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17.6.12

Le testament du Chevalier Cyclone

Les archives de l'Hôpital des Aliénés de l'Ile de l'Epée conservent comme un joyau inestimable une étude de cas clinique où ont été transcrits les faits et gestes d'un certain Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX lors de son séjour sur les lieux du 1 juin au 13 juin 1899. Echoué on ne sait comment dans les parages, le forcené de 5 pieds 6 pouces, tout en se vantant par ailleurs d'être encore champion en amour, spadassinait comme sur un théâtre, multipliant feintes, fentes, parades et ripostes, savourant chaque touche dans son duel contre un certaine Mademoiselle la Chevalière dans un état de jubilation et d'hébêtement sans pareille qui lui valut son internement manu militari. Ce ne sont pas moins de sept machettes, plus de cent houes, dix-sept arcs et flêches empoisonnées, trois lance-pierres, trois séries de six bâtons de tout bois et de tout acabit, plusieurs scies, onze marteaux et tant d'autres outils mêlés de perversion et de gracieux supplices raffinés que se targuait d'avoir fabriqués le malpropre admis dans un état de fureur telle que pendant ses crises deux infirmiers suffisent à peine à le maîtriser. Il se débarrasse même du gilet de force  avec les dents, se livre à mille désordres, déchire ses effets, se barbouille de ses excréments et même les mange tout en se disant en outre exceller au maniement du sabre d'abordage et de l'archet, du fleuret et   de l'épée... Ce spécialiste des exercices du corps disait enfin dominer la natation, le patinage, le tir au pistolet et la danse !
Cette étude de cas clinique dite Testament du Chevalier Cyclone comprend 83 aphorismes qui sont ainsi offerts au visiteur et qui sont la seule production littéraire de l'Archipel qui ait dépassé ses frontières. Ils ont été regroupés de façon posthume par la bibliothécaire mademoiselle Amélie Blancart à partir des bégaiements du dénommé Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX, dont le décès dans des circonstances encore inexpliquées le 13 juin 1899 fut qualifié d'ulcère de la vessie.

Nicole se parfume à l'alcool
Anasthase est resté en extase. Nous disons deux fois : Anasthase est resté en extase
Attention elle meurt ravissante et espiègle. Nous disons trois fois.
Baissez donc les paupières
Bercent mon corps satisfait du plaisir
C'est évidemment un porc
Le cacao a les yeux verts, nous disons, le cacao a les yeux verts
De Clémengis la douloureuse image sera vengée. Nous disons deux fois.
Clémentine peut se curer les oreilles
De Charles-Geneviève-Louis à Auguste-André-Thimotée : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir. Nous disons : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir
De Marie-Eugénie à Marie-Adélaïde : un cerf-volant viendra ce soir
Demain, la mélasse deviendra du tafia
Du homard à la langouste : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux. Nous disons : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux.
Écoute ma fleur qui pleure
Elle est vermine, Jeannie. Nous disons deux fois.
Elle restera sur le dos
Le court-bouillon est dans la russe; nous disons quatre fois
Gabrielle vous envoie ses amitiés
Grand-Mère mange son bonbon chaud
La Mère Jacques n'est pas un piment doux. Nous disons deux fois.
Heureux qui comme Ernestine a fait un long voyage
Il a pleuré de joie
Il a une voix de fausset
Le chirurgien est à jeun au mois de juin
Il est temps de cueillir des piments
Il fait chaud à Valparaiso
Il faut avoir des fa mineur pour trier les adagios
Il n'y a plus de farine dans la fourmilière
Il pleut toujours en enfer
J'aime le boudin bien pimenté
Je n'aime pas le colombo de veau
Je n'aime pas les dombrés Suzette
Je veux être parrain
Jean prend la mouche très facilement
Renée a un bon coup de reins. Nous disons deux fois
La geôle rougit le tournesol
La mangouste a les poils longs
L'éléphant s'est cassé une défense
L'infirme veut courir
L'huile de ricin est une bonne purge
La fortune vient en dormant
Les caquets des belles dames sont  l'espoir du pays
La mort de Vaval est irréparable
La bougresse est jolie
Le cabri saute par dessus la lune
La vertu réduit dans tous les yeux
Le crabe se trouve au milieu du maïs
Le raccoon n'aime pas le vermicelle. Nous disons : Le raccoon n'aime pas le vermicelle
Le lézard a neuf vies
Le chercheur d'or ira à la plage. Nous disons deux fois.
Le cheval de bois se promène sur l'horizon
Le requin est protocolaire. Nous disons trois fois.
Le marchand de sorbet est bon danseur. Nous disons trois fois.
L'écrevisse chantera à minuit
Le soleil s'est endormi
Le grand couillon s'appelle Léon
Le chirurgien est un poisson
Le père Guillaume Tout Coeur est verni
Le semen contra est amer, je répète, le semen contra est amer
Le soleil se lève à l'Est le mardi-gras
Les haricots rouges sont cuits
Les grains de dés sont sur le sable
Les cannes sont en fleurs
Les ortolans ne portent pas de chapelet
Les pistaches sont bien grillées
Les sanglots longs des giraumons à l'automne
Le sel embrase la mer. Nous disons : Le sel embrase la mer
Arlette va bien
Edmond a deux cochons bien gras
Ma maîtresse a l'oeil vif
Message très important pour Samuel : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon. Nous disons : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon.
Messieurs faites vos oeufs
Hugo et Raphaël sont immortels
Paul a du bon tafia
Pierrot ressemble à son grand-père
Rien ne m'est plus
Saint Coeur du Matin fonda Kalakata
Tambours, battez la charge, quatre fois. Nous disons : Tambours, battez la charge, quatre fois
Tante Amélie fait de la confiture de fruit à pain
Tu monteras le cocotier deux fois
Une poule sur un mur picore du manioc
Véronique était une fille-garçon
Yvette aime les grosses quénettes

4.9.07

Le Who's Who de l'archipel des Reliques

Docteur Abel Mango : Vice Premier Ministre (IUR)
Acace : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jacquier
Alphonsine Déluge, mère de Victor-Solange Eternel
Anicet Guimbo (dit Théodore Maglouglou) : fabricant de fauteuils à bascule, père d'Artémia Guimbo: père de 52 rejetons
Antonieta Wanda Sandragon (dite Bise) : tenancière du cabaret "Le Ballet des Fleurs", mère de Pépita Sandragon-Guimbo
Arsène Guimbo, frère d'Anicet Guimbo, boucher à Extra-Muros
Arsène Tamarin (dit Boniface) : le Commandeur, marin-pécheur, propriétaire de bar, 1524 rue Augusta à Kalakata, 67 ans
Artémia Guimbo : Saint Ange Victoria Sandragon, dite Artémia GUIMBO, Mademoiselle la Chevalière, la Veuve Eternel, Veuve Tito-Dandy, marchande de simples, 52ème et dernière fille d'Anicet Guimbo, la deuxième fille de Pépita Sandragon
Avémaria Malanga : épouse de Krishna Malanga
Ballet des Fleurs (Le): cabaret tenu par Antonieta Wanda Sandragon
Bancoulélé :  l'un des multiples noms de Victor-Solange Eternel
Barbe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cacaoyer
Baron-Soie : Coq de combat célèbre
Bélisaire Miguel : Musicien sourd et muet célèbre originaire de l'île Kaatinga
Blaise : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le manguier
Blanca Moreno : artiste-peintre de Macondo, fille de Sa Majesté Joachim-Zoulou V
Calvaire Marie-Saintes : propriétaire du pitt "Le Bantam" situé dans les hauteurs de Station Wolfork
Catherine d'Alexandrie : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cocotier
Célestin dit Tintin Eternel, père de Victor Solange Eternel
Centre Spirite Moisson d'Amour: Centre où évolue Flore de Sainte Rita
Césaire Chamberlain : Premier Ministre de la République des IUR, Ministre de la Communication, de l'Action Humanitaire, du Travail, du Commerce et des Industries (IUR)
César Saint-Pierre : Gouverneur, Banque Nationale de Réserve (IUR)
Sa Majesté Charlotte-Zoulou III : fille de Jean-Zoulou XXIX et Medina Bosco. Anciennement Immaculata Luzinda Temporã
Christophe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jambosier
Colbert Martins-Dandy : Ministre de la Défense (IUR)
Commandant Cafre: ombre de Victor-Solange, natif de Caféière
Congrégation des Veuves de Ti-Zoulou : anciennement Société Protectrice des Dauphins de l'Epée
Coq d'Arçons (aussi le Général, le Connétable, l'Ecclésiaste): coq de combat célèbre
Cyclone: l'un des noms de Victor-Solange Eternel
Cyriaque : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par l'acajou à pommes
Dalila: voir Ondine Guimbo
Les Dauphins Zoulous : dauphins de rivière endémiques du lac de l'Epée sur l'île de même nom, descendants selon la tradition du Messie Jean-Zoulou XXIX
Dégardel : marin-pécheur sur l'île de l'Epée
Denis : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le tamarinier

