Jugement rectificatif de l'acte de décès de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone le 20 avril 1899
République des Iles-Unies des Reliques
Au nom du peuple reliquois
Le Tribunal de première instance de Station Wolfork, jugeant en matière civile a rendu sur requête le jufgement suivant:
A Messieurs le Président et les Juges du Tribunal de première instance de Station Wolfork
Le Procureur de la République par intérim prés le tribunal de ce siège agissant dans l'intérêt de l'ordre public
Vu la demande de la Veuve Tito-Dandy demeurant à Kalakata;
Attendu que la dite dame expose que feu Tito-Dandy (Orphélien-Félix) est décédé à l'Hospice des Aliénés de la commune de L'Epée ce treize juin mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf et qu'ayant été déclaré à son décès sous le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone, il y a lieu de rectifier l'acte de décès du sus-nommé;
Attendu que la demande de la veuve Tito-Dandy est justifiée par les pièces qui sont produites à l'appui;
Attendu que c'est par suite d'une erreur commise par l'Officier de la commune de L'Epée que l'acte de décès porte Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone au lieu de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Attendu en effet qu'aux termes de l'acte de naissance du décédé dressé par l'officier de l'Etat Civil de Kalakata il est né le 25 décembre 1845;
Requiert en conséquence qu'il plaise au tribunal sur le rapport de l'un des Messieurs les juges rectifier l'acte de décès du sus énoncé
Dire que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone sous lequel il est désigné y sera remplacé par celui de Tito-Dandy (Orphélien-Félix);
Ordonner que le jugement à intervenir sera inscrit sur les registres de l'année courante de la commune de L'Epée;
Que la mention de la dite rectification sera faite en marge de l'acte réformé partout où besoin sera;
Qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification;
Qu'enfin le jugement à intervenir sera écrit et expédié sur papier libre et enregisté gratis, vu l'indigence constatée de la veuve Tito-Dandy (Orphéĺien-Félix).
Parquet, le 20 avril 1909
Le Procureur de la République par intérim
Signé: César Dégardel
Nous, président du tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques)
Vu la requẽte qui précède
Indiquons l'audience de ce jour 20 avril 1909 pour être sur notre rapport statué sur la dite requête.
Signé: Ernest Bougainville
Le Tribunal,
Vu la requête qui précède;
Ouï Monsieur Bougainville, président de ce siège, qui s'était commis à cet effet en son rapport;
Ouï monsieur Dégardel, Procureur de la République par intérim, en ses conclusions;
Après en avoir délivré, conformément à la loi
Adoptant les motifs de la requête
Dit que l'acte de décès inscrit sur les registres de l'Etat civil de la commune de l'Epée le 13 juin 1899 sous le numéro 75 sera rectifié en ce sens que le nom de Victor-Solange Eternel dit Chevalier Cyclone y sera remplacé par celui de Tito-Dandy Orphélien-Félix qui est le vrai nom du décédé;
Ordonne que le présent jugement sera transcrit sur les registres de la commune de L'Epée, que mention en sera faite en marge de l'acte réformé; partout où besoin sera; qu'expédition n'en pourra désormais être délivrée sans contenir la dite rectification.
Les dépens passent en frais de justice criminelle.
Ainsi jugé et prononcé publiquement au Palais de Justice par le tribunal de première instance de Station Wolfork (Iles-Unies des Reliques) en son audience civile du jeudi 20 avril 1909.
Etaient présents:
Messieurs Bougainville, Président, Dacalor, Juge, Etienne, Juge par Intérim, Dégardel, Procureur de la République par intérim et Georges Blombo, commis -greffier.
Et ont signé le Président et le Commis-greffier
Signé: Bougainville et Blombo
Le Bal d'Entre-Deux-Morts ou Les Très Riches Heures de Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone
L'archipel des Iles-Unies des Reliques est situé au large de Macondo et du Grand Marécage de Wolfork dans la Mer d'Entre-Deux-Morts. En dépit du chemin de croix permanent qui s'y déroule entre racines et rhizomes, Artémia Guimbo, marchande de simples de son état, et Victor-Solange Eternel, dit Chevalier Cyclone s'affrontent et se rejoignent dans un bal étrange sous la protection de saint Antoine-des-Divins-Plaisirs.
