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17.6.12

Le testament du Chevalier Cyclone

Les archives de l'Hôpital des Aliénés de l'Ile de l'Epée conservent comme un joyau inestimable une étude de cas clinique où ont été transcrits les faits et gestes d'un certain Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX lors de son séjour sur les lieux du 1 juin au 13 juin 1899. Echoué on ne sait comment dans les parages, le forcené de 5 pieds 6 pouces, tout en se vantant par ailleurs d'être encore champion en amour, spadassinait comme sur un théâtre, multipliant feintes, fentes, parades et ripostes, savourant chaque touche dans son duel contre un certaine Mademoiselle la Chevalière dans un état de jubilation et d'hébêtement sans pareille qui lui valut son internement manu militari. Ce ne sont pas moins de sept machettes, plus de cent houes, dix-sept arcs et flêches empoisonnées, trois lance-pierres, trois séries de six bâtons de tout bois et de tout acabit, plusieurs scies, onze marteaux et tant d'autres outils mêlés de perversion et de gracieux supplices raffinés que se targuait d'avoir fabriqués le malpropre admis dans un état de fureur telle que pendant ses crises deux infirmiers suffisent à peine à le maîtriser. Il se débarrasse même du gilet de force  avec les dents, se livre à mille désordres, déchire ses effets, se barbouille de ses excréments et même les mange tout en se disant en outre exceller au maniement du sabre d'abordage et de l'archet, du fleuret et   de l'épée... Ce spécialiste des exercices du corps disait enfin dominer la natation, le patinage, le tir au pistolet et la danse !
Cette étude de cas clinique dite Testament du Chevalier Cyclone comprend 83 aphorismes qui sont ainsi offerts au visiteur et qui sont la seule production littéraire de l'Archipel qui ait dépassé ses frontières. Ils ont été regroupés de façon posthume par la bibliothécaire mademoiselle Amélie Blancart à partir des bégaiements du dénommé Chevalier Cyclone, alias Eternel XXIX, dont le décès dans des circonstances encore inexpliquées le 13 juin 1899 fut qualifié d'ulcère de la vessie.

Nicole se parfume à l'alcool
Anasthase est resté en extase. Nous disons deux fois : Anasthase est resté en extase
Attention elle meurt ravissante et espiègle. Nous disons trois fois.
Baissez donc les paupières
Bercent mon corps satisfait du plaisir
C'est évidemment un porc
Le cacao a les yeux verts, nous disons, le cacao a les yeux verts
De Clémengis la douloureuse image sera vengée. Nous disons deux fois.
Clémentine peut se curer les oreilles
De Charles-Geneviève-Louis à Auguste-André-Thimotée : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir. Nous disons : six amis trouveront qu'elle meurt ce soir
De Marie-Eugénie à Marie-Adélaïde : un cerf-volant viendra ce soir
Demain, la mélasse deviendra du tafia
Du homard à la langouste : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux. Nous disons : vous recevrez encore des palourdes ce soir. L'alizé souffle les flambeaux.
Écoute ma fleur qui pleure
Elle est vermine, Jeannie. Nous disons deux fois.
Elle restera sur le dos
Le court-bouillon est dans la russe; nous disons quatre fois
Gabrielle vous envoie ses amitiés
Grand-Mère mange son bonbon chaud
La Mère Jacques n'est pas un piment doux. Nous disons deux fois.
Heureux qui comme Ernestine a fait un long voyage
Il a pleuré de joie
Il a une voix de fausset
Le chirurgien est à jeun au mois de juin
Il est temps de cueillir des piments
Il fait chaud à Valparaiso
Il faut avoir des fa mineur pour trier les adagios
Il n'y a plus de farine dans la fourmilière
Il pleut toujours en enfer
J'aime le boudin bien pimenté
Je n'aime pas le colombo de veau
Je n'aime pas les dombrés Suzette
Je veux être parrain
Jean prend la mouche très facilement
Renée a un bon coup de reins. Nous disons deux fois
La geôle rougit le tournesol
La mangouste a les poils longs
L'éléphant s'est cassé une défense
L'infirme veut courir
L'huile de ricin est une bonne purge
La fortune vient en dormant
Les caquets des belles dames sont  l'espoir du pays
La mort de Vaval est irréparable
La bougresse est jolie
Le cabri saute par dessus la lune
La vertu réduit dans tous les yeux
Le crabe se trouve au milieu du maïs
Le raccoon n'aime pas le vermicelle. Nous disons : Le raccoon n'aime pas le vermicelle
Le lézard a neuf vies
Le chercheur d'or ira à la plage. Nous disons deux fois.
Le cheval de bois se promène sur l'horizon
Le requin est protocolaire. Nous disons trois fois.
Le marchand de sorbet est bon danseur. Nous disons trois fois.
L'écrevisse chantera à minuit
Le soleil s'est endormi
Le grand couillon s'appelle Léon
Le chirurgien est un poisson
Le père Guillaume Tout Coeur est verni
Le semen contra est amer, je répète, le semen contra est amer
Le soleil se lève à l'Est le mardi-gras
Les haricots rouges sont cuits
Les grains de dés sont sur le sable
Les cannes sont en fleurs
Les ortolans ne portent pas de chapelet
Les pistaches sont bien grillées
Les sanglots longs des giraumons à l'automne
Le sel embrase la mer. Nous disons : Le sel embrase la mer
Arlette va bien
Edmond a deux cochons bien gras
Ma maîtresse a l'oeil vif
Message très important pour Samuel : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon. Nous disons : Le trigonocéphale ne se déride pas. Attendez deux dames-jeannes et des amis sur le bonbon.
Messieurs faites vos oeufs
Hugo et Raphaël sont immortels
Paul a du bon tafia
Pierrot ressemble à son grand-père
Rien ne m'est plus
Saint Coeur du Matin fonda Kalakata
Tambours, battez la charge, quatre fois. Nous disons : Tambours, battez la charge, quatre fois
Tante Amélie fait de la confiture de fruit à pain
Tu monteras le cocotier deux fois
Une poule sur un mur picore du manioc
Véronique était une fille-garçon
Yvette aime les grosses quénettes

15.6.12

Jugement rectificatif de l'acte de décès de Victor-Solange Eternel dit Cyclone

Jugement rectificatif de l'acte de décès de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone le 20 avril 1899

République des Iles-Unies des Reliques
Au nom du peuple reliquois
Le Tribunal de première instance de Station Wolfork, jugeant en matière civile a rendu sur requête le jufgement suivant:
A Messieurs le Président et les Juges du Tribunal de première instance de Station Wolfork
Le Procureur de la République par intérim prés le tribunal de ce siège agissant dans l'intérêt de l'ordre public
Vu la demande de la Veuve Tito-Dandy demeurant à Kalakata;
Attendu que la dite dame expose que feu Tito-Dandy (Orphélien-Félix) est décédé à l'Hospice des Aliénés de la commune de L'Epée ce treize juin mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf et qu'ayant été déclaré à son décès sous le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, il y a lieu de rectifier l'acte de décès du sus-nommé;
Attendu que la demande de la veuve Tito-Dandy est justifiée par les pièces qui sont produites à l'appui;
Attendu que c'est par suite d'une erreur commise par l'Officier de la commune de L'Epée que l'acte de décès porte Victor-Solange Eternel dit  Chevalier Cyclone au lieu de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Attendu en effet qu'aux termes de l'acte de naissance du décédé dressé par l'officier de l'Etat Civil de Kalakata il est né le 25 décembre 1845;
Requiert en conséquence qu'il plaise au tribunal sur le rapport de l'un des Messieurs les juges rectifier l'acte de décès du sus énoncé
Dire que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone sous lequel il est désigné y sera remplacé par celui de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Ordonner que le jugement à intervenir sera inscrit sur les registres de l'année courante de la commune de L'Epée;
Que la mention de la dite rectification sera faite en marge de l'acte réformé partout où besoin sera;
Qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification;
Qu'enfin le jugement à intervenir sera écrit et expédié sur papier libre et enregisté gratis, vu l'indigence constatée de la veuve Tito-Dandy (Orphéĺien-Félix).
Parquet, le 20 avril 1909
Le Procureur de la République par intérim
Signé: César Dégardel


Nous, président du tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques)
Vu la requẽte qui précède
Indiquons l'audience de ce jour 20 avril 1909 pour être sur notre rapport statué sur la dite requête.
Signé: Ernest Bougainville

Le Tribunal,
Vu la requête qui précède;
Ouï Monsieur Bougainville, président de ce siège, qui s'était commis à cet effet en son rapport;
Ouï monsieur Dégardel, Procureur de la République par intérim, en ses conclusions;
Après en avoir délivré, conformément à la loi
Adoptant les motifs de la requête
Dit que l'acte de décès inscrit sur  les registres de l'Etat civil de la commune de l'Epée le 13 juin 1899 sous le numéro 75 sera rectifié en ce sens que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone y sera remplacé par celui de Tito-Dandy Orphélien-Félix qui est le vrai nom du décédé;
Ordonne que le présent jugement sera transcrit sur les registres de la commune de L'Epée, que mention en sera faite en marge de l'acte réformé; partout où besoin sera; qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification.
Les dépens passent en frais de justice criminelle.
Ainsi jugé et prononcé publiquement au Palais de Justice par le tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques) en son audience civile du jeudi 20 avril 1909.
Etaient présents:
Messieurs Bougainville, Président, Dacalor, Juge, Etienne, Juge par Intérim, Dégardel, Procureur de la République par intérim et Georges Blombo, commis -greffier.
Et ont signé le Président et le Commis-greffier
Signé: Bougainville et Blombo