Dièse de Sainte Lumière: sainte Dièse, la Déesse
Elie Saint-Saint : mari d'Italia
Son Altesse Royale la princesse héritière Elvira-Zoulou, fille de Joachim-Zoulou V. Premier Ministre en charge des départements des finances et des transports (IUR)
Erasme : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le carambolier
Eustache : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le corossolier
Flore de Sainte Rita : filleule de Pépita Guimbo, Miss Quadrille d'Or. Habite 9 place du Marché à Kalakata. Bibliothécaire au Centre Spirite Moisson d'Amour. Serveuse au bar chez Boniface. Amante du Commandeur Arsène Tamarin.
Florent Gibson : Ministre du Tourisme (IUR)
Fortuné Tamarin : frère de Boniface
Père Gaëtan : Monsieur l'Abbé Précheur, prêtre Tertiaire de Saint-François, curé de la paroisse de Kalakata, abbé exorciste et professeur de plain-chant grégorien
Georges : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Gilles : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le litchi
Guy : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le calebassier
Hyppolite-Léon Deleuze Flammarion : voir Prince-Régent Ismaël
L'Indicible : saint Pantaléon, le Maitre Intercesseur en personne, jumeau de Saint Antoine des Divins Plaisirs syncrétisé par le figuier mâle
Ismaël: premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX, époux de veuve Medina Bosco
Italia Saint-Saint : fille de Victorien Saint-Saint et Musette Coulirou
Jean-Zoulou XXIX : le Prophète, réincarnation de Victor-Solange Eternel dit Khan XXIX
Sa Majesté Joachim-Zoulou IV : fils de Charlotte-Zoulou III
Sa Majesté Joachim-Zoulou V (anciennement Joachim-Edouard Zoulou): fils de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale la Princesse Consort Joachina Vaval : épouse de Joachim-Zoulou V
Judas Barbélo : exécuteur testamentaire de Jean-Zoulou XXIX
Krishna Malanga : frappeur de cercueils
Lambi Lambi (alias Tito, alias le Cardinal, de son vrai nom Orphélien Félix de Tito-Dandy) : cousin de Pépita Guimbo, propriétaire du Studio de Tito, atelier d'orfèvrerie, de photographie et de menuiserie, fabricant de cercueils à ses heures
Son Altesse Royale le Prince Léopold-Rodrigo Zoulou : fils de Charlotte Zoulou III
Magdaléna Sandragon (dite Maman Magda): mère de Wanda Sandragon
Marguerite d'Antioche : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Marie-Thérèse Sandragon : reine douairière, épouse de Joachim-Zoulou IV, fille du Président de la République des Iles-Unies des Reliques
Mathilde Tamarin : mère de Boniface et Fortuné
Maurice Raccoon : Ministre des Finances (IUR)
Médina Bosco : dernière épouse de Jean-Zoulou XXIX
Moïse Gandaia : Président de la République des Iles-Unies des Reliques (IUR)
Sa Majesté le Roi Momon (dit Vaval) : titre honorifique du souverain de Kalakata
Mona Lisa Vinci : Ministre de la Justice, Attorney générale
Musette Tamarin (née Musette Coulirou, dite Man Boniface, l'Alambic, épouse en secondes noces d'Arsène Tamarin, en première noces de Victorien Saint-Saint)
Norbert Kalakata : Ministre des Travaux Publics (IUR)
Ondine Guimbo : fille d'Artémia Guimbo (nom intégral Maria-Ondine Guimbo Mandaçaia) (dite Dalila)
Pantaléon, surnommé l'Indicible, le Jumeau ou le Maître Intercesseur en Personne : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le figuier
Patricia Pimentel :Ministre de l'Agriculture, de l'Alimentation, des Pêches & Forêts (IUR)
Paul Kako : Ministre de l'Aviation Civile, de la Marine & des Ports (IUR)
Pépita Sandragon (aussi Pépita Guimbo, de son vrai nom Josépha Sandragon) dite Fillotte : mère d'Artémia Guimbo et Pilar de Morfil, marchande de simples itinérante. Habite sur l'île de l'Epée
Philémon Guimbo : père d'Anicet et Arsène Guimbo
Philibert de Morfil : Ambassadeur au Macondo (IUR)
Philippe de Morfil : père de Pilar de Morfil
Pierre Philosophale Guimbo (dit Pierre Grand Phalle): fils d'Artémia Guimbo
Pilar de Morfil dite Mayotte : demi-soeur d'Artémia Guimbo, esthéticienne et pédicure à Mayotte Coiffures
Prince-Régent Ismaël : ara bleu cobalt (Anodorynchus lear, Bonaparte, 1856), perroquet médium doué de clairvoyance, de clairaudience et de clairsentience, réincarnation d'Ismaël, premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX. Aussi appelé Hippolyte-Léon Deleuze Flammarion
Les Quatorze Saints Intercesseurs : saints protecteurs des Reliques : Acace, Barbe, Blaise, Catherine d'Alexandrie, Christophe, Cyriaque, Denis, Erasme, Eustache, Georges, Gilles, Guy, Marguerite d'Antioche, Pantaléon
Ronald Sandragon : Ministre de la Police, des Pompiers & des Prisons (IUR)
Roucou : raccoon rouge des palétuviers d'Artémia Guimbo
Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs ou des Dix-Vertus: Patron de Kalakata dont la fête patronale a lieu le 13 juin, syncrétisé par son frére jumeau l'Indicible, le Maître Intercesseur en Personne
Saint Léonard de Port-Maurice: saint sous le patronage duquel est placé la Confrérie des Veuves de Ti-Zoulou
Son Altesse Royale la Princesse Salomé-Ursula : fille cadette de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale le Prince Consort Séraphin Guimbo : époux de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III
Serge Boticario : Ministre de la Formation, de l'Emploi, de la Jeunesse & des Sports (IUR)
Simone Costa : Ministre de la Réforme Agraire, des Ressources Naturelles & de l'Environnement (IUR)
Sinclair Dupont : Représentant Permanent aux Nations Unies, New York (IUR)
Singe Vénérable (aussi connu sous le vocable Saint Cheetah) : divinité dont le culte est particulièrement fervent sur l'île de Kalakata
Teresa Palco : Ministre de l' Education, de la Condition Féminine & de la Culture (IUR)
Ti-Zoulou : fameux dauphin-zoulou qui défraya la chronique sur l'île de l'Epée
Victor-Solange Eternel (dit Sosso, dit Vivic, dit Eternel XXIX, dit Le Grand Raton Laveur, dit Chevalier Cyclone, dit Cyclone, dit Bancoulélé, dit l'Affamé, dit le Vandale, dit le Décalotteur) : le cyclone dans toutes ses magnificences
Son Altesse Royale la Princesse Visitation-Margareth (dite Dent de Cheval) (aussi connue sous le nom d'emprunt de Maria Una Byrrh) : fille de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III

Docteur Walter Guimbo : Ministre de la Santé (IUR)
Wilfrid Timotée : propriètaire-éleveur-entraîneur de Coq d'Arçons

2.5.06

Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 11



11

Ce fut en la qualité de chasseresse d’ouragans chevronnée, physicienne instinctive brevetée ès transhumances du coup de rein, médaillée par ailleurs ès tressaillements imperceptibles du bassin tout en étant en sus diplômée honoris causa docteur-doctoresse, qu’on retrouva quant à elle vers les sept heures du matin Artémia, pauvre bougresse, errant faite hippocampe, factice et clinquante, aux aguets entre tortues de mer avalant corolles de méduses et tentacules mortels de physalies. En grande prêtresse de la danse basse sur vent solitaire, des ascendances et des vrilles, elle venait, disait-elle, de présider in extremis du haut de ses trente-huit cyclones et quelques bonnes poussières, à l’enterrement de sa vie de donzelle pour pouvoir convoler en de justes voltes, par-devant les dieux et à huit quarts du lit des hommes, avec son roi d’amour, un dénommé Eternel, monarque sans fraise ni collerette des Reliques, Eternel XXIX, Sosso pour les uns, Victor-Solange pour les autres, cyclone itinérant de son métier et fabricant exclusif à ses heures de vent et de pluie. Un fameux gaillard, cet Eternel, un super capitaine au long cours, à l’entendre, bien que maigre comme un clou de girofle et toisant un mètre soixante-quinze au garrot. Virtuose tout bonnement. Pas un cyclone junior à la manque, un cyclone va-nu-pieds sans vigueur, un cyclone réformé numéro deux, atteint d'hydrocèle, ah ça non. Du solide, du baobab ! Du manganèse, du tungstène ! Le bougre était taillé dans une météorite ! Du feu fait dans du bon ciment ! Une force de la nature, un roc lisse comme un volcan mort-né, roulé, brassé et dépigmenté par le flux et le reflux d’un morceau de mer ancré on ne sait comment sur l’île aux Zoulous, après avoir marcotté sa gourme de glyptodonte au vent rêche comme sous-le-vent, caboté et barboté en long en large et en travers dans toutes les échancrures boréales comme australes de l'Autre Bord.

- Mariage pluvieux, mariage heureux ! clamait Mademoiselle la Chevalière à qui daigne l’entendre. Ni Monsieur le Juge, dépéché de la capitale, ni Monsieur l’Abbé prêcheur, d’une élocution laborieuse, n'acceptèrent, malgré la charge de malédictions et de fiel qu'elle fit luire à leurs yeux, de faire prêter à Artémia envers son époux serment de fidélité, secours et assistance quand elle avait chaussé les escarpins vernis dont elle couvait jalousement les évents et les empeignes depuis Hérode, fils de Cyrus et de Cassandane. Prendre mari entre mardi et mercredi, alors que l’adage dit bien expressément : “Entre mardi et mercredi, ni mariage, ni voyage en mer”, pourrait paraître saugrenu et prêter à sourire.

D’autant plus que, même pour l’observateur le plus averti des Reliques, on ne trouvait trace ni de cour assidue égrenée au rythme de la marée et ponctuée de roucoulades, ni à fortiori de liaison tapageuse avec chéri chérie à la volée, dévorement des yeux, promenade bras dessus bras dessous, bref, d’idylle à la folie au grand jour, de corps à corps effréné en plein dancing entre tourtereau et grive. A vrai dire, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où il n’y avait eu ni fiançailles, ni demande en bonne et due forme, ni même pour le moins de consentement libre et sain du gentleman consort, nombreux seraient ceux qui, aussitôt que la nouvelle leur irriguerait l’oreille, qualifieraient de chimérique cet hyménée de fantaisie, considérant qu’un vol nuptial entre mardi et mercredi vers les zéro heure et quelques miettes en plus ou en moins du matin, avec en guise de mari un esclave en marronage en complet-veston de cheviotte pied-de-poule, chaussures de daim et fixe-chaussettes, pas même une cordelette à l’auriculaire, et pour unique témoin impartial une vieille peau de lune désincarnée juchée sur ses talons aiguilles, ce n’était que dévergondage mystique, apostat et hérésiarque ne méritant pas qu’on lui accorde plus davantage voeux de bonheur et prospérité !
- Trêve de plaisanterie, la compagnie. Ne soyons pas dupes, l’assemblée ! dirait l’un sans ambages.
- Foutaises que tout cela. Foutaises, vous dis-je ! renchérirait l’autre.
Pour tout un chacun, il n’y aurait pas eu l’ombre de la pénombre d’un témoignage digne de foi du moindre minime petit infime frôlement entre cette gueuse (comment l’appeler autrement ?) et le prétendu par procuration pour lequel, soit dit en passant, aurait-on remué ciel, terre et mer à la recherche de reliques, on n’aurait récolté de cet Eternel Victor-Solange, Sosso, XXIX et consorts que marabout, feu follet, terre de feu et tempête en mue perpétuelle. Selon toute vraisemblance, les fiancés mystiques n’avaient jamais trempé ne serait-ce que l’extrémité du bout de la pointe des lèvres dans la même calebasse de champagne. Alors, jugez ! Mêler leurs sabots maculés de goémon ! Bref ! En un mot comme en six cent soixante-six, c’était bien là un simulacre de mariage, une caricature de noces, un requiem de femelle en chaleur ! Ah mais pourquoi donc n’avait-on pas interné la scélérate alors qu’il en était encore temps !
Et maintenant la petite aguicheuse, la gourgandine, l’ange de mer avide de requins cornus aux épines tranchantes, qu’allait-elle encore inventer, elle qui ne rechignait à rien, pas même à louvoyer tous azimuts avec la mort et le choléra pour assouvir ses plus absconses fantaisies ?
Ainsi profanes et initiés babilleraient-ils, tissant et métissant leurs mauvaises langues de corbeaux et de maquerelles dans un jeu sans vergogne à la gloire des tridents fourchus et des tentacules éphémères de Saint-Cancan.