Le mouvement se situe sur un arc tendu entre deux morts.
Movement is situated on a tended arc between two deaths.(Le mouvement se situe sur un arc tendu entre deux morts.) Doris Humphrey
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19.3.07
Bisous partout et nulle part ailleurs !

Alors qu'il évoquait avec Artémia Guimbo, vingt-deux ans après, leurs premières rencontres, Orphélien fut surpris par la mémoire précise dont elle faisait preuve pour certains épidodes et par le brouillard profond où elle était plongée pour d'autres. Lui même n'était pas mieux loti ...
Il se souvenait ainsi parfaitement l'avoir surprise en pleine nuit en plein dévergondage mystique dans la mangrove de Saint-Hyacinthe. Il avait d'ailleurs les photos pour le prouver. Et il les lui remit avec un grand sourire cynique en disant :
- Tiens c'est pour toi. Ca aurait été dommage de perdre un spectacle comme cela. Moi j'étais juste là au bon endroit et à la bonne heure avec mon Baby Rolleiflex !
- Ah tu les as gardées tout ce temps ces photos ? Tu ne les as pas publiées au moins ?
Puis se jetant avidement sur les photos, elle fit :
- Ah j'avais les cheveux si longs à l'époque ?
- Tes cheveux, je n'ai pas trop fait attention, vu que tu étais nue comme un ver avec comme seul costume le fameux collier en os prêté par Flore de Sainte Rita.
- Maintenant j'ai changé. J'ai pris un peu de poids.
- Mais ce n'est rien à côté de moi. Moi c'est bien 30 kilos que j'ai pris. Alors que toi tu es toujours une femme-violon.
- On voit que tu ne vois pas la culotte de cheval, les vergetures et les poignées d'amour.
- Mais moi je n'ai pas changé à ce niveau là. mes goûts sont toujours les mêmes. J'adore ce corps. On dirait qu'il a été cousu sur mesure pour le mien !
- Arrête de faire des promesses que tu ne pourras pas tenir !
- Ensuite tu es rentrée chez moi comme une voleuse et tu m'as violé comme un malpropre! Tu avais oublié ?
- Moi, te violer ?!!
- Oui j'étais en train d'écrire et tu en as profité pour me violer. D'ailleurs je ne me plains pas, mais les faits sont les faits...
Le lendemain leurs routes s'étaient séparées au petit matin. Le temps avait passé. Elle avait connu la dérade, la déraison. Puis un mercredi des Cendres, quelque dix ans après, le hasard les avait réunis à nouveau sur l'île de l'Epée chez Pépita Sandragon, la mère d'Artémia...
Ils s'étaient alors retrouvés au cimetière le jour suivant pour l'enterrement d'Arsène Tamarin dit Boniface, mort à cause d'une arête d'orphie qui lui était restée en travers du gosier.
- C'était un mercredi des Cendres. Là encore tu as fait des photos que je n'ai jamais vues. Tu ne te souviens pas ? Un mercredi des Cendres ! On avait fait de l'orphie boucanée et du colombo de guimbo...Tu avais encore ton Rolleiflex ! Tu l'as encore ?
Lui l'avait oublié. Il pensait l'avoir rencontrée ensuite au Bal de Kalakata.
- Un mercredi des Cendres! Mais comment ai-je pu l'oublier ! Si j'ai oublié c'est que je devais être saoul alors ! J'avais beaucoup bu ?
- Non pas plus que ça. On a même dansé ensemble à un moment !
- Si on a dansé, fit-il, c'est que tu devais savoir fichtrement bien danser. Car à l'époque et jusqu'à maintenant je n'invitais que celles qui savaient danser...Et après l'enterrement de Boniface à Kalakata on s'est revus ?
Elle sourit pour dire :
- Non, mais tu ne te souviens de rien décidément. Nous sommes sortis du cimetière ensemble et tu m'as ramenée chez toi. Mais je n'ai jamais su danser ! Je me débrouille, c'est vrai, mais, d'après ce que je me souviens, ce n'est sûrement pas pour ça que tu m'as invitée.
- Je t'aurais invitée pour ton corps alors ? Ou alors c'est que tu m'as souri, avec ce sourire dévastateur que tu as encore sur les lèvres. un peu moqueur, quand même. J'ai dû vouloir relever un défi...Ou alors encore ce collier en os que tu portais...Je crois que c'est au collier que je ne peux pas résister. il doit y avoir du plus et du moins dedans.