5.4.11

Mes lèvres verront le miel prendre le goût du ciel

Tout commença par un subtil bruissement, sans que l'on sache véritablement s'il s'agissait d'ailes, de vent s'engouffrant sous les feuilles ou de lames de mer s'écrasant en douceur sur les plages de sable volcanique dans le lointain d'Entre-Deux-Morts. Wolfork fut pris d'un murmure qui enfla, s'amplifia et éclata en mille trilles souterraines jusqu'à prendre possession de l'espace tout entier, jusqu'à isoler la Place des Quatorze-Saints qui soudain prit les allures de l'abysse. Décidément ce ne serait pas un jour banal...Il était 4 heures du matin: entre chien et loup, la place affichait sa nature exubérante habituelle avec ses quatorze saints intercesseurs: Blaise, son manguier, Acace, son jacquier, Catherine d'Alexandrie, son cocotier, Marguerite d'Antioche, son néflier, Eustache, son pied de corossol, Gilles, le letchi, Barbe, son cacaoyer, Christophe, le jambosier, Cyriaque, l'acajou à pommes, Denis, le tamarinier, Erasme, le carambolier, Georges, le bananier, et Pantaléon, l'Indicible, le Maître Intercesseur en Personne et leur marmaille d' abeilles indigènes sans dard qui voluptueusement allaient butinant de pistil en étamine, pollinisant á qui mieux mieux...Perchée au plus haut des cieux de l'Intercesseur en Personne, la Veuve Eternel proférait depuis douze jours ses incantations funèbres, vendant aux enchères à coups de marteau les toutes dernières places du Paradis à qui voulait bien l'entendre. Dans ces longues imprécations elle vouait Untel à la Géhenne, Unetelle au Purgatoire car pour siéger au Paradis à la droite de l'Homme aux Clés, plus personne à ses yeux n'en était digne à Wolfork, qu'elle qualifiait à tout bout de champ d'Ile des Martyrs. On s'était tellement habitué à la distribution d'injures et de damnations que Veuve Eternel et Place des Quatorze étaient devenus presque synonymes. Elle faisait partie du paysage. Depuis douze jours, peuchère...Sans elle la place aurait paru presque dépeuplée, voire anachronique.
"En vérité, en vérité, je vous le dis, au Paradis seul un animal à pattes réussit à pousser c'est le crabe. Au Paradis il n'y a pas de vache. il n'y a pas de lait. Au Paradis il n'y aura pas de thé, pas d'eau de coco, pas de café je vous préviens. Au Paradis seule pousse la vanille, il n'y en a que pour la vanille. Au Paradis il n'y a qu'un animal à ailes et c'est l'abeille sans dard. Et pourquoi me direz-vous ? Parce que comme le crabe elle s'est adaptée. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui je mets en vente pour les plus méritants une place réservée á la droite de l'Homme aux Clefs. Aujourd'hui c'est la dernière. Il n' en aura plus sur le marché et alors vous aurez beau venir me supplier, il n'y en aura plus. Alors qui est preneur ? Une place lumineuse à la droite du Concierge... Un, deux, trois, adjugé.. vendu à moi-même et à ma descendance, moi Artémia Guimbo, épouse légitime de Victor-Solange Eternel, dit Eternel XXIX".
Et c'est ainsi que la Veuve Eternel s'était auto-attribué les trois quarts des places disponibles à droite au Paradis pour elle et sa progéniture.
Depuis 12 jours elle s'était installée au faîte de Pantaléon, y avait élu domicile et ne s'en éloignait semble-t-il qu'au beau milieu de la nuit pour accomplir, murmurait-on, basse besogne sur basse besogne. Rien de trop catholique, en tout cas. A Wolfork qui ne connaissait les hauts faits et gestes d'Artémia Guimbo dite la Veuve Eternel qui au prix d'épousailles carnavalesques avait eu le toupet de prendre pour mari un mardi de Saint Antoine un cyclone sans devant ni derrière, un fantoche sans gamme ?...Douze jours qu'elle n'était apparue à la devanture de sa boutique de simples qui était devenue une seule pourriture de feuilles, de sortilèges, d'onguents, d'écorces et de peaux animales.
Et pourtant allez comprendre ! Depuis douze jours, malgré la dérade évidente, c'était une femme impeccable qui se présentait sur l'ostensoir des arbres: toujours sur son 31, lançant ses imprécations comme des cerfs-volants au-dessus de la canopée... Douze jours de déraison ! Douze ans d'errance ! Douze jours de déraille ! La veille elle les avait pourtant prévenus ! Elle avait dit sur le ton de la confidence, en gloussant presque: "Demain, bande de verrats, tous autant cancrelats et ravettes que vous êtes, vous allez voir.... Demain mes lèvres verront le miel prendre le goût du ciel!"
Mais ces termes quelque peu sybillins étaient passés comme du vent entre les oreilles de sassafras de tout un chacun. Elle s'insurgeait: "Vous courez dans le vide comme des poulets sant tête mais ne dites pas que je ne vous ai pas prévenus."
Quatre heures du matin ! Le premier chant du coq passa inaperçu surpassé par le vacarme tonitruant d'une colonie d'abeilles sans dard de toutes qualités qui se mirent au garde-à-vous au sommet de l'arbre happé dans un rayon de lune pendant que jaillissaient des mangroves adjacentes des colonies entières, des grappes de crabes et tourteaux de tout acabit, Rois Mages silencieux qui vinrent eux aussi se mettre au garde-à-vous dans l'attente d'un dénouement. Ce fut un vrai charivari. C'est sous cette nuée ardente d'abeilles sans dard et de crabes sans barbe tous unis dans un même élan que naquit en ce treize juin la princesse héritière Maria-Ondine Guimbo Mandaçaia, dite Dalila.
Le père Gaetan, prêtre Tertiaire de Saint François, releva le lendemain matin au pied l'Indicible pèle-mèle les cadavres enchevêtrés et disloqués comme après le passage d'un tsunami de milliers de tubunas, crabes matous, uruçus, mirins, crabes ciriques,gaiamuns, bouches de grenouilles, iraís, jandaíras, crabes araignées, crabes bleus, crabes cailloux, jandaís, boras, guaraipos, jataís, irupuás, tiubas, tubis et crabes des cocotiers... Un vrai calalou de crabes et d'abeilles.
Ce matin-là la Veuve Eternel rentra chez elle comme si de rien n'était, et après avoir débarrassé l'enfant de sa gangue de miel et de graisse de crabe la rinça dans sept lames de mer à hauteur du village de Pituba.

26.7.09

Je suis mariée au Feu

Bien aimés,
De nos jours, les prières valent du temps ; beaucoup plus précieux que l’or et le diamant. Vous seriez présentement en train de surmonter de durs moments, mais sachez que le seigneur est prêt à vous bénir sur un chemin, c’est-à-dire dans des situations où lui seul peut vous aider à y garder foi.

Je me présente, je m’appelle Madame Artémia Guimbo. Je suis mariée au Feu Eternel, c'est-à-dire au défunt, mon époux VICTOR-SOLANGE ETERNEL, vingt-neuvième du nom, de nationalité reliquoise, de mémoire glorieuse et bénie, qui était maître-charpentier en République des Iles-Unies des Reliques pendant des lustres. Au bout de six heures de mariage, il mourut des suites d'une brève et simple maladie de 4 jours à l'Hospice des Aliénés...

Depuis sa mort, je me débattais aussi dans des maladies comme le cancer du cerveau et le diabète, ce qui m'a poussée à venir me soigner ici à Station Wolfork. Tout récemment, mon docteur m’a dit que je ne survivrais pas au bout des trois prochaines semaines à venir, ceci dû à mon problème de cancer qui me gênait depuis fort longtemps.
Ayant connu mon état de santé actuelle, ma décision est de faire don, à un organisme de charité, de tout ce que j’ai hérité de mon mari défunt. Dans la crainte de ne pas trouver des personnes de bonnes moralités qui puissent user de cet argent à de bonnes fins, je vous ai choisi parmi ceux que Dieu à voulu bénir et c’est pourquoi j’ai décidé de vous léguer ma fortune, qui consiste en tout et pour tout en ces 83 poèmes avec toute la modestie et la sincérité d’une donatrice.

Andromaque se parfume à la lavande
Athalie est restée en extase.
Nous disons deux fois : Athalie est restée en extase
Attention elle mord. Nous disons trois fois.
Baissez donc les paupières
Bercent mon coeur d'une langueur monotone
C'est évidemment un tort
Clarisse a les yeux bleus, nous disons, Clarisse a les yeux bleus
Clarisse sera vengée. Nous disons deux fois.
Clémentine peut se curer les dents
De Camille à Amicha : six amis trouveront qu'elle mord ce soir. Nous disons : six amis trouveront qu'elle mord ce soir
De Marie-Thérèse à Marie-Louise : un ami viendra ce soir
Demain, la mélasse deviendra du cognac
Du bouledogue au sanglier : vous recevrez encore des amis ce soir. Le vent souffle les flambeaux. Nous disons : vous recevrez encore des amis ce soir. Le vent souffle les flambeaux.
Écoute mon cœur qui pleure
Elle est rasoir, Jeannie. Nous disons deux fois.
Elle restera sur le dos
Fréderick était roi de Prusse; nous disons quatre fois
Gabrielle vous envoie ses amitiés
Grand-Mère mange nos bonbons
Gustave est très doux. Nous disons deux fois.
Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage
Il a pleuré de joie
Il a une voix de fausset
Il est sévère mais juste
Il est temps de cueillir des tomates
Il fait chaud à Suez
Il faut avoir des pipes pour trier les lentilles
Il n'y a plus de tabac dans la tabatière
Il pleut toujours en Angleterre
J'aime les chats siamois
Je n'aime pas la blanquette de veau
Je n'aime pas les crêpes Suzette
Je veux être parrain
Jean a une moustache très longue
Jeannette a du cran. Nous disons deux fois
L'acide rougit le tournesol
L'angora a les poils longs
L'éléphant s'est cassé une défense
L'infirme veut courir
La Bénédictine est une liqueur douce
La fortune vient en dormant
La jeunesse est l'espoir du pays
La mort de Turenne est irréparable
La secrétaire est jolie
La vache saute par dessus la lune
La vertu réduit dans tous les yeux
Le canapé se trouve au milieu du salon
Le chacal n'aime pas le vermicelle. Nous disons : Le chacal n'aime pas le vermicelle
Le chat a neuf vies
Le chercheur d'or ira à la foire. Nous disons deux fois.
Le cheval bleu se promène sur l'horizon
Le chimpanzé est protocolaire. Nous disons trois fois.
Le cocker est bon chasseur. Nous disons trois fois.
Le coq chantera à minuit
Le facteur s'est endormi
Le grand blond s'appelle Bill
Le musicien est enthousiaste
Le père La Cerise est verni
Le sapin est vert, je répète, le sapin est vert
Le soleil se lève à l'Est le dimanche
Les carottes sont cuites
Les dés sont sur la table
Les fraises sont dans leur jus
Les girafes ne portent pas de faux-col
Les noix sont sèches
Les sanglots longs des violons de l'automne
Lily embrasse Mimi. Nous disons : Lily embrasse Mimi.
Lisette va bien
Louis a deux cochons
Ma femme à l'oeil vif
Message très important pour Samuel : L'octogénaire ne se déride pas. Attendez deux voitures et des amis sur le bonbon. Nous disons : L'octogénaire ne se déride pas. Attendez deux voitures et des amis sur le bonbon.
Messieurs faites vos jeux
Michel-Ange et Raphael sont immortels
Paul a du bon tabac
Pierrot ressemble à son grand-père
Rien ne m'est plus
Saint Liguori fonda Naples
Tambours, battez la charge, quatre fois. Nous disons : Tambours, battez la charge, quatre fois
Tante Amélie fait du vélo en short
Tu monteras la colline deux fois
Une poule sur un mur picore du pain dur
Véronèse était un peintre
Yvette aime les grosses carottes