Oh, heureusement me direz-vous, que pour faire face au tollé et à la médisance, la pauvre déglinguée n’avait même pas pris la sage précaution de déloger (contre espèces sonnantes et trébuchantes) deux bonnes douzaines de souteneurs et de soutireuses de vice, en grande tenue s’il vous plaît, qui, sans doute mus par le désir d’intégrer les délices d’un cortège nuptial long de neuf heures de bombance à boire tout son saoul et manger du bon et du meilleur, auraient été vingt-deux mille fois plus prompts que l’éclair (ce qui n’est pas rien) pour affirmer la main sur le coeur ou sur la Bible et la tête de leurs enfants nés et à venir (et avec quel toupet), avoir été confidents d’une promesse de mariage proférée à marée basse à la faveur d’un boucan de fumée d’alcool.
Mais par ailleurs, comment les autorités tant civiles que religieuses auraient-elles pu ajouter foi à ce délire d’illuminés, aux élucubrations lubriques de cette bande de dévergondés éconduits ou délaissés qui, confondant vitesse et précipitation, vessies et lanternes, auraient sans barguigner signé des deux mains leur déclaration sur l’honneur d’une croix analphabète ?

Imaginez ! Une noce mystique ! Pourquoi pas par contumace ? Non, non, non, trois fois non ! Non sincèrement non ! Sincèrement, je ne vous dis pas la mésalliance ! Chacun voit midi à sa porte et le soleil à sa fenêtre, il est vrai ! L’amour a mille facettes, soit deux fois plus de déclinaisons aromatiques qu’une gousse échaudée de vanille bourbon, dont chacune peut être prise pour de l’argent comptant capable de déplacer la mer dans les montagnes, ces repaires de corsaires, flibustiers et pirates pour assister à une treizaine de neutralisation entre la mort et la vie... Certes... Mais, tonnerre ! Pourquoi diable cette hérésie d’aller chercher midi à quatorze heures quand l’imposture crevait même les yeux atteints de cataracte congénitale à plus d’un kilomètre et demi ? Dites-moi, en toute conscience, Messieurs et Dames, soit dit entre nous, marier une marchande de feuillages, autoproclamée voyante et guérisseuse, au buste atteint de polymastie, en dérade par-dessus ça, et un vieux cyclone mâle caduc et poltron (oui, poltron, car seul un poltron fini, ou un condamné à mort, aurait pu se prêter à de telles pratiques) ? Il faut le voir pour le croire. Il était six heures du soir et l'Angélus commençait à peine de retentir en ce mardi d'occulte mémoire. Comment justifier ces épousailles paradoxales quand on sait qu’il est des fois où un chandelier coûte plus cher qu’un enterrement ? Mais que faire ? Pour Artémia qui avait préféré se clouer sur la croix pour pouvoir fêter Pâques avant les Rameaux à douze jours de la procession, pour Artémia qui avait envisagé pour la procession des cercueils un rue tapissée de sel coloré, de sable et de café et jonchée de pétales de flamboyants, pour Artémia qui avait manigancé de si belle façon son entrée dans le monde par cette soirée de gala, le point d’orgue des cérémonies resterait indéfiniment en suspension... Instinctivement elle pressentait que la dégringolade approchait à grands pas. Il n’était pas question de ne pas payer quelque promesse que ce soit. Les génies réclamaient leur nourriture, leur banquet de sang, leurs sacrifices, les génies avaient faim, il fallait à tout prix respecter le rituel, les génies de toutes origines et de toutes catégories, les génies du Nord, les génies du Sud, les génies de l'Ouest, les génies de l'Est, tous s'étaient donné rendez-vous chez elle, Artémia et n'entendaient pas retourner bredouille. Des quatre points cardinaux elle était encerclée. Elle encourait, elle le savait, l’excommunication sans droit à pénitences, peines médicinales et expiatoires jusqu’à la fin des temps, l’ensevelissement sans rémission sous les eaux de la mangrove rouge. Alors il était hors de question de ne pas s’acquitter d’un péage à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs et aux Quatorze Saints Intercesseurs. Mais d’un autre côté, malgré une semaine de battues effectuées en long et en large de Kalakata avec son raccoon apprivoisé Roucou, il fallait se rendre à l’évidence : l'Eternel de son coeur avait bel et bien disparu de la circulation. Volatilisé l'Eternel. Désintégré le Victor-Solange. Comment vivre désormais sans déraison ? Des cyclonologues annonçaient bien là-bas à des milles et des milles des Reliques un cyclone en formation sur l'Autre Bord. A n’en pas douter, elle en viendrait à bout de ce cercueil de raison, de cette procession, de cette Mer d’Entre-Deux-Morts dût-elle y passer trente-sept autres treizaines à Saint Antoine ! Seules traces palpables de sa brève romance avec le Bien-Aimé, des poèmes secs comme des brindilles de pierre philosophale commençaient à bourgeonner dans son ventre à toute heure du jour et de la nuit. De picotements en ballonnements, de points de côté en haut-le-coeur, il fallut bien là encore se rendre à l’évidence. C’était la parole, cette calamité sacrée, qui la démangeait, la prenait d’assaut et elle était mâle, et elle était femelle, et elle était en chaleur, l’infidèle. Une parole enceinte qui prendrait plus tard comme nom, celui d'Ondine Guimbo. Alors à défaut de procession de cercueils ce fut le début d’un étrange fait divers qui soixante ans plus tard resterait figé dans les esprits. Jamais l’on ne sut par quel miracle le marteau de menuisier de son père, feu Anicet Guimbo, avait atterri entre les mains de Mademoiselle la Chevalière. Salve Regina, mater misericordiae ! Toujours est-il qu'au petit matin du dernier jour de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs, à l'aube du grand défilé des cercueils prévu, ce fut au contraire le grand Martelage sur la Place des Quatorze. Après avoir asséné sept coups de marteau d’est en ouest puis de nord au sud sur chacun des Quatorze, l'Intercesseur en Personne seul épargné du terrible martelage, du terrible poinçon désignant ses congénères bons pour l’abattage, Mademoiselle la Chevalière installa tranquillement sa personne au sommet de l'Intercesseur en Personne. C’est ainsi qu'un cercueil en papier mâché en forme de cosse de haricot bleu indigo prit possession de la Place des Quatorze au petit matin de la procession et que la Veuve Eternel (car c’est ainsi qu’on appellerait désormais Artémia-Cora Guimbo dite Mademoiselle la Chevalière) commença son envol dans la déraison par une homélie en plein verger :

- Il pleuvait à perdre haleine quand m'apparut en majesté mon Bien-Aimé qui se dégonfla en moi de toute sa charge de manne diluvienne, houle salée et pimentée d’oeufs non fécondés qui inonda sans crier gare les moindres recoins de mon palais. En ce temps de déconfiture, en ce temps de débandade, à ce moment exact commença l'orgasme, la lune de fiel qui révéla en moi la femelle parthénogénétique. Les oeufs non fécondés de mon Bien-Aimé donnaient naissance à la bride des cerfs-volants de l'Angélus tantôt à des ouragans mâles tantôt à des ouragans femelles qui, à peine éclos, à peine affranchis s’empressaient au plus vite de réaliser leurs trois pas dérébénales de chaos sur l’échafaud. C’était sans compter sur le quadrille qui tranquillement attendait son heure pour se lâcher le corps et libérer son arôme sous le regard attendri du soleil qui venait à peine pourtant de fermer ses yeux pleins de caca sommeil.

Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 6




6

Ô Gloria ! Mais où avait pu bien passer Roucou, ce lâche, ce poltron ? Un geste sublime de la part du maître de ballet et notre porte-enseigne était mûre pour toutes les écorchures, pénétrée qu’elle le serait (malgré sa peau épaisse et sa cotte de mailles) des séductions qui rayonnaient sans entraves de leur pas-de-deux désinvolte de figures libres et imposées. Pas un pas ne fut escamoté, pas un dérapage ne paraissait incontrôlé, pas une goutte de sueur qui ne fût moins illuminée que l’autre pendant que leurs chaussures et lacets décollaient entre serpentins, confettis et flonflons charriés par le vent nouveau qu’ils étaient en train de créer dans la moins stricte intimité et qui imprimait sa face sur leur linge. Et l'Eternel reprenait en choeur avec Lovely Monrose et les Moustiques Indomptables :

"- Jean-François quelle heure est-il ?
Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps."

Lovely, arborant chapeau de feutre gris et bande noire, maniait sa calebasse comme un globe terrestre, tout en dandinant son cou de coq. C’étaient structures répétitives sur structures répétitives. La transe approchait à grandes enjambées...
L'île allait finir emmurée vivante dans un triple cercueil de vents et de pluies de toutes qualités !

“Mademoiselle Bébé, laissez-moi m’en aller
Pour que je puisse rentrer chez moi”

Alors, pour faire mentir le dicton “cyclone de lune descendante, sur cent femmes il s’en sauve une”, Artémia, prête à la saillie, résolut de s’en mettre, pourquoi pas elle aussi, plein la lampe au coeur de la tourmente. Se sacrifierait qui le voudrait, mais quant à elle, fini de jouer les délicates, fini le régime maigre. Avec cette lune, quel sacrilège y aurait-il à entrer radieuse dans la camisole de soie des eaux pimentées du chaos ? Pourquoi s’engoncer dans le tourniquet de la valse-hésitation, s’éventer dans la piété torride du tango ? N’était-il pas dit quelque part dans une parabole que la femme doit suivre l’homme ? Et puis à l’heure où les coups de jarret du bouffon-démon lui enflaient le sang, faisant miroiter un banquet d’éclairs, de monts et merveilles, elle était bien incapable entre chars et mascarades de dire à quiconque où se trouvait le sol caraïbe. Heureusement l’embellie du quart d’heure américain vint lui donner l’occasion de passer à l’estocade, de conquérir le chaos en recueillant le miel de la ruche sacrée de sa majesté l’expert dégustateur. C’était aux femmes de mener la danse ! L’éventail à la main, une fleur d'hibiscus rouge aux cheveux, les genoux ni souples ni raides, à présent elle allait pouvoir libérer l’essaim et accepter tous les hommages ! A présent elle allait pouvoir sortir de cet emmélage rituel qui commençait à sentir le moisi et assurer à son tour le tempo ! Enfin prête à abandonner l’équilibre précaire pour le plongeon dans les profondeurs pluviales, elle commença le compte à rebours :

"- Cinq ! Je suis la femme-hyène
Quatre ! La Matadore espiègle et polymorphe
Trois ! Sel de la terre, viens et suis-moi
Deux ! Lumière du monde, viens et suis-moi
Un ! Viens goûter ma chair, viens goûter mon sang,
Mon raccoon Soleil ! A défaut d’être du seul et même quartier, soyons du seul et même décan !"