- Moi je crois que tu voulais surtout danser avec mon corps....D'ailleurs le collier il y a belle lurette que je ne l'ai plus. Il s'est volatilisé. Comme toi tu t'es volatilisé d'ailleurs. Au fait qu'as-tu fait de beau à Macondo ?
- Deux femmes et quatre enfants. Et toi ?
- J'ai ma fille Tanajura dont je t'avais parlé à l'enterrement tu te souviens. maintenant c'est une femme. Elle fait ses études de pharmacie à Macondo. Quant à moi j'ai été à droite à gauche. Je me suis attachée. J'ai rompu. Depuis septembre je suis seule et heureuse !
- Tu n'en soufres pas ?
- Je vis seule mais j'ai beaucoup d'amis, ma fille, ma mère, ma soeur. Et puis il y a les plantes médicinales qui me prennent tout mon temps.
- La chair est faible....Et pourquoi nous sommes-nous quittés ?
- C'est toi qui m'as quittée ?
- Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas, tu ne voulais plus de moi.
- Parfois, j'y ai pensé et je me suis demandé pourquoi nous nous étions quittés. J'en ai conclu une crise de jalousie de ta part.
- Moi, jalouse, jamais, au contraire... Ce serait plutôt toi
- Alors, disons possessive ou exclusive
- Tu me disais toujours calme-toi, calme-toi.
- Je crois me souvenir en effet que tu étais particulièrement gourmande, plutôt difficile à satisfaire.
- Le revoila, le Tito-Dandy, toujours prêt à écorcher. Oui en effet, gourmande je le suis encore. Je suis toujours comme ça. Je n'ai pas changé. J'adore faire l'amour...Au fait tu te souviens quand nous sommes partis un mois ensemble avec ton canot blanc et que tu m'as abandonnée toute une nuit pour un mariage gitan. Je me souviens encore que tu étais toujours en érection.
- Peut-être à cause de la jupe que tu portais.
- Je me souviens aussi que tu avais un drôle de chapeau.
- Ah bon ? Un béret ? Un calot ? Un képi ?
- Un drôle de chapeau que je détestais.
- Moi ce que j'ai détesté c'est quand je suis venu te voir en août à Kalakata ! Tu m'as envoyé ta soeur ! C'est alors que j'ai su que nous étions cousins !
- Oui mais tu n'étais pas venu à Kalakata pour me voir. On n'était plus ensemble.
- Tu m'as vraiment déçu. J'étais venu pour te voir. Sinon que diable serais-je donc venu faire à Kalakata ?
- Tu aurais pu venir pour la treizaine à Saint-Antoine-des-Plaisirs-Divins par exemple !
- N'importe quoi ! Ta soeur heureusement m'a bien reçu. Nous avons même campé au bord du lac Kalakata. C'est un bon souvenir malgré tout. On a essayé de pécher des poissons à la main.
- Pendant que j'étais malade tu m'as écrit !
- Ah oui ? Et pourquoi je ne suis pas passé directement te voir ?
- Tu te souviens comment tu terminais toujours tes lettres ?
- Ah je t'ai écrit souvent ?
- Je crois. J'en ai conservé une. Tu te souviens ?
- Pas du tout !
- Tu finissais toujours par : Bisous partout et nulle part ailleurs !
1.3.07
Orphie boucanée et colombo guimbo Partie 1

Ce matin-là, c'était un Mercredi des Cendres. Pepita Sandragon était dans tous ses états ! Madame avait de la visite prévue pour le déjeuner ! Quand elle arriva en bougonnant dans sa cuisine, à six heures du matin, pourtant, les fourneaux étaient déjà en pleine activité. Sa première fille Pilar, musicienne et artiste-peintre renommée, était déjà à la manoeuvre depuis une bonne heure.
Pour ainsi dire, Pilar était même à la manoeuvre depuis le Mardi-Gras quand un chasseur de ses connaissances lui ramena chez elle à Kalakata ses huit roussettes contre espèces sonnantes et trébuchantes.