Le monde est pervers mais grande est la miséricorde de Dieu. J’ai pris cette décision parce que je n’ai pas eu d’enfant avec mon mari qui puisse hériter de cette oeuvre singulière. Je n’ai pas non plus de famille car pour m'être fiancée avec un homme d'une autre foi, après la mort de mon époux VICTOR-SOLANGE ETERNEL, vingt-neuvième du nom, ma famille m'a rejetée pour la simple raison que ces fiançailles étaient contraires aux coutumes de ma famille. Aussi bien je pourrais léguer ma fortune à mon actuel amant, mais ce dernier est tellement mauvais de caractère, tellement mauvais larron, qu’il court un peu partout à droite et à gauche JURANT DEVANT L'ETERNEL ÊTRE L'HERITIER NATUREL DES DITS POÈMES en ce moment alors que je suis encore vivante dans ma situation.
Pour mes autres bien matériels, qui ne sont pas en argent bien sûr, j’en ai fait une bonne distribution. Je suis persuadée qu'après ma mort je serai avec Dieu la plus miséricordieuse et bienfaitrice .
Comme je suis actuellement à l’hôpital, me communiquer avec le monde extérieur ne m’est permis qu'une seule fois par semaine où je peux me déplacer alors j’en profite pour vous envoyer ce message d'appel urgent. Aussi je ne voudrais pas que mon amant toujours à rôder autour de moi comme une mouche enragée à cause de ma fortune soit mis au courant de ce message que je lance comme une bouteille à la mer. Pour ce fait je vous invite à faire preuve de DISCRETION autour de vous.
Aussitôt que je recevrai votre réponse et votre disponibilité confirmée pour recevoir cet argent et l’utiliser honorablement, je vous donnerai le contact de l’institution en république des Iles-Unies des Reliques qui attend mes instructions avant de transférer ce fonds à celui que je leur indiquerai.
Je voudrais que vous sachiez que ce fonds que vous recevrez comme don de la part d’une femme mourante vous en fassiez bon usage, en l’utilisant pour bénir d’autres pauvres (tel est mon voeu le plus cher en ce moment)et ainsi vous n’aurez pas de problèmes avec les clauses que j’ai établies avec l'institution où j’ai déposé l’argent et qui se chargera de vous transférer discrètement l’argent.
Que la Paix et la miséricorde de Dieu soient avec vous. Ainsi soit-il

Mme Artémia Guimbo dite Veuve Eternel

4.9.07

Le Who's Who de l'archipel des Reliques

Docteur Abel Mango : Vice Premier Ministre (IUR)
Acace : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jacquier
Alphonsine Déluge, mère de Victor-Solange Eternel
Anicet Guimbo (dit Théodore Maglouglou) : fabricant de fauteuils à bascule, père d'Artémia Guimbo: père de 52 rejetons
Antonieta Wanda Sandragon (dite Bise) : tenancière du cabaret "Le Ballet des Fleurs", mère de Pépita Sandragon-Guimbo
Arsène Guimbo, frère d'Anicet Guimbo, boucher à Extra-Muros
Arsène Tamarin (dit Boniface) : le Commandeur, marin-pécheur, propriétaire de bar, 1524 rue Augusta à Kalakata, 67 ans
Artémia Guimbo : Saint Ange Victoria Sandragon, dite Artémia GUIMBO, Mademoiselle la Chevalière, la Veuve Eternel, Veuve Tito-Dandy, marchande de simples, 52ème et dernière fille d'Anicet Guimbo, la deuxième fille de Pépita Sandragon
Avémaria Malanga : épouse de Krishna Malanga
Ballet des Fleurs (Le): cabaret tenu par Antonieta Wanda Sandragon
Bancoulélé :  l'un des multiples noms de Victor-Solange Eternel
Barbe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cacaoyer
Baron-Soie : Coq de combat célèbre
Bélisaire Miguel : Musicien sourd et muet célèbre originaire de l'île Kaatinga
Blaise : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le manguier
Blanca Moreno : artiste-peintre de Macondo, fille de Sa Majesté Joachim-Zoulou V
Calvaire Marie-Saintes : propriétaire du pitt "Le Bantam" situé dans les hauteurs de Station Wolfork
Catherine d'Alexandrie : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le cocotier
Célestin dit Tintin Eternel, père de Victor Solange Eternel
Centre Spirite Moisson d'Amour: Centre où évolue Flore de Sainte Rita
Césaire Chamberlain : Premier Ministre de la République des IUR, Ministre de la Communication, de l'Action Humanitaire, du Travail, du Commerce et des Industries (IUR)
César Saint-Pierre : Gouverneur, Banque Nationale de Réserve (IUR)
Sa Majesté Charlotte-Zoulou III : fille de Jean-Zoulou XXIX et Medina Bosco. Anciennement Immaculata Luzinda Temporã
Christophe : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le jambosier
Colbert Martins-Dandy : Ministre de la Défense (IUR)
Commandant Cafre: ombre de Victor-Solange, natif de Caféière
Congrégation des Veuves de Ti-Zoulou : anciennement Société Protectrice des Dauphins de l'Epée
Coq d'Arçons (aussi le Général, le Connétable, l'Ecclésiaste): coq de combat célèbre
Cyclone: l'un des noms de Victor-Solange Eternel
Cyriaque : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par l'acajou à pommes
Dalila: voir Ondine Guimbo
Les Dauphins Zoulous : dauphins de rivière endémiques du lac de l'Epée sur l'île de même nom, descendants selon la tradition du Messie Jean-Zoulou XXIX
Dégardel : marin-pécheur sur l'île de l'Epée
Denis : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le tamarinier