Mes amis, ajustez montres, pendules et carillons ! Il était zéro heure en temps local et universel et l’orchestre Lovely Monrose et ses Moustiques Indomptables crachait du feu de belle manière au coeur de Kalakata ! Et Lovely roucoulait son Verbe comme un ramier fou :

"- Jean-François, quelle heure est-il ?
Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps."

C’est alors qu’elle vira peste ! Une feinte féline, un déhanchement, un clin d’oeil et un fondu enchaîné, et la ballerine, faisant foin du tutu de tarlatane agrémenté de broderies dans lequel elle rentrait le ventre pour se donner des airs de Walkyrie, perdit toute sa posture devant le colosse aux fesses dodues, chantre désormais pantelant et calleux dont le costume d’apparat commençait, il faut bien le dire, à perdre ses écailles impériales. Car au paroxysme de sa force, en dépit de tous ses efforts, en dépit de toute sa prestance, en dépit de son coeur de la taille de deux cent cinquante kilomètres, de ce sexe épais de Minotaure qu'on aurait dit un harpon redoutable long de deux poings serrés, Son Excellence le Chaos n’arrivait pas à percer la muraille de Chine.

"- Veni Redemptor ! Esprit, es-tu là ? Esprit, y es-tu ?”

L’île vorace et déchaînée par on ne sait quel coup de baguette magique devint détraquée, se fit tout à tout antilope, jument et éléphante multiple de quatorze tandis que le maître du chaos, le prétendu racoon-panthère, passait du cheval au lièvre, K.O. debout, mollissait, disloqué, rassasié de soupe de crabes, d’écrevisses, de banane plantain, d’avocats et de farine de manioc. Et immobile, il se barrait la figure comme pour se camoufler, se dérober au regard de la bien-aimée. Eternel XXIX, l'Infaillible Eternel XXIX, était redevenu Victor-Solange, un tourbillon inoffensif,  sans mordant à l’entrée de la Porte sainte et de la dernière étreinte ! Ô Gloria ! Il faut quand même dire à la décharge du malheureux que la mariée était fichtrement douce ! Mais tout de même qui avait convoqué les bans de la communion funèbre et anthropophage si ce n’était Eternel lui-même avec ces incroyables courbettes?

"- Tu as croqué le fruit, maintenant déguste le noyau !"

 Mais Solange protestait n’avoir rien croqué du tout et brandissait avec fierté, à défaut de grand-voile bien membrée en parfait état de marche, sa généalogie ascendante.

"- Si moi qui suis moi-même, moi Victor-Solange Eternel, enfant naturel adultérin et incestueux de feue dame Alphonsine Déluge, fils reconnu de feu sieur Célestin dit Tintin Eternel, légitimé par le mariage de mes parents cousins germains, frère utérin de Khan et Ebola, l'un des plus beaux spécimens de mâle bougre de Capharnaüm Antique comme Moderne, si moi, Solange, âgé de six cent soixante-six ans, fossoyeur, né et domicilié dans les Reliques, n’ai rien pu faire pour faire vaciller ce mur, c’est qu’il n’y a rien à faire pour pénétrer au coeur de cette maçonnerie, crois-moi.
- Tu parles trop. Tu râles, tu râles. Dis-moi, Solange. Au fait. Es-tu mâle ou femelle ?
- Il y a du plus et du moins là-dedans. C’est le Mato Grosso. L’entrée est condamnée et ce n’est pas par une porte, crois-moi, mais par une grille bien soudée.
- Non, c’est toi qui n’as pas la bonne clé du labyrinthe."

Et ils se renvoyaient la faute se défiant comme dans un combat singulier..

"- Et moi qui te croyais homme, espèce de fanfaron ! Même pas capable de faire sauter un petit blindage caraïbe, de soutenir une contre-offensive, d’avoir une réaction d’orgueil, mieux, une érection d’orgueil, un costaud comme toi !"

Eh oui à quoi bon chevalier vermeil, à quoi bon lance effilée, épée de Durandal à pommeau d'or, éperons, chausses, braies de lin, écu, heaumes, haubert, à quoi bon cotte de soie, à quoi bon gonfanon si on ne pouvait satisfaire les désirs de Blanchefleur de Beaurepaire.

Et l’Autre, sacrée vermine, se rappelant soudainement sa situation de cousin du quatrième degré canonique, ne voulant pas risquer l’inceste sans dispenses accordées par l’Evêque, invoquait indistinctement, pour se faire pardonner cette défaillance en pleine grand-messe pontificale, une septicémie épouvantable, une crampe, les soucis, la famille, Alzheimer, la boisson, la nourriture, la sciatique, la malaria, la typhoïde et jusqu’à la dengue hémorragique, imaginez ! Oui, on avait à coup sûr et certain mis quelque virus fulgurant dans l’eau de pluie qui avait servi à son ondoiement (il n’avait jamais été baptisé, sa marraine étant partie carmélite) . Sorcellerie, tentative d'envoûtement ou d'empoisonnement sans aucun doute ! Et déjà affalé, notre Vert Galant cherchait le réconfort d’une bouffée de cigarette, le malotru, le bâtard ! Mais pour Artémia, il n’était nullement question de fumer une cigarette, avec la satisfaction du devoir accompli. Ah ! Ca, non ! Saisie d’une soudaine fringale, la Matadore, faite Pasifaé, constatant la débandade du serpent jarretière devant la toile d’araignée et sentant bien qu’elle continuerait, si elle ne prenait garde, à gambiller comme une grande couillonne à donner du bénitier et secouer du croupion, prit le buffle par les cornes et força l’allure dans un dernier galop désespéré. Il tentait de la flouer, de regagner en douce ses quartiers d’hiver à Caféière, battant le rappel de ses troupes, répondant à l’appel au large de quelque concubine moins intraitable en péril de mort.

"- Au revoir, le vent chute ! En Dieu je te verrai !" décréta l’impuissant en pleine débandade.
"- C’est pas vrai ! C’est pas vrai !" fit-elle coupée, clouée, interloquée.

Imaginez ! Le scélérat avait décrété le dénouement de la chevauchée fantastique alors qu’elle commençait justement à prendre goût à la calamité ! Elle, qui croyait dur comme fer qu’il avait la trempe d’un vainqueur et que d’amuse-gueule en amuse-gueule, de régate en régate la corrida se perpétuerait jusqu’à ce qu’elle et la créature bariolée ne fassent qu’un seul boléro, en était maintenant pour ses frais. Voilà que l’animal, pris de tremblement contre le linteau impénétrable de son hymen trop épais qui se contractait malgré elle, confondait K.O. et chaos ! La montagne avait accouché non d'un glaive mais d'un hameçon, non pas d'un destrier mais d'un palefroi ! N’était-elle née que pour être flouée, collectionneuse de mardis maigres, pirogue sans balancier dans l’immensité sauvage des jours et des nuits d’abstinence ?

"- Jean-François, quelle heure est-il ?
Prépare-moi une terrine de saumure pour que je m’y trempe le corps."

Dans une tentative désespérée elle tenta bien de frotter les lèvres du mauvais larron avec une gousse d'ail aromatisée au piment et lui fit respirer une coupe de tafia. En vain ! Monsieur ronflait presque ! Pire ! En une seconde la moustache du Bon Roi avait blanchi ! En vain aurait-on cherché la tour-lanterne à la croisée du transept de celui qui se proclamait pas plus tard que la veille encore grand bâtisseur de cathédrales gothiques,  maître-verrier, maître tailleur de pierre et maître forgeron ! Mais où étaient donc passées les 144 coudées de hauteur de sa flèche digne de Jérusalem céleste, où s'étaient évanouis les trente pieds romains ou les trente pieds de roi de  ses arcs-boutants de calcaire et de fer d'Espagne ? Au bout de la flèche aurait dû se dresser une croix présentée par un coq qui dansait selon la direction du vent! Qu'était-il advenu de cette girouette? Le coq avait sans doute détalé emmenant avec lui son carillon chromatique de 14 cloches...

Mais, malgré l’impuissance flagrante de l'Ange à la satisfaire, elle  ouvrit l’enclos tout entier, se fit rabatteuse de plaisirs, implora sa marque lapidaire, fit des pieds et des mains, sanglota toutes les larmes de son sang....mais déjà la mer d’Entre-Deux-Morts reprenait possession de la grisaille de la peau de diable en éternelle transhumance de l'Eternel. Elle eut beau entrer côté jardin, il sortait immanquablement côté cour ! Et sous la lune descendante il semblait à l’île-hyène entendre au loin se pâmer à la fleur du large la mélopée exsangue du plus divo de tous les zombies, dont les notes en folie en forme de triangle ruisselaient temporairement hors d’état de nuire :

"- Mon Dieu, qu’elle était belle ! Pourquoi l’ai-je quittée ? Depuis tout me rappelle son souvenir enchanté... A-t-elle un peu de haine, d’amour ou de désir ? Hélas ! Malgré ma peine je n’ose plus revenir.."

19.4.06

Le Bal d'Entre Deux Morts : chapitre 5

5

Depuis que le monde cyclonant cyclonait des cycloneries, jamais un dernier chaos ne fut demandé si sauvagement par un chevalier vermeil à genoux ! Ce chaos-là était d’un beau tellement beau qu’il était bel ! Un bien bel chaos. Eternel murmurait mielleusement à son oreille : “Je suis à tes ordres”.
“Quand tu te résoudras à revenir à moi
Je serai à tes ordres.
Quand tu te convaincras que je suis ton destin
Je serai à tes ordres.
Et tu verras ton nom tatoué sur ma poitrine
Avec le sang de mon coeur,
Mes lèvres assoiffées de tes baisers
Qui sont ma seule ambition.
Arrache-moi le coeur et prends-le dans tes mains
Et tu verras instantanément
Que je ne t’ai jamais trompée, que je t’ai toujours attendue
En toute sincérité.”