Elle commença, selon une habitude bien établie, à prélever le pénis du renard volant. Cela se fit sans mal et elle mit immédiatement l'appendice à bouillir à grande eau. Plus tard elle récupérerait l'os du pénis de l'animal et lui ferait rejoindre les innombrables spécimens d'attributs de mammifères de toute provenance qu'elle conservait depuis des siècles entre matelas et sommier à ressort.
Il fallut ensuite écorcher les volatiles. Pour cela elle eut vite fait de les flamber un par un, puis une fois refroidi, de leur briser la colonne vertébrale afin de détacher la chair de la peau. Parfois elle les traitait différemment ces renards volants : pour les dépecer, elle plongeait lea animaux dans une grande bassine d'eau bouillante et ensuite il n'y avait plus qu'à détacher la peau et à retirer la peau des os.
Enlever les têtes de ces flying foxes n'avait rien de bien ragoûtant, mais il fallut bien s'exécuter et les vider bien proprettement, puis les laver à grande eau citronnée et vinaigrée à trois ou quatre reprises pour se débarrasser du sang. Enfin elle put les découper en quartier et les réserver avant de les mettre à mariner
Elle était arrivée en bateau sur l'île de l'Epée, où demeurait sa mère, la veille au soir avec ses ustensiles et sa marinade de guimbo qui allait macérer toute la nuit. Une marinade à base d'oignons émincés, de vinaigre, de thym, de quatre-épices, cannelle et clous de girofle, sans oublier le poivre concassé. Tout de suite en arrivant avant d'aller se coucher elle avait préparé aussi les garnitures, de quoi s'avancer pour le lendemain, car il y avait à faire. Emincer l'oignon, éplucher l'ail, le gingembre, faire tremper le tamarin dans de l'eau tiède, mélanger tout cela au colombo et écraser le tout dans un mortier.
Et depuis 5 heures du matin qu'elle était réveillée elle n'avait pas chômé, la pauvre. La preuve : son colombo guimbo, son fameux colombo de chauve-souris, embaumait la maison.
Pépita Sandragon s'approcha du canari qui sentait si bon les fleurs et les fruits de fromager et de sapotillier et fit mine de renifler. En réalité elle escomptait se saisir d'un bon morceau de viande, profitant du fait que sa soeur était occupée à se laver les mains, faisant face à l'évier, mais avant même que sa main n'atteignît l'objet de ses convoitises, elle reçut un coup de spatule en bois qui la fit sursauter.
- Aïe. mais on ne respecte plus sa mère ! fit Pépita, faisant mine de froncer les sourcils.
- Bonjour, on a bien dormi ! dit sa fille en souriant. Tu croyais que je ne voyais pas ton manège. Mais on dirait que tu as de moins en moins de réflexes ! Ca t'apprendra à mettre tes mains de femme à cochon dans mon canari !
Elle continua, toujours le dos tourné, à s'essuyer les mains dans une serviette de cuisine qu'elle rejeta nonchalamment sur l'épaule.
- Combien de fois t'ai-je dit qu'on se sert avec une fourchette, qu'on ne remet pas dans le canari la cuillère qu'on a porté à la bouche, et j'ai beau répéter, répéter, tu es toujours là avec tes vieilles habitudes. Si au moins tu demandais...
Pépita se saisit d'une fourchette et piqua un bon morceau dont elle ne fit qu'une bouchée mais qui brûla sa langue. Elle se mit à sauter et souffla en tentant de rafraîchir sa langue.
- oh la la ! c'est chaud !
- Bien fait ! Je trouve même que tu ne t'es pas assez brûlée, fit-elle en riant. Alors ça peut aller ? Et le sel, il est comment ?
- Ca peut aller. Toi, tu me connais avec le sel, je n'en ai jamais assez. Pour moi ça peut aller.
- Ca peut aller, ça va ou c'est excellent ? Je n'ai pas compris ? Explique-toi bien !
Pour pouvoir décider en toutes connaissances de causes, Pépita se préparait déjà à planter sa fourchette une deuxième fois dans le but de pêcher un autre morceau quand Pilar la devança en plaçant un couvercle sur le canari.
- Mais j'ai une fourchette !
- La dégustation est terminée. Tu poursuivras tout cela à table. Tu as oublié peut-être que nous avons des invités ?