Dièse de Sainte Lumière: sainte Dièse, la Déesse
Elie Saint-Saint : mari d'Italia
Son Altesse Royale la princesse héritière Elvira-Zoulou, fille de Joachim-Zoulou V. Premier Ministre en charge des départements des finances et des transports (IUR)
Erasme : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le carambolier
Eustache : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le corossolier
Flore de Sainte Rita : filleule de Pépita Guimbo, Miss Quadrille d'Or. Habite 9 place du Marché à Kalakata. Bibliothécaire au Centre Spirite Moisson d'Amour. Serveuse au bar chez Boniface. Amante du Commandeur Arsène Tamarin.
Florent Gibson : Ministre du Tourisme (IUR)
Fortuné Tamarin : frère de Boniface
Père Gaëtan : Monsieur l'Abbé Précheur, prêtre Tertiaire de Saint-François, curé de la paroisse de Kalakata, abbé exorciste et professeur de plain-chant grégorien
Georges : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Gilles : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le litchi
Guy : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le calebassier
Hyppolite-Léon Deleuze Flammarion : voir Prince-Régent Ismaël
L'Indicible : saint Pantaléon, le Maitre Intercesseur en personne, jumeau de Saint Antoine des Divins Plaisirs syncrétisé par le figuier mâle
Ismaël: premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX, époux de veuve Medina Bosco
Italia Saint-Saint : fille de Victorien Saint-Saint et Musette Coulirou
Jean-Zoulou XXIX : le Prophète, réincarnation de Victor-Solange Eternel dit Khan XXIX
Sa Majesté Joachim-Zoulou IV : fils de Charlotte-Zoulou III
Sa Majesté Joachim-Zoulou V (anciennement Joachim-Edouard Zoulou): fils de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale la Princesse Consort Joachina Vaval : épouse de Joachim-Zoulou V
Judas Barbélo : exécuteur testamentaire de Jean-Zoulou XXIX
Krishna Malanga : frappeur de cercueils
Lambi Lambi (alias Tito, alias le Cardinal, de son vrai nom Orphélien Félix de Tito-Dandy) : cousin de Pépita Guimbo, propriétaire du Studio de Tito, atelier d'orfèvrerie, de photographie et de menuiserie, fabricant de cercueils à ses heures
Son Altesse Royale le Prince Léopold-Rodrigo Zoulou : fils de Charlotte Zoulou III
Magdaléna Sandragon (dite Maman Magda): mère de Wanda Sandragon
Marguerite d'Antioche : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le bananier
Marie-Thérèse Sandragon : reine douairière, épouse de Joachim-Zoulou IV, fille du Président de la République des Iles-Unies des Reliques
Mathilde Tamarin : mère de Boniface et Fortuné
Maurice Raccoon : Ministre des Finances (IUR)
Médina Bosco : dernière épouse de Jean-Zoulou XXIX
Moïse Gandaia : Président de la République des Iles-Unies des Reliques (IUR)
Sa Majesté le Roi Momon (dit Vaval) : titre honorifique du souverain de Kalakata
Mona Lisa Vinci : Ministre de la Justice, Attorney générale
Musette Tamarin (née Musette Coulirou, dite Man Boniface, l'Alambic, épouse en secondes noces d'Arsène Tamarin, en première noces de Victorien Saint-Saint)
Norbert Kalakata : Ministre des Travaux Publics (IUR)
Ondine Guimbo : fille d'Artémia Guimbo (nom intégral Maria-Ondine Guimbo Mandaçaia) (dite Dalila)
Pantaléon, surnommé l'Indicible, le Jumeau ou le Maître Intercesseur en Personne : l'un des 14 intercesseurs, syncrétisé par le figuier
Patricia Pimentel :Ministre de l'Agriculture, de l'Alimentation, des Pêches & Forêts (IUR)
Paul Kako : Ministre de l'Aviation Civile, de la Marine & des Ports (IUR)
Pépita Sandragon (aussi Pépita Guimbo, de son vrai nom Josépha Sandragon) dite Fillotte : mère d'Artémia Guimbo et Pilar de Morfil, marchande de simples itinérante. Habite sur l'île de l'Epée
Philémon Guimbo : père d'Anicet et Arsène Guimbo
Philibert de Morfil : Ambassadeur au Macondo (IUR)
Philippe de Morfil : père de Pilar de Morfil
Pierre Philosophale Guimbo (dit Pierre Grand Phalle): fils d'Artémia Guimbo
Pilar de Morfil dite Mayotte : demi-soeur d'Artémia Guimbo, esthéticienne et pédicure à Mayotte Coiffures
Prince-Régent Ismaël : ara bleu cobalt (Anodorynchus lear, Bonaparte, 1856), perroquet médium doué de clairvoyance, de clairaudience et de clairsentience, réincarnation d'Ismaël, premier valet de chambre de Jean-Zoulou XXIX. Aussi appelé Hippolyte-Léon Deleuze Flammarion
Les Quatorze Saints Intercesseurs : saints protecteurs des Reliques : Acace, Barbe, Blaise, Catherine d'Alexandrie, Christophe, Cyriaque, Denis, Erasme, Eustache, Georges, Gilles, Guy, Marguerite d'Antioche, Pantaléon
Ronald Sandragon : Ministre de la Police, des Pompiers & des Prisons (IUR)
Roucou : raccoon rouge des palétuviers d'Artémia Guimbo
Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs ou des Dix-Vertus: Patron de Kalakata dont la fête patronale a lieu le 13 juin, syncrétisé par son frére jumeau l'Indicible, le Maître Intercesseur en Personne
Saint Léonard de Port-Maurice: saint sous le patronage duquel est placé la Confrérie des Veuves de Ti-Zoulou
Son Altesse Royale la Princesse Salomé-Ursula : fille cadette de Joachim-Zoulou IV
Son Altesse Royale le Prince Consort Séraphin Guimbo : époux de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III
Serge Boticario : Ministre de la Formation, de l'Emploi, de la Jeunesse & des Sports (IUR)
Simone Costa : Ministre de la Réforme Agraire, des Ressources Naturelles & de l'Environnement (IUR)
Sinclair Dupont : Représentant Permanent aux Nations Unies, New York (IUR)
Singe Vénérable (aussi connu sous le vocable Saint Cheetah) : divinité dont le culte est particulièrement fervent sur l'île de Kalakata
Teresa Palco : Ministre de l' Education, de la Condition Féminine & de la Culture (IUR)
Ti-Zoulou : fameux dauphin-zoulou qui défraya la chronique sur l'île de l'Epée
Victor-Solange Eternel (dit Sosso, dit Vivic, dit Eternel XXIX, dit Le Grand Raton Laveur, dit Chevalier Cyclone, dit Cyclone, dit Bancoulélé, dit l'Affamé, dit le Vandale, dit le Décalotteur) : le cyclone dans toutes ses magnificences
Son Altesse Royale la Princesse Visitation-Margareth (dite Dent de Cheval) (aussi connue sous le nom d'emprunt de Maria Una Byrrh) : fille de Sa Majesté Charlotte-Zoulou III

Docteur Walter Guimbo : Ministre de la Santé (IUR)
Wilfrid Timotée : propriètaire-éleveur-entraîneur de Coq d'Arçons

2.5.06

Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 11



11

Ce fut en la qualité de chasseresse d’ouragans chevronnée, physicienne instinctive brevetée ès transhumances du coup de rein, médaillée par ailleurs ès tressaillements imperceptibles du bassin tout en étant en sus diplômée honoris causa docteur-doctoresse, qu’on retrouva quant à elle vers les sept heures du matin Artémia, pauvre bougresse, errant faite hippocampe, factice et clinquante, aux aguets entre tortues de mer avalant corolles de méduses et tentacules mortels de physalies. En grande prêtresse de la danse basse sur vent solitaire, des ascendances et des vrilles, elle venait, disait-elle, de présider in extremis du haut de ses trente-huit cyclones et quelques bonnes poussières, à l’enterrement de sa vie de donzelle pour pouvoir convoler en de justes voltes, par-devant les dieux et à huit quarts du lit des hommes, avec son roi d’amour, un dénommé Eternel, monarque sans fraise ni collerette des Reliques, Eternel XXIX, Sosso pour les uns, Victor-Solange pour les autres, cyclone itinérant de son métier et fabricant exclusif à ses heures de vent et de pluie. Un fameux gaillard, cet Eternel, un super capitaine au long cours, à l’entendre, bien que maigre comme un clou de girofle et toisant un mètre soixante-quinze au garrot. Virtuose tout bonnement. Pas un cyclone junior à la manque, un cyclone va-nu-pieds sans vigueur, un cyclone réformé numéro deux, atteint d'hydrocèle, ah ça non. Du solide, du baobab ! Du manganèse, du tungstène ! Le bougre était taillé dans une météorite ! Du feu fait dans du bon ciment ! Une force de la nature, un roc lisse comme un volcan mort-né, roulé, brassé et dépigmenté par le flux et le reflux d’un morceau de mer ancré on ne sait comment sur l’île aux Zoulous, après avoir marcotté sa gourme de glyptodonte au vent rêche comme sous-le-vent, caboté et barboté en long en large et en travers dans toutes les échancrures boréales comme australes de l'Autre Bord.

- Mariage pluvieux, mariage heureux ! clamait Mademoiselle la Chevalière à qui daigne l’entendre. Ni Monsieur le Juge, dépéché de la capitale, ni Monsieur l’Abbé prêcheur, d’une élocution laborieuse, n'acceptèrent, malgré la charge de malédictions et de fiel qu'elle fit luire à leurs yeux, de faire prêter à Artémia envers son époux serment de fidélité, secours et assistance quand elle avait chaussé les escarpins vernis dont elle couvait jalousement les évents et les empeignes depuis Hérode, fils de Cyrus et de Cassandane. Prendre mari entre mardi et mercredi, alors que l’adage dit bien expressément : “Entre mardi et mercredi, ni mariage, ni voyage en mer”, pourrait paraître saugrenu et prêter à sourire.

D’autant plus que, même pour l’observateur le plus averti des Reliques, on ne trouvait trace ni de cour assidue égrenée au rythme de la marée et ponctuée de roucoulades, ni à fortiori de liaison tapageuse avec chéri chérie à la volée, dévorement des yeux, promenade bras dessus bras dessous, bref, d’idylle à la folie au grand jour, de corps à corps effréné en plein dancing entre tourtereau et grive. A vrai dire, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où il n’y avait eu ni fiançailles, ni demande en bonne et due forme, ni même pour le moins de consentement libre et sain du gentleman consort, nombreux seraient ceux qui, aussitôt que la nouvelle leur irriguerait l’oreille, qualifieraient de chimérique cet hyménée de fantaisie, considérant qu’un vol nuptial entre mardi et mercredi vers les zéro heure et quelques miettes en plus ou en moins du matin, avec en guise de mari un esclave en marronage en complet-veston de cheviotte pied-de-poule, chaussures de daim et fixe-chaussettes, pas même une cordelette à l’auriculaire, et pour unique témoin impartial une vieille peau de lune désincarnée juchée sur ses talons aiguilles, ce n’était que dévergondage mystique, apostat et hérésiarque ne méritant pas qu’on lui accorde plus davantage voeux de bonheur et prospérité !
- Trêve de plaisanterie, la compagnie. Ne soyons pas dupes, l’assemblée ! dirait l’un sans ambages.
- Foutaises que tout cela. Foutaises, vous dis-je ! renchérirait l’autre.
Pour tout un chacun, il n’y aurait pas eu l’ombre de la pénombre d’un témoignage digne de foi du moindre minime petit infime frôlement entre cette gueuse (comment l’appeler autrement ?) et le prétendu par procuration pour lequel, soit dit en passant, aurait-on remué ciel, terre et mer à la recherche de reliques, on n’aurait récolté de cet Eternel Victor-Solange, Sosso, XXIX et consorts que marabout, feu follet, terre de feu et tempête en mue perpétuelle. Selon toute vraisemblance, les fiancés mystiques n’avaient jamais trempé ne serait-ce que l’extrémité du bout de la pointe des lèvres dans la même calebasse de champagne. Alors, jugez ! Mêler leurs sabots maculés de goémon ! Bref ! En un mot comme en six cent soixante-six, c’était bien là un simulacre de mariage, une caricature de noces, un requiem de femelle en chaleur ! Ah mais pourquoi donc n’avait-on pas interné la scélérate alors qu’il en était encore temps !
Et maintenant la petite aguicheuse, la gourgandine, l’ange de mer avide de requins cornus aux épines tranchantes, qu’allait-elle encore inventer, elle qui ne rechignait à rien, pas même à louvoyer tous azimuts avec la mort et le choléra pour assouvir ses plus absconses fantaisies ?
Ainsi profanes et initiés babilleraient-ils, tissant et métissant leurs mauvaises langues de corbeaux et de maquerelles dans un jeu sans vergogne à la gloire des tridents fourchus et des tentacules éphémères de Saint-Cancan.