Et ce qui devait être à l’origine pour Artémia, un boléro express, grosso modo, stoïque et règlementaire, vite fait bien fait, pour se débarrasser et ne pas jouer les pimbêches, s’avéra en définitive être un concours de danse torride et acrobatique plus luxurieux et langoureux que tous les concours de danse jamais enregistrés sur notre bonne terre de Reliques par les échelles Richter, Beaufort et Safir-Simpson confondues ! C’est un fieffé goinfre, ma bonne dame, armé de son gonfanon, qui sortant de cale sèche du zéro absolu des quatre points cardinaux appareilla : sans perdre une minute, il fonça tout schuss, entra dans la mesure, déboula sur l’aile droite de l’île, transformée pour l’occasion en cabaret d’argile en état de mort réversible, feinta, dribbla, joua un une-deux avec lui-même et entama le second mouvement sur le même tempo que le premier. Histoire de semer la panique dans la grande loge qui n’en pouvait mais malgré les appels à l’aide aux Quatorze Saints, conjugués à ceux à Simon le Cyrénéen, saint Expédit et encore et encore saint Donat, martyr, (ce dernier par ailleurs avait depuis semblait-il une éternité pris une retraite bien méritée et s’occupait sans doute à présent en quinconces de quelque fumier ou de quelque plant de tomate pendant que l’île tanguait après avoir pris de plein fouet la tornade, se retrouvant actuellement de guingois barbotant comme un radeau de pleurs et de grincements de dents), notre vieux beau effectua glissando sur glissando endiablé dans l’aubier des grumes abattues à culée noire sans respect pour leurs cernes, sans pardon pour le fil du bois. Profitant des rares accalmies, les arbres, comme défoliés par une armée folle de fourmis coupeuses de feuilles, pansaient leurs plaies et bosses. Les pieds de fruit à pain aboyaient comme des chats, les jambosiers saignés aux quatre veines gémissaient doucement de concert avec les pieds de pommes malaka comme des phalènes aveuglées autour de l’éclat d’une lampe-tempête. Sous l’action du purificateur intemporel, les essences les plus nobles de la canopée se transformaient en radicelles. On ne comptait plus que pieux, échalas, piquets, cannes, manches d’outils, éclisses, sciures et chutes recroquevillées et roussies dans leur jus de cyclone. Sortant de sa torpeur, à deux doigts du K.O., l’île, fétu de paille embrasé, ne savait plus si elle était coco ou abricot, badigeonnée qu’elle était d’arnica, de ventouses et de cataplasmes, en passe d’être pulvérisée contre les fourches du néant. Aussi luttait-elle pour enrayer l’avancée victorieuse de son adversaire, pour ne pas disparaître dans l’écorce mutilée de l’oubli. Pour cela elle tentait fermement de conserver la distance minimale d’un bras tout en soutenant le regard de l’effronté. Le match allait s’enflammer. La lune, scotchée à son poste, était au garde-à-vous en train d’ovationner à tout rompre les ballroom kings du jour, tant la résistance était farouche de la part de l’île en capilotade qui, même ployant sous les piqûres et électrochocs des banderilles, refusait de chavirer sous les ris, de se laisser saler dans ces préliminaires de choc de titans. Artémia se souvint alors à point nommé de ses augustes bisaïeules, mesdames Félixianne et Marie-Christ, maîtresses pleurnicheuses diplômées, et envoya alors elle aussi son morceau choisi :
“Ô Dieu miséricordieux et éternel, qui tenez dans vos mains puissantes tous les éléments et gouvernez l’univers selon votre bon plaisir, nous vous prions de retenir et empêcher toutes puissances infernales, et détournez de dessus nos têtes, par l’intercession du glorieux saint Donat, martyr, les épouvantables foudres et dommageables rayons du feu de la tempête. Donnez votre sainte bénédiction sur nous, sur nos tôles et maçonneries, sur nos parpaings et cloisons, sur nos galetas et galeries, sur nos jardins et plantations, sur nos citernes et rivières, afin que, préservés de toutes foudres, grêles, éclairs et orages, nous puissions louer et bénir votre saint nom en paix par notre seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.” Mais dédaignant prières et rogations, Eternel XXIX continuait son sacerdoce. Tout cela n’était qu’un échauffement, un déraidissement de muscles pour le Grand Nettoyeur avant sa mise sur orbite définitive. Pour être encore plus chaud, l'Infaillible fendit à travers bois de podium en podium avec moult cris d’orfraie, pour mieux étaler au grand jour de la nuit son talent de contorsionniste du Nouveau Monde. Tchak, Tchak ! Chaque morceau de musique qui se brisait comme un biscuit de mica aux couleurs du prisme sur les cases barricadées et calfatées partait avec un arpent d’existence. Alliés et ennemis, tous plongeaient satellisés dans la même zizanie, dans la dissidence absolue, émulsionnés dans une même bagasse par les morsures amoureuses de l’oeil et les dents cornues de poulpe du décepteur qui jonglait consciencieusement avec sa partenaire en charpie, la rossait en cadence, distribuant à droite et à gauche ses ecchymoses à coups de rasoir, de coude et de soufflet, comme s’il s’agissait de coups de pinceaux tirés de sa palette de verges. L’invisible, l’imprévisible héros venu de zéro avec sa livrée bariolée faisait mille gymnastiques, s’entortillait autour des yeux, tordait le nez, défigurait la bouche, estropiait le ventre, estomaquait les reins, égratignait les pieds, taillait jusqu’aux croupières de l’iguane grognant sous la case, prenait la drisse de grand-voile de l’île à bras-le-corps, charriant le gravier et le sable du fond du caveau de l’océan giflé pour lui faire grimper comme un roi singe déboussolé l’estran de copeaux qui menait à la falaise de toutes les orgies. “Le jour de gloire est arrivé dans son berceau splendide !” entendait-on fuser de tous les interstices, tandis que l’extra-terrestre bondissait et rebondissait, envoyait oeufs et boeufs valdinguer par monts et par vaux. Messieurs et dames, le Grand Raton Laveur était dans le maïs ! Et pourtant on ne voyait âme de commandeur ou de guérillero qui vive dans l’arène à contregîte où se débattaient désespérément les duellistes, défendant chacun bec et ongles son droit au septième ciel dans un huis clos étouffant. L'île aux Zoulous, la racine pivotante, au bout du rouleau, lessivée, tannée, ridée, désarticulée et hérissée d’épingles, mais pas amère pour deux ronds, tentait, l’insolente épave, une bonne fois pour toutes, de désarçonner son chevalier servant. Mais à chaque tentative elle écopait de tous les côtés : à coups de cravache et d’antiennes en plain-chant, le fils du ciel avec opiniâtreté l’éperonnait. Faisant alterner à sa façon versets par ci et répons par là, il se délectait par avance du moment fatidique où, de guerre lasse, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, la dulcinée se mettrait à lofer, glisserait vers la houle patibulaire, à jeun comme un chirurgien au mois de juin. Mais mourir pour mourir martyrisée, elle s’était résolue à mourir haut la main et avec l’extrême-onction d’un dernier finale de chaos de toute magnitude, s’il vous plaît ! C’était passer ou couler, l’attaque ou la fuite, mais milady n’allait, en aucun cas et de manière aucune, faire sa mijaurée entre son corps debout en équilibre et son corps inerte tombé par terre. Il n’était pas question de se plier indéfiniment aux humeurs fantasques de ce bougre d’écuyer d'Eternel aux cornes effilées de zébu qui, à chaque pas qu’elle exécutait pendue à ses basques, lui témoignait son intention de lui fertiliser copieusement les oeufs en guise d’ultime saint-chrême. Le gaillard, en effet, se croyant fin danseur, se vantait de la drosser sur les cailloux comme une mer brimbalée entre le flot et le jusant. Ah s’il savait seulement comme sa bouche puait le frai ! Comment s’échapper de l’entrelacs qu’effeuillent les tambours baptisés du fouilleur de mémoire quand on n’est, ma foi, née ni du clan du reptile, ni de celui du poisson, ni de celui du batracien ? Comment, tonnerre, comment, dis-moi ? Comment tirer son corps des réjouissances quand le cavalier honni et divin gonfle son bâton de capitaine frais comme un gardon dans un rut force cinq, si pressant et pressé d’en découdre avec l’extase, quand son corps parle et qu’on est soi même polyglotte décolletée à la frontière du tendre, naïade ronronnante comme une guenon prête à adonner, à dévaler en trombe faite torrent sauvage charriant ses meutes de mombins et quénettes vers les grelots du berger du marigot cramoisi ? Décalottez le coq d’un cyclone, tranchez-lui la tête et la queue comme une mangouste aussitôt que le bellâtre pointe le bout de son mufle, sur la lancée grillez-lui les gros poils à gros feu, puis les petits poils à feu doux, grattez sa peau au couteau jusqu’à ce qu’elle devienne rose et laissez mariner vingt-quatre heures dans le lait de coco et le coriandre vert. Vous aurez beau faire, il restera toujours au garde-à-vous l’oeil insubmersible, coriace et intraitable du bretteur qui rôde, prolifère, vous appâte, vous encercle et plonge ses rames pugnaces dans la baie violette de votre désir. On ne ruse pas avec un cyclone quand le glouton délivre sa bénédiction urbi et orbi. Il n’y a pas de mortifications, offrandes, arcanes ou libations qui tiennent ! Pas de marchandage, pas de pacte, pas de jeu : que l’on passe raide au vent ou sous le vent , on est cuit sur toute la ligne, bon à plumer tel un oiseau sucrier. Artémia, pauvre bougresse, ainsi portée à la limite plus que limite de la rupture, allait-elle mettre de côté toutes velléités de résistance ? Allait-elle se saborder, déclencher ses balises de détresse, remonter contre le vent ou se mettre en posture d’accouplement ? Ou encore se résigner à l’exil et chanter de sa voix de soprano colorature son testament olographe et authentique en faveur de son époux morganatique sous les termes suivants : “Adieu, bello, je me retire à la campagne, l’ennui me gagne...”