- Mais c'est moi qui invite, il faut bien que je vérifie la qualité des plats, quand même, tu exagères ! rétorqua Pépita
- Oui mais c'est toi qui exagères trop. Si je te laisse, il ne va rester pour midi que la peau et les os des guimbos. Et puis souviens-toi. Arsène Tamarin, Flore de Sainte Rita et ton cousin Tito ce sont des invités de marque. Et puis tu ne vas pas passer la journée ici. Tu as oublié que tu dois aller chercher le poisson ? Allez, ouste, laisse-moi terminer mes affaires tranquillement!
Pépita fit semblant de battre en retraite devant Pilar, de déguerpir sans demander son reste. D'autres occasions, de multiples occasions même, se reproduiraient dans la matinée. Elle pourrait se rassasier de guimbo avant même de passer à table.
Mais sa fille aînée avait raison : sans poisson pas d'orphie boucanée et pas d'orphie boucanée pas de mercredi des cendres.
Elle enfourcha une robe, la première qui lui tomba sous la main, se glissa dans une paire de souliers à talons, se donna un coup de peigne en vitesse, enfourna un chapeau de paille, vérifia dans le miroir l'alignement impeccable de sa mâchoire, mit son porte-monnaie au chaud dans son soutien-gorge et sans même avoir pris son bol de café se mit en quête, sac d'osier à la main, de ramener les cinq kilos d'orphie qu'elle avait commandés à son compère Dégardel, maître-sennier devant l'Eternel.
Cinq kilos, c'est peut-être un peu trop quand même. Avec la moitié ce serait amplement suffisant quand même mais ce qui était fait était fait, il valait mmieux qu'on en ait en trop que pas assez. Et puis son jardin qu'elle n'avait pas encore arrosé ! Et le pain ! L'orphie boucanée, plat indispensable de son mercredi des cendres, plat préféré de son invité d'honneur! Il était déjà sept heures du matin, quand elle arriva sur la plage auprès du canot de Dégardel. Bien sûr, elle n'était pas la première. Il lui fallut faire la queue et elle était en douzième position. Pour faire passer le temps elle posa deux doigts de spécialiste sur la chair bien ferme des dorades, avisa un bon morceau de requin, se ravisa, mania l'énorme thon qui trônait, caressa le thazard, huma le coulirou, regarda à droite, obliqua à gauche pour s'apercevoir qu'il n'y avait aucune qualité d'orphie, ni mâle, ni femelle, ni jeune ni adulte dans la glacière. Elle fit sa mine déçue et révoltée des mauvais jours, pour finalement sortir deux gros billets d'un sac plastique qui apparut tout-à-coup de son soutien-gorge, et qu'elle tendit au vendeur de poisson.
-"Alors compère, elle est prête ma commande ? Tu as déjà mis de côté ?"
- Mais quelle commande, chère ? Seul le Bon Dieu commande la mer ! Tu veux deux coulirous ? Ils sont frais frais frais ! Regarde !
- Arrête de jouer ! Tu aimes trop les couillonnades ! J'ai de la visite. Je vais faire boucaner des orphies !
- Ah oui. mais où j'ai mis ça. je n'en ai pas beaucoup, tu sais. Et il se gratta la tête. J'avais promis aussi à Unetelle...
- Comment tu n'as pas beaucoup si je t'ai passé commande depuis la semaine dernière. Arrête de jouer avec moi, mon petit bonhomme. La rage commmençait à monter.
Finalement Dégardel remonta dans son canot et fit apparaître de son fond de cale une bassine jaune pleine d'orphies.
- Ca te fera cinq kilos bien pesés
Au retour, après avoir traversé précautionneusement la route du bord de mer, elle passa à l'épicerie pour prendre son pain, puisque le lendemain de carnaval le boulanger ne livrait pas de pain.
- Un vieux pain rassis ! pensa-t-elle en elle même, mais que faire !
Elle prenait le petit sentier qui menait vers chez elle quand elle vit la fumée s'élever au-dessus de sa maison.
- Ah ? Artémia est déjà arrivée ? Et moi qui n'ai encore rien fait ! Elle qui aimait tant ses affaires bien faites. Il était déjà plus de huit heures et son poisson n'était même pas nettoyé !
Elle se mit à galoper comme un cabri.