Oh, heureusement me direz-vous, que pour faire face au tollé et à la médisance, la pauvre déglinguée n’avait même pas pris la sage précaution de déloger (contre espèces sonnantes et trébuchantes) deux bonnes douzaines de souteneurs et de soutireuses de vice, en grande tenue s’il vous plaît, qui, sans doute mus par le désir d’intégrer les délices d’un cortège nuptial long de neuf heures de bombance à boire tout son saoul et manger du bon et du meilleur, auraient été vingt-deux mille fois plus prompts que l’éclair (ce qui n’est pas rien) pour affirmer la main sur le coeur ou sur la Bible et la tête de leurs enfants nés et à venir (et avec quel toupet), avoir été confidents d’une promesse de mariage proférée à marée basse à la faveur d’un boucan de fumée d’alcool.
Mais par ailleurs, comment les autorités tant civiles que religieuses auraient-elles pu ajouter foi à ce délire d’illuminés, aux élucubrations lubriques de cette bande de dévergondés éconduits ou délaissés qui, confondant vitesse et précipitation, vessies et lanternes, auraient sans barguigner signé des deux mains leur déclaration sur l’honneur d’une croix analphabète ?

Imaginez ! Une noce mystique ! Pourquoi pas par contumace ? Non, non, non, trois fois non ! Non sincèrement non ! Sincèrement, je ne vous dis pas la mésalliance ! Chacun voit midi à sa porte et le soleil à sa fenêtre, il est vrai ! L’amour a mille facettes, soit deux fois plus de déclinaisons aromatiques qu’une gousse échaudée de vanille bourbon, dont chacune peut être prise pour de l’argent comptant capable de déplacer la mer dans les montagnes, ces repaires de corsaires, flibustiers et pirates pour assister à une treizaine de neutralisation entre la mort et la vie... Certes... Mais, tonnerre ! Pourquoi diable cette hérésie d’aller chercher midi à quatorze heures quand l’imposture crevait même les yeux atteints de cataracte congénitale à plus d’un kilomètre et demi ? Dites-moi, en toute conscience, Messieurs et Dames, soit dit entre nous, marier une marchande de feuillages, autoproclamée voyante et guérisseuse, au buste atteint de polymastie, en dérade par-dessus ça, et un vieux cyclone mâle caduc et poltron (oui, poltron, car seul un poltron fini, ou un condamné à mort, aurait pu se prêter à de telles pratiques) ? Il faut le voir pour le croire. Il était six heures du soir et l'Angélus commençait à peine de retentir en ce mardi d'occulte mémoire. Comment justifier ces épousailles paradoxales quand on sait qu’il est des fois où un chandelier coûte plus cher qu’un enterrement ? Mais que faire ? Pour Artémia qui avait préféré se clouer sur la croix pour pouvoir fêter Pâques avant les Rameaux à douze jours de la procession, pour Artémia qui avait envisagé pour la procession des cercueils un rue tapissée de sel coloré, de sable et de café et jonchée de pétales de flamboyants, pour Artémia qui avait manigancé de si belle façon son entrée dans le monde par cette soirée de gala, le point d’orgue des cérémonies resterait indéfiniment en suspension... Instinctivement elle pressentait que la dégringolade approchait à grands pas. Il n’était pas question de ne pas payer quelque promesse que ce soit. Les génies réclamaient leur nourriture, leur banquet de sang, leurs sacrifices, les génies avaient faim, il fallait à tout prix respecter le rituel, les génies de toutes origines et de toutes catégories, les génies du Nord, les génies du Sud, les génies de l'Ouest, les génies de l'Est, tous s'étaient donné rendez-vous chez elle, Artémia et n'entendaient pas retourner bredouille. Des quatre points cardinaux elle était encerclée. Elle encourait, elle le savait, l’excommunication sans droit à pénitences, peines médicinales et expiatoires jusqu’à la fin des temps, l’ensevelissement sans rémission sous les eaux de la mangrove rouge. Alors il était hors de question de ne pas s’acquitter d’un péage à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs et aux Quatorze Saints Intercesseurs. Mais d’un autre côté, malgré une semaine de battues effectuées en long et en large de Kalakata avec son raccoon apprivoisé Roucou, il fallait se rendre à l’évidence : l'Eternel de son coeur avait bel et bien disparu de la circulation. Volatilisé l'Eternel. Désintégré le Victor-Solange. Comment vivre désormais sans déraison ? Des cyclonologues annonçaient bien là-bas à des milles et des milles des Reliques un cyclone en formation sur l'Autre Bord. A n’en pas douter, elle en viendrait à bout de ce cercueil de raison, de cette procession, de cette Mer d’Entre-Deux-Morts dût-elle y passer trente-sept autres treizaines à Saint Antoine ! Seules traces palpables de sa brève romance avec le Bien-Aimé, des poèmes secs comme des brindilles de pierre philosophale commençaient à bourgeonner dans son ventre à toute heure du jour et de la nuit. De picotements en ballonnements, de points de côté en haut-le-coeur, il fallut bien là encore se rendre à l’évidence. C’était la parole, cette calamité sacrée, qui la démangeait, la prenait d’assaut et elle était mâle, et elle était femelle, et elle était en chaleur, l’infidèle. Une parole enceinte qui prendrait plus tard comme nom, celui d'Ondine Guimbo. Alors à défaut de procession de cercueils ce fut le début d’un étrange fait divers qui soixante ans plus tard resterait figé dans les esprits. Jamais l’on ne sut par quel miracle le marteau de menuisier de son père, feu Anicet Guimbo, avait atterri entre les mains de Mademoiselle la Chevalière. Salve Regina, mater misericordiae ! Toujours est-il qu'au petit matin du dernier jour de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs, à l'aube du grand défilé des cercueils prévu, ce fut au contraire le grand Martelage sur la Place des Quatorze. Après avoir asséné sept coups de marteau d’est en ouest puis de nord au sud sur chacun des Quatorze, l'Intercesseur en Personne seul épargné du terrible martelage, du terrible poinçon désignant ses congénères bons pour l’abattage, Mademoiselle la Chevalière installa tranquillement sa personne au sommet de l'Intercesseur en Personne. C’est ainsi qu'un cercueil en papier mâché en forme de cosse de haricot bleu indigo prit possession de la Place des Quatorze au petit matin de la procession et que la Veuve Eternel (car c’est ainsi qu’on appellerait désormais Artémia-Cora Guimbo dite Mademoiselle la Chevalière) commença son envol dans la déraison par une homélie en plein verger :

- Il pleuvait à perdre haleine quand m'apparut en majesté mon Bien-Aimé qui se dégonfla en moi de toute sa charge de manne diluvienne, houle salée et pimentée d’oeufs non fécondés qui inonda sans crier gare les moindres recoins de mon palais. En ce temps de déconfiture, en ce temps de débandade, à ce moment exact commença l'orgasme, la lune de fiel qui révéla en moi la femelle parthénogénétique. Les oeufs non fécondés de mon Bien-Aimé donnaient naissance à la bride des cerfs-volants de l'Angélus tantôt à des ouragans mâles tantôt à des ouragans femelles qui, à peine éclos, à peine affranchis s’empressaient au plus vite de réaliser leurs trois pas dérébénales de chaos sur l’échafaud. C’était sans compter sur le quadrille qui tranquillement attendait son heure pour se lâcher le corps et libérer son arôme sous le regard attendri du soleil qui venait à peine pourtant de fermer ses yeux pleins de caca sommeil.