Le Bal d'Entre Deux Morts : chapitre 4


4



Le ciel était étale, la mer coquette et coquine, la lune se présentait fraîche et dispose dans son jardin aux portes de la nuit polissonne. Qu’elle recouvre son bien, ses deux yeux en état de splendeur originelle ! Elle était même prête à transiger ! Qu’elle récupère ne serait-ce que l’un des deux et dans douze jours Mademoiselle la Chevalière toute entière allégée, s'acquitterait de ses voeux, la tête reposant à vingt degrés sur l’oreiller, promenée dans son cercueil chargé de gerbes de gardénias, de frangipaniers, de tubéreuses, d’arums, de bougainvillées blanches, de lys trompettes. Ô Gloria, quel cocktail de blancheur ! Et il ne faudrait pas oublier non plus, pour que le bonheur soit complet, des fleurs de corossol, de sandragons, de bonnets d’évêque, de yucca, de glycérine et de cactus ! Mais pour cela il fallait d’abord que l'Intercesseur intercède ne sa faveur pour que son voeu se réalise et quant à le réaliser c’était une autre paire de manches ! Ce que femme veut, Dieu le veut, ne dit-on pas ? Et Dieu lui-même n’est-il pas limité par ces deux lettres D, U, DU ? Oui, à la femme tout est dû. Il n’y avait année A, année C, année B qui tienne ! N’avait-elle pas elle-même décrété de sa toute puissance pontificale l’année K ? Et il était hors de question qu’elle abdique de ses droits d’autant plus qu’elle avait eu la délicatesse de se dédouaner par avance en lui faisant la promesse de défiler en cercueil décoratif au vu et au su de la population. Etait-ce la mer à boire ? Demandait-elle l’impossible ? Question d’habitude, elle se surprit à scruter de son ancien oeil valide, celui de gauche, le coeur du ciel, histoire de prendre le pouls de la bête : la girouette en fer-blanc en forme de lampe-tempête placée en sentinelle au faîte du portail des Tito-Dandy, charpentiers de marine de père en fils, demeurait impassible, aux aguets entre chien et loup malgré la pluie indécrottable qui exhalait son haleine multicolore.
Un “Santa Maria Regina Extra Muros, ora pro nobis” entonné tout à trac par les mille chauves-souris, criquets, sauterelles, grillons et grenouilles de la confrérie du souffle sous la nuit éclairée par les feux d’artifice du visiteur hypnotique, figea Mademoiselle la Chevalière dans son pas comme dans son sang qui battait comme un tambour d’appel pendant que défilait dans son esprit le cortège kaléidoscopique du ite missa est : le bedeau claudiquant au bicorne noir bordé de ruban doré brandissant aux cieux sa bannière clamant haut et fort en lettres de feu sinon l’innocence du moins la légèreté, la résistance, la stabilité des chantres, des enfants de choeur, du clergé dans toute sa splendeur crépusculaire de bonnets rouges et de dentelles. L’envie lui prit dare-dare de faire marche arrière, de rebrousser chemin et de réintégrer la belle ordonnance de la sérénade de cloches qui explosaient comme des pétards contre vents et marées pour éloigner d’invisibles sabbats. Le chant de terre de l’harmonium, chant roboratif de ferveur et de recueillement porté par des mâchoires plus puissantes que celles d’ocelots, caïmans et jaguars réunis, fusait, compact et visqueux, se gaussant de l’ombre, broyant toute velléité de résistance de ses coups d’encensoir. De bâbord et de tribord surgirent les neuf qualités de choeurs d'anges tous mélangés dans un beau désordre : séraphins, vertus, trônes, puissances, archanges, chérubins, anges, principautés, dominations tous unis dans une même débandade ! Une insoutenable pestilence tantôt de rhum-piment tantôt de kérozène lui chatouilla les narines. Etait-ce proximité du cimetière ou odeur de sainteté ? Ou tout simplement chaleur, chaleur ? Toujours est-il qu’elle se mit à chanter elle aussi :
“Cher petit papa, c’est aujourd’hui ta fête. Maman m’a dit que tu ne serais pas là. J’avais des fleurs pour couronner ta tête, Un doux baiser pour réchauffer ton coeur. Adieu mon encrier, ma plume et mon crayon. C’est ce maudit Grammaire qui m’a fait tant pleurer. Gai gai gai sous le gué Gai gai gai sous le gué...”
Le vent de mer prodigue en invitations olfactives trouait la nuit et ne lui laissa pas le temps de se perdre en conjectures.
“Je me présente Victor-Solange Eternel, Sosso pour les intimes, Chevalier Cyclone, Baron Doc, Esclave Samedi,  Eternel XXIX, pour vous servir, sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in saecola saeculorum, Amen. Tu es des nôtres, femelle crabe-abeille !”, lui souffla-t-il de ses lèvres doubles, abandonnant ses pas feutrés de chasseur à l’affût. Et, illico presto, il l’initia sans plus attendre à la danse du ventre au rythme lent et lancinant de l’orchestre invisible mais omniprésent des musiciens de la nuit.
“Ceci est mon corps, ceci est mon sang !”, décréta le félin volant, portant haut de forme blanc, costume queue de pie blanc virginal, jabot de dentelle blanche et deux paires de lunettes de soleil, le menton levé à angle droit, une main offerte à hauteur de sa joue de bufflesse concentrée sur la musique, l’autre prête à saisir un tour de taille et des hanches d’ex-sylphide. Oh... Elle ne pouvait pas détacher les yeux de ce bras de cuivre, si souple et si ferme  en même temps, bras de chevalier rompu au maniement d'armes de tout acabit, grand manieur de pelles, de pioches et de houes, ce bras parsemé de poils blancs qui ressemblaient à des crinières de chevaux d'écume de mer... ce bras en même temps immobile et virevoltant qui lui faisait miroiter au museau des agapes de haute voltige ! Ne vous méprenez pas ! Elle sut garder la pose de pénitente et continua  d’égrener délicatement les quatre rangées de neuf grains de son chapelet en grande dévotion à son protecteur  Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs sans en démordre tout en se maniant l’arrière-train devant le solo de calebasse de l’insatiable équarrisseur de pierre qui voltigeait, gravant ses plages dans les gravats dans un jeu élaboré de construction-destruction-reconstruction d’un do do la si do naturel, fil conducteur tonal transgressé mais jamais rompu par le corps transparent de ce danseur-dieu de classe quatre puissance quatre qui tentait de rivaliser avec le bruit de la pluie. Servir de bâton de vieillesse, de Demoiselle Brigitte, à ce fossile aux jarrets fripés, à ce Solange Jolly Roger connu ni d’Eve ni d’Adam, à ce zazou des airs prétentieux, esclave non affranchi par dessus-ça, ah, ça non, elle s’y refusait catégoriquement... Et pourtant... Ainsi fut-il ! Elle nageait sur le dos... Comment ça ? Elle était en nage ... La nage perpétuelle à sec sous la houlette de cette kyrielle de frémissements goulus... A quel sens se vouer si quelque part sous les décombres sous les coups de têtu un coeur tacheté ronfle, somnole et brûle au-delà des convenances de perdre contenance, de se trouver proie nue nez à nez avec le tout-venant, dans la jungle accidentelle où foisonnent contre vents et marées les amours à l’aveuglette.
“Ô Reine, Notre Duc !
Regarde la maladie de ton coeur
Le chaos va te ballotter !” fit encore après deux mots, trois paroles et quatre pirouettes le dénommé Solange, l'Inimitable, un vent préhistorique certainement rare comme un nègre marron aux yeux bleus vu la peau de corail et les cheveux de sisal tressés comme des éventails de gorgones que le quidam arborait. Monsieur faisait le Dandy avec ses trois paires de lunettes mais monsieur, malgré sa haute naissance, malgré sa noblesse de canne, n'avait même pas jugé bon d'en réparer les verres droits qui étaient tout fêlés.....
“Le chaos va te dorloter !
Ta maladie est incurable
Mais le chaos va l’engloutir !”
Séance tenante, elle toisa d’un regard d’aristocrate le courant d’air fait maringouin à douze orteils, dévisagea son pedigree de la tête aux pieds sans oublier ne serait-ce qu’un instant l’entrejambe du short cintré où ses jambes fines comme des baguettes de jazz flottaient vime vime dans l’air saturé d’iode. Elle s’attarda, malgré le ballet pyrotechnique qui avait pris possession de ses entrailles, sur la fesse droite et pommée de l'être de dieu qu’elle imaginait plus volontiers mordue en tous sens par les mâchoires de molosses enragés à la poursuite tatouée d’armoiries reproduisant à l’infini la boursouflure du coq qui montait la garde dans les contreforts et qui gonflait prêt à mordre comme du vent frénétique dans ses voiles. Elle eut tout le loisir de jauger l’évolution de la terre promise, soupeser par anticipation les grains bien accrochés à la rafle, d’un regard sous vide d’une indécence qui la surprit elle-même. Cela se termina au bout d’une éternité par une moue ravageuse et stridente :
“Solange, mon ange, avec tes oreilles de racoon à double phalange tu as plus de vice qu’un piano à vis américain !”
Aïe aïe aïe ! Que n’avait-elle pas dit là ? En moins de temps qu’il n’en eût fallu pour dire ouf, zut, flûte, clarinette, la pluie qui paraissait réglée comme du papier à musique se transforma en un festival impromptu d’avalanche humide sans ne serait-ce qu’un “pardon, chien”, “au revoir, ma tante”, “je te verrai demain s’il plaît à Dieu”, “sonnez clochettes, bourdons et carillons”, "préparez fanfares et tréteaux", “à l’attaque”. Rien, rien, rien. Pas même un "bonjour la société !". Pas même un "La cour dort ?"
