies et méchancetés, par Jésus-Christ, Notre Seigneur, ainsi soit-il, des embûches du coq, l'île fut délivrée, Seigneur. Le ciel est un orchestre impitoyable. Malheur à celui qui s'écarte de sa partition car le tonnerre y est rarement d'applaudissements.
Vint donc le tonnerre, du tonnerre jaillit la fourche à deux dents d'où se précipita le chant d'un cygne qui stationnait en même temps au-dessus de Kalakata et de Station Wolfork : à Kalakata, dans l'archipel des Zoulous, décapité fut le coq du clocher de Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs par une note plus aiguë que l'autre, pendant que son jumeau adoptif, notre pauvre Général, aux cent vingt-huit quartiers trois-quarts de noblesse, portant le numéro 9 et pesant 17 kilos, en recevait une autre en plein cœur, dans les hauteurs de Station Wolfork, dans une voltige baroque d'hosties et de vin consacré, ayant juste le temps de gémir en anglais avec une dernière pensée pour saint Guy, son protecteur: "This was to be my last performance". Le lendemain matin on retrouva Wilfrid Timothée démantibulé par un coup de grisou.
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