19.4.06

Le Bal d'Entre Deux Morts : chapitre 4


4



Le ciel était étale, la mer coquette et coquine, la lune se présentait fraîche et dispose dans son jardin aux portes de la nuit polissonne. Qu’elle recouvre son bien, ses deux yeux en état de splendeur originelle ! Elle était même prête à transiger ! Qu’elle récupère ne serait-ce que l’un des deux et dans douze jours Mademoiselle la Chevalière toute entière allégée, s'acquitterait de ses voeux, la tête reposant à vingt degrés sur l’oreiller, promenée dans son cercueil chargé de gerbes de gardénias, de frangipaniers, de tubéreuses, d’arums, de bougainvillées blanches, de lys trompettes. Ô Gloria, quel cocktail de blancheur ! Et il ne faudrait pas oublier non plus, pour que le bonheur soit complet, des fleurs de corossol, de sandragons, de bonnets d’évêque, de yucca, de glycérine et de cactus ! Mais pour cela il fallait d’abord que l'Intercesseur intercède ne sa faveur pour que son voeu se réalise et quant à le réaliser c’était une autre paire de manches ! Ce que femme veut, Dieu le veut, ne dit-on pas ? Et Dieu lui-même n’est-il pas limité par ces deux lettres D, U, DU ? Oui, à la femme tout est dû. Il n’y avait année A, année C, année B qui tienne ! N’avait-elle pas elle-même décrété de sa toute puissance pontificale l’année K ? Et il était hors de question qu’elle abdique de ses droits d’autant plus qu’elle avait eu la délicatesse de se dédouaner par avance en lui faisant la promesse de défiler en cercueil décoratif au vu et au su de la population. Etait-ce la mer à boire ? Demandait-elle l’impossible ? Question d’habitude, elle se surprit à scruter de son ancien oeil valide, celui de gauche, le coeur du ciel, histoire de prendre le pouls de la bête : la girouette en fer-blanc en forme de lampe-tempête placée en sentinelle au faîte du portail des Tito-Dandy, charpentiers de marine de père en fils, demeurait impassible, aux aguets entre chien et loup malgré la pluie indécrottable qui exhalait son haleine multicolore.
Un “Santa Maria Regina Extra Muros, ora pro nobis” entonné tout à trac par les mille chauves-souris, criquets, sauterelles, grillons et grenouilles de la confrérie du souffle sous la nuit éclairée par les feux d’artifice du visiteur hypnotique, figea Mademoiselle la Chevalière dans son pas comme dans son sang qui battait comme un tambour d’appel pendant que défilait dans son esprit le cortège kaléidoscopique du ite missa est : le bedeau claudiquant au bicorne noir bordé de ruban doré brandissant aux cieux sa bannière clamant haut et fort en lettres de feu sinon l’innocence du moins la légèreté, la résistance, la stabilité des chantres, des enfants de choeur, du clergé dans toute sa splendeur crépusculaire de bonnets rouges et de dentelles. L’envie lui prit dare-dare de faire marche arrière, de rebrousser chemin et de réintégrer la belle ordonnance de la sérénade de cloches qui explosaient comme des pétards contre vents et marées pour éloigner d’invisibles sabbats. Le chant de terre de l’harmonium, chant roboratif de ferveur et de recueillement porté par des mâchoires plus puissantes que celles d’ocelots, caïmans et jaguars réunis, fusait, compact et visqueux, se gaussant de l’ombre, broyant toute velléité de résistance de ses coups d’encensoir. De bâbord et de tribord surgirent les neuf qualités de choeurs d'anges tous mélangés dans un beau désordre : séraphins, vertus, trônes, puissances, archanges, chérubins, anges, principautés, dominations tous unis dans une même débandade ! Une insoutenable pestilence tantôt de rhum-piment tantôt de kérozène lui chatouilla les narines. Etait-ce proximité du cimetière ou odeur de sainteté ? Ou tout simplement chaleur, chaleur ? Toujours est-il qu’elle se mit à chanter elle aussi :
“Cher petit papa, c’est aujourd’hui ta fête. Maman m’a dit que tu ne serais pas là. J’avais des fleurs pour couronner ta tête, Un doux baiser pour réchauffer ton coeur. Adieu mon encrier, ma plume et mon crayon. C’est ce maudit Grammaire qui m’a fait tant pleurer. Gai gai gai sous le gué Gai gai gai sous le gué...”
Le vent de mer prodigue en invitations olfactives trouait la nuit et ne lui laissa pas le temps de se perdre en conjectures.
“Je me présente Victor-Solange Eternel, Sosso pour les intimes, Chevalier Cyclone, Baron Doc, Esclave Samedi,  Eternel XXIX, pour vous servir, sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in saecola saeculorum, Amen. Tu es des nôtres, femelle crabe-abeille !”, lui souffla-t-il de ses lèvres doubles, abandonnant ses pas feutrés de chasseur à l’affût. Et, illico presto, il l’initia sans plus attendre à la danse du ventre au rythme lent et lancinant de l’orchestre invisible mais omniprésent des musiciens de la nuit.
“Ceci est mon corps, ceci est mon sang !”, décréta le félin volant, portant haut de forme blanc, costume queue de pie blanc virginal, jabot de dentelle blanche et deux paires de lunettes de soleil, le menton levé à angle droit, une main offerte à hauteur de sa joue de bufflesse concentrée sur la musique, l’autre prête à saisir un tour de taille et des hanches d’ex-sylphide. Oh... Elle ne pouvait pas détacher les yeux de ce bras de cuivre, si souple et si ferme  en même temps, bras de chevalier rompu au maniement d'armes de tout acabit, grand manieur de pelles, de pioches et de houes, ce bras parsemé de poils blancs qui ressemblaient à des crinières de chevaux d'écume de mer... ce bras en même temps immobile et virevoltant qui lui faisait miroiter au museau des agapes de haute voltige ! Ne vous méprenez pas ! Elle sut garder la pose de pénitente et continua  d’égrener délicatement les quatre rangées de neuf grains de son chapelet en grande dévotion à son protecteur  Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs sans en démordre tout en se maniant l’arrière-train devant le solo de calebasse de l’insatiable équarrisseur de pierre qui voltigeait, gravant ses plages dans les gravats dans un jeu élaboré de construction-destruction-reconstruction d’un do do la si do naturel, fil conducteur tonal transgressé mais jamais rompu par le corps transparent de ce danseur-dieu de classe quatre puissance quatre qui tentait de rivaliser avec le bruit de la pluie. Servir de bâton de vieillesse, de Demoiselle Brigitte, à ce fossile aux jarrets fripés, à ce Solange Jolly Roger connu ni d’Eve ni d’Adam, à ce zazou des airs prétentieux, esclave non affranchi par dessus-ça, ah, ça non, elle s’y refusait catégoriquement... Et pourtant... Ainsi fut-il ! Elle nageait sur le dos... Comment ça ? Elle était en nage ... La nage perpétuelle à sec sous la houlette de cette kyrielle de frémissements goulus... A quel sens se vouer si quelque part sous les décombres sous les coups de têtu un coeur tacheté ronfle, somnole et brûle au-delà des convenances de perdre contenance, de se trouver proie nue nez à nez avec le tout-venant, dans la jungle accidentelle où foisonnent contre vents et marées les amours à l’aveuglette.
“Ô Reine, Notre Duc !
Regarde la maladie de ton coeur
Le chaos va te ballotter !” fit encore après deux mots, trois paroles et quatre pirouettes le dénommé Solange, l'Inimitable, un vent préhistorique certainement rare comme un nègre marron aux yeux bleus vu la peau de corail et les cheveux de sisal tressés comme des éventails de gorgones que le quidam arborait. Monsieur faisait le Dandy avec ses trois paires de lunettes mais monsieur, malgré sa haute naissance, malgré sa noblesse de canne, n'avait même pas jugé bon d'en réparer les verres droits qui étaient tout fêlés.....
“Le chaos va te dorloter !
Ta maladie est incurable
Mais le chaos va l’engloutir !”
Séance tenante, elle toisa d’un regard d’aristocrate le courant d’air fait maringouin à douze orteils, dévisagea son pedigree de la tête aux pieds sans oublier ne serait-ce qu’un instant l’entrejambe du short cintré où ses jambes fines comme des baguettes de jazz flottaient vime vime dans l’air saturé d’iode. Elle s’attarda, malgré le ballet pyrotechnique qui avait pris possession de ses entrailles, sur la fesse droite et pommée de l'être de dieu qu’elle imaginait plus volontiers mordue en tous sens par les mâchoires de molosses enragés à la poursuite tatouée d’armoiries reproduisant à l’infini la boursouflure du coq qui montait la garde dans les contreforts et qui gonflait prêt à mordre comme du vent frénétique dans ses voiles. Elle eut tout le loisir de jauger l’évolution de la terre promise, soupeser par anticipation les grains bien accrochés à la rafle, d’un regard sous vide d’une indécence qui la surprit elle-même. Cela se termina au bout d’une éternité par une moue ravageuse et stridente :
“Solange, mon ange, avec tes oreilles de racoon à double phalange tu as plus de vice qu’un piano à vis américain !”
Aïe aïe aïe ! Que n’avait-elle pas dit là ? En moins de temps qu’il n’en eût fallu pour dire ouf, zut, flûte, clarinette, la pluie qui paraissait réglée comme du papier à musique se transforma en un festival impromptu d’avalanche humide sans ne serait-ce qu’un “pardon, chien”, “au revoir, ma tante”, “je te verrai demain s’il plaît à Dieu”, “sonnez clochettes, bourdons et carillons”, "préparez fanfares et tréteaux", “à l’attaque”. Rien, rien, rien. Pas même un "bonjour la société !". Pas même un "La cour dort ?"