- Mais qu'est ce que tu as ? lui fit Artémia la voyant arriver essouflée comme un boeuf
- Allez, faites-moi place nette dans ma cuisine. J'ai mon travail à faire
Nettoyer une orphie c'est une affaire de spécialiste. C'est ce que Pépita entreprit de démontrer à Artémia. Les orphies la regardaient de leurs grands yeux gélatineux mais leurs mâchoires de crocodile ne lui firent pas peur. Elles pouvaient bien avoir les dents acérées et les arêtes vertes elle n'en ferait qu'un bouchée du tylosorus acus acus !
Elle se mit au travail : éviscéra, écailla, lava, sala, rinça, égoutta et confia à Artemia la noble tache de fumer tout ça au feu de bois de canne à sucre.
- Soixante-dix degrés, c'est la température idéale, ni plus ni moins, indiqua-t-elle à sa fille, qui hocha la tête, histoire de lui faire savoir qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.
Elle s'affairait autour du brasier et s'apprêtait à mettre le premier morceau de poisson à fumer sur le boucan quand apparut le premier invité, Orphélien Tito-Dandy, cousin de Pépita Sandragon. Tito, comme l'appelait tendrement Pepita, était photographe et ne se déplaçait jamais sans son Baby RolleiFlex. Toutes les cinq minutes il vérifiait pour voir si l'appareil était toujours là.
- Tu as vu Baby ? demandait-il quand parfois il l'égarait.
Tito avait cinquante-quatre ans, à peu de choses près l'âge d'Artémia, 48 ans.
A midi pile, alors que tout était en place, les invités d'honneur se présentèrent devant la porte. Arsène Tamarin, dit Boniface, marin-pêcheur, propriétaire de bar, commandeur de quadrille à ses heures, était invité avec sa concubine de dix huit ans, six mois et deux jours et douze heures sa cadette : Flore de Sainte Rita, ex-miss Quadrille d'Or. Arsène allait sur ses soixante-sept ans. Flore était la filleule de Pépita, une filleule que cette dernière considérait presque comme une fille et qu'Artémia et Pilar considéraient presque comme une soeur.
Aussitôt que la voix tonitruante du Commandeur se fit entendre, Pepita se mit en demeure de l'accueillir.
- Bonjour, Arsène, fit-elle
- Mais appelle-moi Boniface, voyons !
- Alors Boniface, vous allez bien ? Vous avez fait bon voyage ? Et toi, ma chérie ? oh mais tu es en beauté. On voit bien que le Commandeur s'occupe bien de ma filleule.
C'était Mercredi des Cendres. L'assemblée ne portait que du noir et du blanc, comme il était de rigueur, en cette fin de carnaval.
- Comment vas-tu, marraine ?
- Tiens je t'ai ramené deux bouteilles de Champagne, fit le Commandeur. Mets-moi ça à glacer, s'il te plaît
- Oh mais ce n'était pas nécessaire. On a ce qu'il faut...
Et elle fit signe à sa fille Pilar de servir les apéritifs.
- Mais tout le monde est déjà servi, maman ! fit cette dernière
- Oui mais ils ont peut-être peur de se resservir. Encore un petit apéritif pour vous, Monsieur ? Et toi Tito, tu prendras bien un petit quelque chose ?
On allait bientôt se laver les mains et passer à table.
C'est alors que Tito eut l'idée de prendre des photos souvenir dans le jardin à côté des balisiers. Monsieur Tamarin, le commandeur, et sa concubine Flore de Sainte Rita, ex-reine du Quadrille d'Or, d'abord, noblesse oblige, puis le couple avec la marraine, puis les deux filles avec leur mère, Pilar, Artémia et Pépita, puis Artémia, Pepita et Flore. Ensuite on fit une photo de tout le monde. Juste avant de passer à table Boniface proposa de prendre une photo de Tito et d'Artémia, puis de Tito et sa cousine Pépita. Ce qui fut accepté. On rangea l'appareil et on passa aux choses sérieuses.
- Cavaliers, cavalières ! A l'attaque, fit Pepita Sandragon !