Sans crier gare, sans un cric, sans un crac, sans même prendre le temps de ramasser ses cliques et ses claques, comme une voleuse à l’arraché au beau milieu d'un océan de flaques, la lune blêmit d’un blême tellement blême qu’elle faillit trébucher de son strapontin toute nue dans la mer d’Entre-Deux-Morts qui brûlait comme un cierge. Mais elle sut se rattraper à temps de ce mauvais pas, se récupéra en boitillant pour finalement faire silence, entraînant dans le sillage de sa houppelande la galerie toute entière échaudée de la gent à six pattes, chenilles, oeufs, cocons, imagos, jeunes, adultes, vieillards et autres accointances. Tout ce beau monde se mit de but en blanc à danser furieusement des yeux et des crocs, fouillant les entrailles du ciel, y cherchant quelque bon présage, quelque éclipse solaire. Quelqu’un quelque part allait mourir de sa belle et sérénissime mort sous la cognée de ces nuages nourriciers jaune amaryllis tout saouls de rhum et de madère, parmi lesquels zigzaguait une lune grasse comme une loche, bleue, bleue, bleue, démaillée, flagellée et couronnée d’épines, tout à coup invisible, comme sabrée, prise en souricière, muselée et mise en laisse par le calme plat d’un sextuet de vents déterminés à l’engrosser dans le grand cul-de-sac marin du fin fond de la nuit. Quelqu'un allait quitter cette vallée de larmes et rentrer dans la maison du Père ! 
“Victoire, tu régneras ! Ô Croix, tu nous sauveras !”
Mais voilà que Victor-Solange surgissait du diable vauvert et entamait à son tour sa terrible ritournelle :
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Du jamais vu à la cour de Kalakata : un cyclone en pleine ouverture de la Treizaine à l'Indicible ! Oui , Messieurs, et pour couronner le tout, à douze jours de la procession des cercueils ! Je me répète ! Un cyclone en pleine Treizaine à l'Indicible en Personne ! Voilà qui risque sans doute de vous ébahir, hommes de peu de foi, à qui on ne la fait pas. N’exerçant leur pression dans l’hémisphère Nord que d’août à septembre, voire en octobre-novembre, jamais un cyclone n'avait osé ! Quelle audace, quel culot, quel toupet et quelle absence de délicatesse ! En quatre siècles d'histoire s'attaquer à la Treizaine à l'Indicible! C'est proprement invraisemblable, vous avez raison. Et pourtant je vous assure que malgré l’invraisemblance Mademoiselle  n’avait pas le coeur à plaisanter. Au grand dam de la demoiselle, appelés de toute urgence par litanies interposées à la rescousse à son chevet, cyclonologues et autres prévisionnistes du monde entier rassemblés en conclave pour statuer sur les éventuelles mesures à prendre avant, pendant et après l’inéluctable et imminente déflagration, lui conseillèrent à l'unanimité de prendre le dernier sacrement.
Car il ne manquait plus qu’à étamper la lune, arbitre traquée qui, sans broncher, trois doigts sur la taille, écarquillant les yeux, cherchait à tout-va la confluence du Gange et du Mississipi en attendant de voir la tournure qu’allaient prendre les événements, prise au dépourvu qu’elle était par cet historique guet-apens ourdi par un eunuque noir émasculé, trublion machiavélique dont on avait mis en doute la virilité.
“Rayonne sur le monde
Qui cherche la vérité,
Ô Croix, source féconde
D’amour et de vérité.”
Renversant pour un premier tour de piste, n’est-ce pas ? Et quel premier tour de piste, tenez-vous bien ! Soudain un véritable ballet pyrotechnique de cent huit courants d’air annonça l’avènement. Puis vint le cri de foudre unique :
Ecce homo ! Venez voir, venez vite de vos yeux voir le revenant descendre sur la terre !”
Les tambours brillèrent d’une étrange lumière et se mirent à chanter :
“Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Tétralogue. Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Tétralogue.”
Un seul pharaon nubien sur le trône vacant, Sa Gracieuse Majesté Vaval aux pieds crochus, le Dandy ascète à la peau fine et à la barbe hirsute, Solange, alias Eternel XXIX ! Un seul chef d’orchestre sur l’estrade, c’était the one and only, mister Eternel et son big band ! Un seul guérisseur à bord avec sa boîte d’onguents, son pilon, son mortier et ses colifichets en pagaille, docteur Eternel ! Une seule sainte trinité, un seul robot des bois, sahib des sous-bois, des tréfonds des bois et des abois, j’ai nommé le seigneur Eternel en personne ! Pas un cyclone derviche tourneur à la retraite, pas un cyclone émérite honoris causa, pas un cyclone ancien combattu emmailloté de médailles militaires pour courage face à l’ennemi, non ! Ni même un Très-Saint-Père et Souverain Pontife pape de cyclone d’Avignon, de Pise ou de Vatican ! Non, non et non ! Quand je dis Eternel c’est Eternel ! Eternel XXIX, le cyclone fait homme, couvert de cendres, mort sur la croix, descendu sur la terre pour nous dérailler. Ne vous en déplaise, c’est en grand mâle solitaire de pure race métisse, titan frais émoulu du vide, en croisé soixante-douze fois mort et métamorphosé arrivé dans la force de l’âge bien que tout juste tombé du nid que, fortissimo et en pleine possession de ses moyens, l’olibrius vint réclamer sa pitance, son repas de sang à nul autre pareil.
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Bardé de son caparaçon de vent et de ses aiguillons de pluie, Saint Fiel, le successeur de Saint-Pierre, divin guerrier vêtu de son habit de lumière au blason d’or à un rinceau de sinople et au chef de gueules semé de jaguars de sable sans nombre, déboula toutes babines, glosses, haches et sagaies dehors à trois cents noeuds en ce mémorable crépuscule de septembre. Il commença alors tel un inlassable maraudeur de l’absolu à se frayer, agacé, un chemin dans la fête vent devant, à coups de grain d’orge et de gradine, sans prendre ne serait-ce que le temps de descendre à l’hôtel pour ôter son cimier, se reposer les ailes, se dégourdir les pattes, se rafraîchir et prendre la température des lieux, vérifier si l’eau de mer dépassait bien les 28° sur cinquante mètres de profondeur. On aurait dit un pique-assiette, une hirondelle catabatique toute de rouge et blanc de shantung vêtue, arrivant à une garden-party exhibant comme unique carton d’invitation son écu infrarouge arborant la devise : “Ma racine est au fond du rhum. Bois et tu vivras.”
Mes amis, en vérité je vous le dis : tous aux abris ! Car quand un bourreau de cette espèce commence à donner son coup de crayon dans le labyrinthe ébaubi, à darder le ciel de ses coups de fronde, de balistes et de catapultes, qui peut dire où et quand et comment il va apposer son paraphe ?
“Redonne la vaillance 
Au pauvre et au malheureux ; 
C’est toi, notre espérance, 
Qui nous mèneras vers Mieux.”
Et par décret de la bête cosmopolite, fantôme bien ferme, lisse et sans tache élu du plus profond de vingt mille escarmouches, ce fut l’hallali des hallalis, une dégringolade de déluges, un seul enchevêtrement de charivaris, un concerto baroque en ut majeur de tessons de pluie en transe dans un maelström indescriptible de tôles en plumes et de mangues en sang. Afin de mieux répandre la bonne parole, trente-six virtuoses triés sur le volet entre les trois cent soixante-six espèces de moustiques, jaguars, crabes, abeilles, criquets et requins inventoriés de par le monde par le NHC4 sortirent de leur conclave et avant même qu'une fumée blanche n'apparaisse du haut de la cheminée de la Chapelle Sixtine furent lâchés dans les reins de l’île qu’ils taquinèrent, lutinèrent jusqu’à ce qu’elle se résigne à crier les mille noms du dieu Hurakhan. Jamais de mémoire d’île on n’avait entendu une si belle litanie :
“Moustique-scie, Espérance des Désespérés, Consolation des Affligés,
Prends pitié de nous
Jaguar-à-mains-longues, Arche du Salut, Langue des Muets,
Prends pitié de nous
Abeille-marteau, Guide des Voyageurs, Ouïe des Sourds
Prends pitié de nous
Crabe-pèlerin, Secours des Enfants, Bouclier des Vierges,
Prends pitié de nous
Criquet-à-pointe-noire, Refuge des Pécheurs, Lumière des Aveugles
Prends pitié de nous Abeille-taureau, Port des Navigateurs, Soutien des Veuves,
Prends pitié de nous
Moustique-peau-bleue, Libération des Captifs, Dextrae Dei tu digitus,
Prends pitié de nous
Jaguar-de-sable, Santé des Malades, Fons vivus, ignis, caritas,
Prends pitié de nous
Abeille-baleine, Si Cher aux Pèlerins, Tu, septiformis munere,
Prends pitié de nous
Crabe-lézard, Miraculeux en Tes Saintes Images, Et spiritalis unctio,
Prends pitié de nous
Criquet-mako, Gloire des Criquets, Veni, Creator Spiritus,
Libera nos a malo
Moustique-renard, Au Charme Irrésistible, Qui diceris Paraclitus,
Libera nos a malo
Jaguar-citron, Doux Espoir des Mères, Donum Dei altissimi,
Libera nos a malo
Abeille-dormeuse, Notre Secours maintenant et à l’heure de notre Mort,
Libera nos a malo
Crabe-carpette, Réconfort des Ames,
Libera nos a malo
Criquet-tigre, Saint parmi les Saints, Qui es in caelis,
Libera nos a malo
Moustique-nourrice, Bon Samaritain,
Libera nos a malo
Jaguar-cornu, Bon Larron d’Entre les Larrons,
Libera nos a malo
Abeille-grand-crabe-blanc, Tu rite promissum Patris,
Libera nos a malo
Criquet-soyeux, Deo Optimo Maximo,
Libera nos a malo
Saint Moustique-bouledogue,
De grâce, écoute-nous
Saint Jaguar-roussette,
De grâce, exauce-nous
Sainte Abeille-perlon,
De grâce, écoute-nous
Saint Crabe-chien-bleu,
De grâce, exauce-nous
Saint Criquet-léopard,
De grâce, écoute-nous
Saint Moustique-bouclé,
De grâce, exauce-nous.”