Sans crier gare, sans un cric, sans un crac, sans même prendre le temps de ramasser ses cliques et ses claques, comme une voleuse à l’arraché au beau milieu d'un océan de flaques, la lune blêmit d’un blême tellement blême qu’elle faillit trébucher de son strapontin toute nue dans la mer d’Entre-Deux-Morts qui brûlait comme un cierge. Mais elle sut se rattraper à temps de ce mauvais pas, se récupéra en boitillant pour finalement faire silence, entraînant dans le sillage de sa houppelande la galerie toute entière échaudée de la gent à six pattes, chenilles, oeufs, cocons, imagos, jeunes, adultes, vieillards et autres accointances. Tout ce beau monde se mit de but en blanc à danser furieusement des yeux et des crocs, fouillant les entrailles du ciel, y cherchant quelque bon présage, quelque éclipse solaire. Quelqu’un quelque part allait mourir de sa belle et sérénissime mort sous la cognée de ces nuages nourriciers jaune amaryllis tout saouls de rhum et de madère, parmi lesquels zigzaguait une lune grasse comme une loche, bleue, bleue, bleue, démaillée, flagellée et couronnée d’épines, tout à coup invisible, comme sabrée, prise en souricière, muselée et mise en laisse par le calme plat d’un sextuet de vents déterminés à l’engrosser dans le grand cul-de-sac marin du fin fond de la nuit. Quelqu'un allait quitter cette vallée de larmes et rentrer dans la maison du Père ! 
“Victoire, tu régneras ! Ô Croix, tu nous sauveras !”
Mais voilà que Victor-Solange surgissait du diable vauvert et entamait à son tour sa terrible ritournelle :
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Du jamais vu à la cour de Kalakata : un cyclone en pleine ouverture de la Treizaine à l'Indicible ! Oui , Messieurs, et pour couronner le tout, à douze jours de la procession des cercueils ! Je me répète ! Un cyclone en pleine Treizaine à l'Indicible en Personne ! Voilà qui risque sans doute de vous ébahir, hommes de peu de foi, à qui on ne la fait pas. N’exerçant leur pression dans l’hémisphère Nord que d’août à septembre, voire en octobre-novembre, jamais un cyclone n'avait osé ! Quelle audace, quel culot, quel toupet et quelle absence de délicatesse ! En quatre siècles d'histoire s'attaquer à la Treizaine à l'Indicible! C'est proprement invraisemblable, vous avez raison. Et pourtant je vous assure que malgré l’invraisemblance Mademoiselle  n’avait pas le coeur à plaisanter. Au grand dam de la demoiselle, appelés de toute urgence par litanies interposées à la rescousse à son chevet, cyclonologues et autres prévisionnistes du monde entier rassemblés en conclave pour statuer sur les éventuelles mesures à prendre avant, pendant et après l’inéluctable et imminente déflagration, lui conseillèrent à l'unanimité de prendre le dernier sacrement.
Car il ne manquait plus qu’à étamper la lune, arbitre traquée qui, sans broncher, trois doigts sur la taille, écarquillant les yeux, cherchait à tout-va la confluence du Gange et du Mississipi en attendant de voir la tournure qu’allaient prendre les événements, prise au dépourvu qu’elle était par cet historique guet-apens ourdi par un eunuque noir émasculé, trublion machiavélique dont on avait mis en doute la virilité.
“Rayonne sur le monde
Qui cherche la vérité,
Ô Croix, source féconde
D’amour et de vérité.”
Renversant pour un premier tour de piste, n’est-ce pas ? Et quel premier tour de piste, tenez-vous bien ! Soudain un véritable ballet pyrotechnique de cent huit courants d’air annonça l’avènement. Puis vint le cri de foudre unique :
Ecce homo ! Venez voir, venez vite de vos yeux voir le revenant descendre sur la terre !”
Les tambours brillèrent d’une étrange lumière et se mirent à chanter :
“Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Tétralogue. Je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois, je vois l’étoile du Tétralogue.”
Un seul pharaon nubien sur le trône vacant, Sa Gracieuse Majesté Vaval aux pieds crochus, le Dandy ascète à la peau fine et à la barbe hirsute, Solange, alias Eternel XXIX ! Un seul chef d’orchestre sur l’estrade, c’était the one and only, mister Eternel et son big band ! Un seul guérisseur à bord avec sa boîte d’onguents, son pilon, son mortier et ses colifichets en pagaille, docteur Eternel ! Une seule sainte trinité, un seul robot des bois, sahib des sous-bois, des tréfonds des bois et des abois, j’ai nommé le seigneur Eternel en personne ! Pas un cyclone derviche tourneur à la retraite, pas un cyclone émérite honoris causa, pas un cyclone ancien combattu emmailloté de médailles militaires pour courage face à l’ennemi, non ! Ni même un Très-Saint-Père et Souverain Pontife pape de cyclone d’Avignon, de Pise ou de Vatican ! Non, non et non ! Quand je dis Eternel c’est Eternel ! Eternel XXIX, le cyclone fait homme, couvert de cendres, mort sur la croix, descendu sur la terre pour nous dérailler. Ne vous en déplaise, c’est en grand mâle solitaire de pure race métisse, titan frais émoulu du vide, en croisé soixante-douze fois mort et métamorphosé arrivé dans la force de l’âge bien que tout juste tombé du nid que, fortissimo et en pleine possession de ses moyens, l’olibrius vint réclamer sa pitance, son repas de sang à nul autre pareil.
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Bardé de son caparaçon de vent et de ses aiguillons de pluie, Saint Fiel, le successeur de Saint-Pierre, divin guerrier vêtu de son habit de lumière au blason d’or à un rinceau de sinople et au chef de gueules semé de jaguars de sable sans nombre, déboula toutes babines, glosses, haches et sagaies dehors à trois cents noeuds en ce mémorable crépuscule de septembre. Il commença alors tel un inlassable maraudeur de l’absolu à se frayer, agacé, un chemin dans la fête vent devant, à coups de grain d’orge et de gradine, sans prendre ne serait-ce que le temps de descendre à l’hôtel pour ôter son cimier, se reposer les ailes, se dégourdir les pattes, se rafraîchir et prendre la température des lieux, vérifier si l’eau de mer dépassait bien les 28° sur cinquante mètres de profondeur. On aurait dit un pique-assiette, une hirondelle catabatique toute de rouge et blanc de shantung vêtue, arrivant à une garden-party exhibant comme unique carton d’invitation son écu infrarouge arborant la devise : “Ma racine est au fond du rhum. Bois et tu vivras.”
Mes amis, en vérité je vous le dis : tous aux abris ! Car quand un bourreau de cette espèce commence à donner son coup de crayon dans le labyrinthe ébaubi, à darder le ciel de ses coups de fronde, de balistes et de catapultes, qui peut dire où et quand et comment il va apposer son paraphe ?
“Redonne la vaillance 
Au pauvre et au malheureux ; 
C’est toi, notre espérance, 
Qui nous mèneras vers Mieux.”
Et par décret de la bête cosmopolite, fantôme bien ferme, lisse et sans tache élu du plus profond de vingt mille escarmouches, ce fut l’hallali des hallalis, une dégringolade de déluges, un seul enchevêtrement de charivaris, un concerto baroque en ut majeur de tessons de pluie en transe dans un maelström indescriptible de tôles en plumes et de mangues en sang. Afin de mieux répandre la bonne parole, trente-six virtuoses triés sur le volet entre les trois cent soixante-six espèces de moustiques, jaguars, crabes, abeilles, criquets et requins inventoriés de par le monde par le NHC4 sortirent de leur conclave et avant même qu'une fumée blanche n'apparaisse du haut de la cheminée de la Chapelle Sixtine furent lâchés dans les reins de l’île qu’ils taquinèrent, lutinèrent jusqu’à ce qu’elle se résigne à crier les mille noms du dieu Hurakhan. Jamais de mémoire d’île on n’avait entendu une si belle litanie :
“Moustique-scie, Espérance des Désespérés, Consolation des Affligés,
Prends pitié de nous
Jaguar-à-mains-longues, Arche du Salut, Langue des Muets,
Prends pitié de nous
Abeille-marteau, Guide des Voyageurs, Ouïe des Sourds
Prends pitié de nous
Crabe-pèlerin, Secours des Enfants, Bouclier des Vierges,
Prends pitié de nous
Criquet-à-pointe-noire, Refuge des Pécheurs, Lumière des Aveugles
Prends pitié de nous Abeille-taureau, Port des Navigateurs, Soutien des Veuves,
Prends pitié de nous
Moustique-peau-bleue, Libération des Captifs, Dextrae Dei tu digitus,
Prends pitié de nous
Jaguar-de-sable, Santé des Malades, Fons vivus, ignis, caritas,
Prends pitié de nous
Abeille-baleine, Si Cher aux Pèlerins, Tu, septiformis munere,
Prends pitié de nous
Crabe-lézard, Miraculeux en Tes Saintes Images, Et spiritalis unctio,
Prends pitié de nous
Criquet-mako, Gloire des Criquets, Veni, Creator Spiritus,
Libera nos a malo
Moustique-renard, Au Charme Irrésistible, Qui diceris Paraclitus,
Libera nos a malo
Jaguar-citron, Doux Espoir des Mères, Donum Dei altissimi,
Libera nos a malo
Abeille-dormeuse, Notre Secours maintenant et à l’heure de notre Mort,
Libera nos a malo
Crabe-carpette, Réconfort des Ames,
Libera nos a malo
Criquet-tigre, Saint parmi les Saints, Qui es in caelis,
Libera nos a malo
Moustique-nourrice, Bon Samaritain,
Libera nos a malo
Jaguar-cornu, Bon Larron d’Entre les Larrons,
Libera nos a malo
Abeille-grand-crabe-blanc, Tu rite promissum Patris,
Libera nos a malo
Criquet-soyeux, Deo Optimo Maximo,
Libera nos a malo
Saint Moustique-bouledogue,
De grâce, écoute-nous
Saint Jaguar-roussette,
De grâce, exauce-nous
Sainte Abeille-perlon,
De grâce, écoute-nous
Saint Crabe-chien-bleu,
De grâce, exauce-nous
Saint Criquet-léopard,
De grâce, écoute-nous
Saint Moustique-bouclé,
De grâce, exauce-nous.”