20.2.07
Quand je n'ai pas de bleu éthylène, je mets du bleu de méthylène

Pour paraphraser Picasso qui disait "quand je n'ai pas de bleu, je mets du rouge" le maître photographe Orphélien Tito-Dandy disait : "Quand je n'ai pas de bleu éthylène, je mets du bleu de méthylène". A vous de voir si vous êtes sur la même longueur d'onde dans le spectre qui nous sépare du visible et de l'invisible.
Selon lui les bleus de sa jungle rivalisaient et de loin avec les bleus Klein. Bleus ciel, bleus marine, bleus lagon, bleus roi, bleus pervenche, bleus saphir, bleus zinzolin, bleus de Prusse et de Delft, bleus cyan, ardoise, pétrole, bleus d'Auvergne, bleus cobalt, outremer, bleus céruléen, indigo, de Nîmes, bleus turquoise, bleus d'aniline, bleus éthylène tous sublimés dans un même élan dans son bleu de méthylène !
2.5.06
Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 9

9
Cela sentait la cire d’abeille et l’essence de térébenthine quand Mademoiselle la Chevalière s’était présentée pour la troisième fois le mercredi matin de grand bonne heure à l’entrée de l’atelier de son cousin Orphélien de Tito-Dandy. Elle avait trouvée porte close ! Il était sans doute plus facile de joindre le photographe-charpentier de marine à son quartier-général, chez Boniface, mais le patron du temple de perdition n’ouvrait qu’à cinq heures. Et quel prétexte inventer pour venir réveiller les gens ? Personne n’achète, ne loue ni n'emprunte une arche funébre avant cinq heures du matin même pour fêter saint Coeur du Matin ! D’ailleurs on ne savait que par bribes des allées et venues du bohémien mais qui ne tente rien n’a rien ! Alors elle avait fait les cent pas, fait mille détours, vingt quatre-chemins de traverse entre église, marché et cimetière, épiant un signe quelconque de sa présence, mettant sur pied toute une stratégie de reconquête pour récupérer son innocence. L’important était de s’approcher de lui au plus près. Si cela ne suffisait pas, l’amadouer, se disant prête à payer rubis sur l’ongle ce qu’il faudrait pour la mise en route en urgence urgentissime de la fabrication de son cercueil pour la procession de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisir.
Immédiatement elle préciserait à la personne :
- Quelque chose de très simple, de très frais, sans capitonnage inutile de satin de soie naturelle mauve, sans repose-pieds et sans appui-tête.
En revanche elle spécifierait le matériau : surtout pas de l’aluminium, ah ça non. C’était un matériau un peu trop définitif à son goût, vu qu’il fondait à six cent soixante degrés Celsius et ne consentait à s’évaporer qu’à deux mille trois cent vingt-sept degrés Celsius. Imaginez s’il avait fallu faire la conversion en Fahrenheit ! Par combien aurait-il fallu multiplier encore ? Et pas de cercueil hermétique en tôle galvanisée non chromatée non plus car elle n’avait ni gale, ni lèpre, ni béribéri ! Ca aurait pu à la limite être du bois naturel, du plus bel aspect, du cent un pour cent palétuvier rouge séché au grand air pendant deux ans, avec pour seule et unique finition, car tout de même elle n’était pas une indigente, un bon lustrage à la peau de requin.
Et pas quelque chose à la va-te-faire-fiche, évidemment ! Sur sa lancée elle soufflerait :
- Et ton bois de coeur, j’ai dit, n’oublie pas, dur comme il est, rouge et brillant comme il est, s’il te plaît, malgré ses moulures de fruit à pain et ses clous galvanisés, si ce n’est pas trop te demander, garde-le pour le jour de ton dernier voyage! Car ce que je veux vraiment, je vais te le dire maintenant ! Je veux un cercueil cent pour cent écologique, cent pour cent naturel, un cercueil de papier mâché, endurci naturellement, pour un enterrement non toxique, un cercueil de quatorze kilos, ni plus ni moins, solide et léger, et bon pour l'environnement, avec un petit matelas de calicot et des poignées sur le côté !