Tout entomologue qui se respecte sait que chez le moustique quelle que soit la variété, l’espèce, l’ordre ou le sous-ordre, la famille ou le genre, seule la femelle est buveuse de sang invétérée. Mais une nouvelle race de mâle carnassier était née : le cavalier de l'Apocalypse, j'ai nommé Sa Majesté, l'Honorable moustique-jaguar-abeille-crabe-criquet-requin, maudit et fui comme la peste de temps immémoriaux alors même qu'il n'avait pas encore atteint l'âge de la puberté et qu'on le dénommait déjà Trente-Six-Pieds-Gris ! Et ces douze saintes trinités de squales instrumentistes, mi-mâles, mi-femelles, au lieu d’aller butiner comme de coutume le nectar des fleurs d'oranger, s’étaient mis en tête d’inoculer leurs dièses de venin étourdissant à qui mieux mieux. Il y eut même des applaudissements ! De maigres applaudissements, s’entend, pour donner le change de la part de l’île en débâcle. Mais ces concertistes d’un nouveau genre gardaient leurs pieds gris sur terre, n’ignorant pas qu’une fois leurs ailerons tournés ce qu’on entendrait après “Victoire, tu régneras ! Ô Croix, tu nous sauveras !” serait : “Un bon cavalier de l'apocalypse c’est un cavalier de l'apocalypse mort et incinéré sans fleurs ni couronnes.” Alors en attendant l’heure fatidique du retour de bâton, le début de la curée, les indésirables s’en donnaient à coeur joie. Tels des cinglés évadés d’un asile mental, les escogriffes déchiquetaient sans protocole les rémiges de l’île, disséquaient la rivière Sens et ses eaux sacrées comme un banc ivre de piranhas, la sarclaient sans ménagement, la sillonnaient en spirales tournoyantes, l’écalaient, la décalaient, la démâtaient un bon petit brin, la détroussaient à la fourche des chemins, la corrigeaient comme une malpropre, la charriaient pour enfin l’amarrer sans épissure à la mangrove. Commença alors la colonisation, l’errance de griffes, de barbes de chats et queues de juments, la glissade dans l’apesanteur de vent et de pluie, de fracas et de flammes. Eternel XXIX traça de sa double faux à trente-neuf lames aiguisées un arc-en-ciel de fagots de bois sec et d’eau fraîche aux pieds de Mademoiselle K amarrée à un totem vicieux dressé dans une niche de fourmis rouges. Ni le lait des femmes qui donnaient à téter, ni le venin des soles de Moïse n’aurait pu servir d’antidote à tant de piqûres dans les yeux de la gazelle sommée d’avouer aux quatre vents le point cardinal où s’était baugé le nombril d’orchidée aux ailes déployées dont elle tendait le labelle.
“Rassemble tous nos frères 
A l’ombre de tes grands bras. 
Par toi, Dieu notre Père 
Au Ciel nous accueillera.”
Bien au contraire, loin de reculer, le grand timbalier polyforme lui éplucha les fesses à coups de badines de tamarin des Indes et de prune de Cythère qui rebondissaient gentiment comme des ressorts dans un corso fleuri, lui pluma les ailes comme un ortolan, la pela comme un lapin, lui laboura le dos de douairière comme un champ de patates à coups de branches de café, filandreuses comme de la viande de cheval, comme des morceaux de canne à sucre, avec des noeuds partout, partout.
“A moi, à l’assassin ! On m’immole !”
Chaque noeud qui pétait dévorait de sa faim canine un morceau de morne, retranchait un lambeau de peau à l’île aux Zoulous. Même saint Donat Culicidé, martyr, l’esprit renégat de la mangrove, le seul qui, malgré ses oreilles coupées, sa fleur de lys étampée sur l’épaule et ses jarrets estropiés, eût pu donner la réplique à l’ostrogoth polyglotte, lui dire sans que cela fût pris pour du badinage :
“Au nom de la foi, halte là, vieux macaque-singe volant, Habemos papa, moustique, requiem, demi-tour droite, déposez armes !”
le seul rebelle qui eût pu prendre au collet, puis ligoter le multiple pacha major au bûcher, faire sentir à cet impudent le bon goût âcre de son tison, lui montrer de quel bois marron on se chauffe sous la fournaise, avant de le cisailler de son cantique comme un diamant fait chanter le verre et ce jusqu’au rassasiement, eh bien, vous dis-je, même saint Donat, martyr, le maître-chaman en amulettes et déroutage de tempêtes picrocholines, Dieu de Miséricorde, s’égosillait à l’agonie, en perdition, fessé, absous, ballotté comme une coque de noix de coco, astiqué, béni par la technique de danse de l’esprit qui multipliait ses chorus de coups de talons, de pas sautés, piqués et chassés, ses sauts ballonnés, ses déboulés et ses fouettés. La planète était semble-t-il devenue sa paroisse ! Ce bain royal primordial allait-il durer cent quatre jours ? Il tenta bien de faire montre d’une belle résistance par deux sauts chaloupés, trois crocs en jambe retournés, quatre queues-de-raie, cinq bouches-de-crabe, six demi-lunes, sept bananiers, huit chandelles noeud coulant, neuf coups de serpe et pour parachever sa mission et cetera sauts de la mort ! Ce fut en vain. Le saltimbanque, magnifique alezan, se montrait maître du jeu d’esquive et de damier et même la pluie suspendit un instant sa voltige pour regarder presque religieusement les acrobates, nus couverts de cendres, en plein vol, brandissant tour à tour épées, tridents et crosses. Bientôt c’est contraint et forcé que saint Donat dut déclarer forfait sous l’éteignoir, tel un infirme asphyxié et impuissant, les yeux en éventail ne pouvant que constater les dégâts à l’intérieur des palétuviers enchevêtrés comme pour un jeu de mikado. Pilonné sans relâche, chassé par la vermine comme un pestiféré de son port d’attache, il dut lui aussi rentrer dans le rang et entonner le refrain . (On aurait eu le tournis à moins).
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Une courte entracte et c’est avec un bel appétit que le beau parleur reprit sa logorrhée. Amis de la vérité, ai-je besoin de vous dire que la dictature du vent s’installa dans le pays et que, loin d’assouplir sa position, le président auto-proclamé de la République Démocratique d’Hurakhan se mit en devoir de boire le calice jusqu’à la lie, maniant la calotte et le bâton, le sabre, la pince et la machette avec la dextérité d’un acrobate qui peut prendre trente-neuf formes différentes de désastre ? Quels coups de liane, la compagnie, qui s'incrustaient tels les triples fouets bardés de plomb dans les chairs! Des coups de boutoir incroyablement terribles ! Que dis-je ? De bons coups de dard négligents mais redoutables auxquels l’île pouilleuse, maltraitée, usée jusqu’à la trame, dépouillée de ses magma et corail à la dérive, aurait mille fois préféré les piqûres des mouches à café, les attaques conjuguées au participe présent et passé des papillons à quatre yeux, des perroquets rayés, des demoiselles à queue jaune et des crevettes musiciennes ! Non seulement c’était la fête au cyclone mais c’était mardi-gras en plein mois de juin ! Un seul carnaval de venin de vipères des sables et de vipères fer-de-lance cent pour cent pur vesou, des cendres et des scories en veux-tu, en voilà pleuvant dur sur une île chevauchée décornée du sol au plafond qui n’était plus désormais qu’un seul coupe-gorge, un seul parc à poulpes qui grelottait dans ses chiures kocho koto kocho koto. “Arrêtez grêle et tonnerre !”, répondait l'île aux Zoulous en choeur, rincée, lessivée, dépecée, éviscérée mais toujours, bien qu'endeuillée, bouche bée devant les improvisations de l’autodidacte de génie qui sonnait son olifant, exigeant qu’on lui prête fidélité sans faille. Aucun postulant ne se présentant pour être intronisé dans la commanderie du souffle et être sacré qui chevalier, qui chambellan, qui procureur, qui grand-chancelier, bouchonnier, sénéchal ou grand-maître, il ne restait qu’à prendre son mal en patience, gérer l’ingérable, laisser s'échapper son précieux nectar ! Ne pas crier, ne pas bougonner, ne pas s’arc-bouter : tels étaient les trois commandements. Il fallait esquiver la ribambelle de coups de crochets qui vous esquintaient, déchiraient vos os en mille morceaux, tout en feignant d’être touché par le vrombissement de la grâce à l’heure du trépas. Faire le dos rond, encaisser le choc, ne pas narguer, ni sous-estimer l’Apache, surtout baisser les yeux à l’heure où parlent les grandes personnes ! Du respect pour la tiare du grand Zéphyr qui fait ripaille. Brandy por favor et hareng saur, piments, maïs grillé et bananes rôties à volonté à la santé du fauve dont les couleurs du blason évoluaient entre le noir, le blanc et le violet ! Car maître cyclone, le mérenguerrier du chaos, dans sa houle perché au coeur tantôt des cinquantièmes hurlants tantôt des quarantièmes rugissants, même s’il n’avait rien encore physiquement d’un gâteux mal léché, était en son for intérieur de ces vieux beaux, invisibles et gâtés, de ces patriarches bedonnants et libidineux, sourds et aveugles, rassis plus que rassis, ratatinés sur leurs relax de mahogany, faisant les yeux doux à des embryons imprenables. On se devait de pactiser, accepter de payer le principal avec intérêts et correction monétaire, sans jamais, au grand jamais, contrarier ces messieurs à mauvais escient. Car dans ce cas ils vous ferraillaient sans pitié, vous roulaient cul par-dessus tête et vous suçaient, tout en vous cajolant à rebrousse-poil, la moelle des cheveux. Instantanément leur tignasse d’albâtre comme du sable de bord de mer s’en trouvait par voie de conséquences requinquée et recouvrait splendeur, verdeur et chatoiement dignes de leur rang ! Ce fléau d'Eternel XXIX avec tout son gabarit, son geste, sa prestance et son panache allait-il abdiquer devant son île aux Zoulous et son ambassadrice de charme plénipotentiaire (j’ai nommé ici Son Excellence Madame Artémia Guimbo, notre Mademoiselle la Chevalière), faire serment d’allégeance, desserrer l’étau redoutable, baisser pavillon, bref débander à l’orée du bois joli sans laisser mijoter encore un peu les pleins et les déliés de sa signature biliaire sur chaque microsillon, sur chaque carnet de bal, chaque parquet de sciure, chaque talon haut, chaque éventail or whatever it is ? Ma foi, non, merci infiniment ! La musique était trop belle, vraiment !
Da capo, maestro !” ronronna His Airness, ce vieil amant, le potentat, de son plus fier miaulement de moustique métissé de jaguar rouge, d'abeille, de crabe-renard à râble noir et de criquet enroulant de plus belle ses tiges de figuier sauvage autour de l’île miraculée qu’il étreignit comme un vulgaire tuteur de bois mort.
Mais quelle étreinte, mes amis ! Quelle étreinte ! Maman, maman, maman, maman, maman ! "Le roi te touche, Dieu te guérit" dit l'adage. L'île qui n'était plus que suppurations et défigurations implora que l'Eternel ait pitié d'elle ! Et dans un ultime sursaut d'orgueil puisé du fin fond des tréfonds envoya valdinguer pain des pauvres et Extrême-Onction qu'on s'apprêtait à lui administrer à son corps défendant, réclamant son droit à l'ointe sacrée, au toucher royal des écrouelles.
"Mort où est ton aiguillon ?", fit-elle encore tandis qu'elle buvait calmement sa énième rasade de rhum-piment ! "Embrasse-moi, tonnerre !" mais le maître danseur de banda, ce mal élevé, ce grivois, ce macabre, cet excommunié, ce profanateur, ce dictateur, ce prétendant à vie élu par un million trois cent mille voix et aucun vote contre, ce souffle lubrique mâchonnait consciencieusement son porte-cigarette. Elle vit encore un instant sa canne de bois de fer tournoyer comme dans un film au ralenti puis sombra dans la transe.