Tout entomologue qui se respecte sait que chez le moustique quelle que soit la variété, l’espèce, l’ordre ou le sous-ordre, la famille ou le genre, seule la femelle est buveuse de sang invétérée. Mais une nouvelle race de mâle carnassier était née : le cavalier de l'Apocalypse, j'ai nommé Sa Majesté, l'Honorable moustique-jaguar-abeille-crabe-criquet-requin, maudit et fui comme la peste de temps immémoriaux alors même qu'il n'avait pas encore atteint l'âge de la puberté et qu'on le dénommait déjà Trente-Six-Pieds-Gris ! Et ces douze saintes trinités de squales instrumentistes, mi-mâles, mi-femelles, au lieu d’aller butiner comme de coutume le nectar des fleurs d'oranger, s’étaient mis en tête d’inoculer leurs dièses de venin étourdissant à qui mieux mieux. Il y eut même des applaudissements ! De maigres applaudissements, s’entend, pour donner le change de la part de l’île en débâcle. Mais ces concertistes d’un nouveau genre gardaient leurs pieds gris sur terre, n’ignorant pas qu’une fois leurs ailerons tournés ce qu’on entendrait après “Victoire, tu régneras ! Ô Croix, tu nous sauveras !” serait : “Un bon cavalier de l'apocalypse c’est un cavalier de l'apocalypse mort et incinéré sans fleurs ni couronnes.” Alors en attendant l’heure fatidique du retour de bâton, le début de la curée, les indésirables s’en donnaient à coeur joie. Tels des cinglés évadés d’un asile mental, les escogriffes déchiquetaient sans protocole les rémiges de l’île, disséquaient la rivière Sens et ses eaux sacrées comme un banc ivre de piranhas, la sarclaient sans ménagement, la sillonnaient en spirales tournoyantes, l’écalaient, la décalaient, la démâtaient un bon petit brin, la détroussaient à la fourche des chemins, la corrigeaient comme une malpropre, la charriaient pour enfin l’amarrer sans épissure à la mangrove. Commença alors la colonisation, l’errance de griffes, de barbes de chats et queues de juments, la glissade dans l’apesanteur de vent et de pluie, de fracas et de flammes. Eternel XXIX traça de sa double faux à trente-neuf lames aiguisées un arc-en-ciel de fagots de bois sec et d’eau fraîche aux pieds de Mademoiselle K amarrée à un totem vicieux dressé dans une niche de fourmis rouges. Ni le lait des femmes qui donnaient à téter, ni le venin des soles de Moïse n’aurait pu servir d’antidote à tant de piqûres dans les yeux de la gazelle sommée d’avouer aux quatre vents le point cardinal où s’était baugé le nombril d’orchidée aux ailes déployées dont elle tendait le labelle.
“Rassemble tous nos frères 
A l’ombre de tes grands bras. 
Par toi, Dieu notre Père 
Au Ciel nous accueillera.”
Bien au contraire, loin de reculer, le grand timbalier polyforme lui éplucha les fesses à coups de badines de tamarin des Indes et de prune de Cythère qui rebondissaient gentiment comme des ressorts dans un corso fleuri, lui pluma les ailes comme un ortolan, la pela comme un lapin, lui laboura le dos de douairière comme un champ de patates à coups de branches de café, filandreuses comme de la viande de cheval, comme des morceaux de canne à sucre, avec des noeuds partout, partout.
“A moi, à l’assassin ! On m’immole !”
Chaque noeud qui pétait dévorait de sa faim canine un morceau de morne, retranchait un lambeau de peau à l’île aux Zoulous. Même saint Donat Culicidé, martyr, l’esprit renégat de la mangrove, le seul qui, malgré ses oreilles coupées, sa fleur de lys étampée sur l’épaule et ses jarrets estropiés, eût pu donner la réplique à l’ostrogoth polyglotte, lui dire sans que cela fût pris pour du badinage :
“Au nom de la foi, halte là, vieux macaque-singe volant, Habemos papa, moustique, requiem, demi-tour droite, déposez armes !”
le seul rebelle qui eût pu prendre au collet, puis ligoter le multiple pacha major au bûcher, faire sentir à cet impudent le bon goût âcre de son tison, lui montrer de quel bois marron on se chauffe sous la fournaise, avant de le cisailler de son cantique comme un diamant fait chanter le verre et ce jusqu’au rassasiement, eh bien, vous dis-je, même saint Donat, martyr, le maître-chaman en amulettes et déroutage de tempêtes picrocholines, Dieu de Miséricorde, s’égosillait à l’agonie, en perdition, fessé, absous, ballotté comme une coque de noix de coco, astiqué, béni par la technique de danse de l’esprit qui multipliait ses chorus de coups de talons, de pas sautés, piqués et chassés, ses sauts ballonnés, ses déboulés et ses fouettés. La planète était semble-t-il devenue sa paroisse ! Ce bain royal primordial allait-il durer cent quatre jours ? Il tenta bien de faire montre d’une belle résistance par deux sauts chaloupés, trois crocs en jambe retournés, quatre queues-de-raie, cinq bouches-de-crabe, six demi-lunes, sept bananiers, huit chandelles noeud coulant, neuf coups de serpe et pour parachever sa mission et cetera sauts de la mort ! Ce fut en vain. Le saltimbanque, magnifique alezan, se montrait maître du jeu d’esquive et de damier et même la pluie suspendit un instant sa voltige pour regarder presque religieusement les acrobates, nus couverts de cendres, en plein vol, brandissant tour à tour épées, tridents et crosses. Bientôt c’est contraint et forcé que saint Donat dut déclarer forfait sous l’éteignoir, tel un infirme asphyxié et impuissant, les yeux en éventail ne pouvant que constater les dégâts à l’intérieur des palétuviers enchevêtrés comme pour un jeu de mikado. Pilonné sans relâche, chassé par la vermine comme un pestiféré de son port d’attache, il dut lui aussi rentrer dans le rang et entonner le refrain . (On aurait eu le tournis à moins).
“Cyclone, tu régneras ! Chaos, tu nous sauveras !”
Une courte entracte et c’est avec un bel appétit que le beau parleur reprit sa logorrhée. Amis de la vérité, ai-je besoin de vous dire que la dictature du vent s’installa dans le pays et que, loin d’assouplir sa position, le président auto-proclamé de la République Démocratique d’Hurakhan se mit en devoir de boire le calice jusqu’à la lie, maniant la calotte et le bâton, le sabre, la pince et la machette avec la dextérité d’un acrobate qui peut prendre trente-neuf formes différentes de désastre ? Quels coups de liane, la compagnie, qui s'incrustaient tels les triples fouets bardés de plomb dans les chairs! Des coups de boutoir incroyablement terribles ! Que dis-je ? De bons coups de dard négligents mais redoutables auxquels l’île pouilleuse, maltraitée, usée jusqu’à la trame, dépouillée de ses magma et corail à la dérive, aurait mille fois préféré les piqûres des mouches à café, les attaques conjuguées au participe présent et passé des papillons à quatre yeux, des perroquets rayés, des demoiselles à queue jaune et des crevettes musiciennes ! Non seulement c’était la fête au cyclone mais c’était mardi-gras en plein mois de juin ! Un seul carnaval de venin de vipères des sables et de vipères fer-de-lance cent pour cent pur vesou, des cendres et des scories en veux-tu, en voilà pleuvant dur sur une île chevauchée décornée du sol au plafond qui n’était plus désormais qu’un seul coupe-gorge, un seul parc à poulpes qui grelottait dans ses chiures kocho koto kocho koto. “Arrêtez grêle et tonnerre !”, répondait l'île aux Zoulous en choeur, rincée, lessivée, dépecée, éviscérée mais toujours, bien qu'endeuillée, bouche bée devant les improvisations de l’autodidacte de génie qui sonnait son olifant, exigeant qu’on lui prête fidélité sans faille. Aucun postulant ne se présentant pour être intronisé dans la commanderie du souffle et être sacré qui chevalier, qui chambellan, qui procureur, qui grand-chancelier, bouchonnier, sénéchal ou grand-maître, il ne restait qu’à prendre son mal en patience, gérer l’ingérable, laisser s'échapper son précieux nectar ! Ne pas crier, ne pas bougonner, ne pas s’arc-bouter : tels étaient les trois commandements. Il fallait esquiver la ribambelle de coups de crochets qui vous esquintaient, déchiraient vos os en mille morceaux, tout en feignant d’être touché par le vrombissement de la grâce à l’heure du trépas. Faire le dos rond, encaisser le choc, ne pas narguer, ni sous-estimer l’Apache, surtout baisser les yeux à l’heure où parlent les grandes personnes ! Du respect pour la tiare du grand Zéphyr qui fait ripaille. Brandy por favor et hareng saur, piments, maïs grillé et bananes rôties à volonté à la santé du fauve dont les couleurs du blason évoluaient entre le noir, le blanc et le violet ! Car maître cyclone, le mérenguerrier du chaos, dans sa houle perché au coeur tantôt des cinquantièmes hurlants tantôt des quarantièmes rugissants, même s’il n’avait rien encore physiquement d’un gâteux mal léché, était en son for intérieur de ces vieux beaux, invisibles et gâtés, de ces patriarches bedonnants et libidineux, sourds et aveugles, rassis plus que rassis, ratatinés sur leurs relax de mahogany, faisant les yeux doux à des embryons imprenables. On se devait de pactiser, accepter de payer le principal avec intérêts et correction monétaire, sans jamais, au grand jamais, contrarier ces messieurs à mauvais escient. Car dans ce cas ils vous ferraillaient sans pitié, vous roulaient cul par-dessus tête et vous suçaient, tout en vous cajolant à rebrousse-poil, la moelle des cheveux. Instantanément leur tignasse d’albâtre comme du sable de bord de mer s’en trouvait par voie de conséquences requinquée et recouvrait splendeur, verdeur et chatoiement dignes de leur rang ! Ce fléau d'Eternel XXIX avec tout son gabarit, son geste, sa prestance et son panache allait-il abdiquer devant son île aux Zoulous et son ambassadrice de charme plénipotentiaire (j’ai nommé ici Son Excellence Madame Artémia Guimbo, notre Mademoiselle la Chevalière), faire serment d’allégeance, desserrer l’étau redoutable, baisser pavillon, bref débander à l’orée du bois joli sans laisser mijoter encore un peu les pleins et les déliés de sa signature biliaire sur chaque microsillon, sur chaque carnet de bal, chaque parquet de sciure, chaque talon haut, chaque éventail or whatever it is ? Ma foi, non, merci infiniment ! La musique était trop belle, vraiment !
Da capo, maestro !” ronronna His Airness, ce vieil amant, le potentat, de son plus fier miaulement de moustique métissé de jaguar rouge, d'abeille, de crabe-renard à râble noir et de criquet enroulant de plus belle ses tiges de figuier sauvage autour de l’île miraculée qu’il étreignit comme un vulgaire tuteur de bois mort.
Mais quelle étreinte, mes amis ! Quelle étreinte ! Maman, maman, maman, maman, maman ! "Le roi te touche, Dieu te guérit" dit l'adage. L'île qui n'était plus que suppurations et défigurations implora que l'Eternel ait pitié d'elle ! Et dans un ultime sursaut d'orgueil puisé du fin fond des tréfonds envoya valdinguer pain des pauvres et Extrême-Onction qu'on s'apprêtait à lui administrer à son corps défendant, réclamant son droit à l'ointe sacrée, au toucher royal des écrouelles.
"Mort où est ton aiguillon ?", fit-elle encore tandis qu'elle buvait calmement sa énième rasade de rhum-piment ! "Embrasse-moi, tonnerre !" mais le maître danseur de banda, ce mal élevé, ce grivois, ce macabre, cet excommunié, ce profanateur, ce dictateur, ce prétendant à vie élu par un million trois cent mille voix et aucun vote contre, ce souffle lubrique mâchonnait consciencieusement son porte-cigarette. Elle vit encore un instant sa canne de bois de fer tournoyer comme dans un film au ralenti puis sombra dans la transe.