Orphélien, en fin commerçant roublard et vicieux comme un rat qu’il était malgré ses airs de sainte-nitouche, n’ayant en stock que les huit planches de courbaril de vingt millimètres d’épaisseur et de deux mètres trente-trois de long nécessaires à l’entreprise, et n’ayant en outre jamais entendu parler de sa vie de cercueil de papier mâché, feindrait de ne rien entendre et se mettrait tranquillement à ranger au ralenti chignole, racloir, ciseau, papier émeri, rabot, toupie, scie égoïne tandis que dans son cerveau commencerait l’esquisse d’un coffrage en forme de cerf-volant. Dans le hall d’exposition, en réalité un seul capharnaüm, inclinés contre le mur, se tenaient pour sûr déjà entre planches de sept pieds, sciure et copeaux sept à dix cercueils vides et sans couvercle à clouer ou à visser ou à agrafer qui ne verraient leurs heureux commanditaires qu’à l’heure dite, le matin de la procession pour un premier et dernier essayage, le jour dit sur le parvis.
L’idée viendrait alors à Artémia de se faire faire le tour du propriétaire, se faire montrer ce qu’il avait en magasin avant qu’elle ne se décide une bonne fois pour toutes. Il lui montrerait donc, admettons, un six-pans pour enfant en bois de rose en forme de noix d'acajou, verni au tampon :
- Celui-là c’est Agénor Aristide qui a passé commande. Il a fait le voeu, le voeu a été exaucé. Il va falloir maintenant payer sa dette, manifester sa gratitude aux Intercesseurs.
Elle ferait sa fine bouche. Il lui soumettrait peut-être alors un modèle grand luxe, une Cadillac en laurier rose avec moulures en acajou et capitonnage en soie naturelle mauve, un modèle sarcophage de toute beauté, garanti cinq ans :
- Tiens ! Tu vois celui-là, c’est pour Zéphyrin, le fils aîné de la mère Antoinette. Tu sais bien, celui-là même qu’on appelait Dame-Jeanne Ambulante. Regarde moi ça comme il brille. Faut dire que c’est du mahogany, pas du vulgaire panneau de particules plaqué de feuilles de mahogany, non. Si tu savais comme j’ai dû le cirer, ce coffre-fort, le frotter à la brosse de chiendent, le lustrer à la peau de requin. Quinze jours de travail, que ça a coûté !
Il s’approcherait ensuite d’un pans-coupés ou cercueil italien sans emblème, sans garniture, en forme de requin mais avec pieds de cuivre. Puis ce serait le tour probablement d’un cintré en forme de canot avec garniture de cretonne, repose-pieds et appui-tête.
Mais finalement, prenant son courage à deux mains, elle murmurerait d’une voix de chatte angora pour le tester :
- En forme de cosse d'haricot !
- Et pourquoi pas en forme de dent de jaguar ? allait-il rétorquer, cet espèce de dépravé. Il faudrait alors le remettre immédiatement à sa place par quelque chose comme :
- Ne me dis pas que tu ne sais pas tracer une cosse de haricot vert. C’est aussi facile que de tracer une noix pour un cercueil pour enfant.
Pourvu alors qu’il ne renchérisse pas avec :
- Vert ou rouge, le haricot ?
Auquel cas elle lui répondrait du tac au tac :
- Mais bleu indigo, voyons, mon cher ! Mais si tu n'en as envie, tu peux aussi le couvrir à la feuille d'or. Je n'y vois aucun inconvénient.
Puis Mademoiselle la Chevalière resterait de marbre. Orphélien lui proposerait sans doute alors comme une échappatoire toute sa panoplie de bois nobles et incorruptibles à prix d’ami : acajou, palissandre, laurier rose, jacaranda, citrin, bois de campêche. Puis il tenterait une diversion sur des bois importés comme l’orme, le chêne de Hongrie et le noyer. Rien n’y ferait ... Elle le connaissait comme si elle l’avait fait, le thanatologue à la gomme ! Ensuite il envisagerait même toutes qualités de cercueils en bois massif avec air conditionné inclus dans la facture hors taxe : mélèze, acajou, fraké, chêne, zingana, orme, ébiara, gommier. Il lui ferait encore miroiter doctement les avantages de bois comme le grenadier, le goyavier, ou le giroflier, et autre corossolier, cousin de cachiman et de pomme cannelle, selon lui essences mal dessinées pleines de noeuds pas du tout francs et difficiles à cintrer mais dans le cas présent hautement recommandables. Mais alors, de guerre lasse, elle lui signifierait qu’une fois abattu, écimé, débarrassé de son houppier, ébranché et écorcé, tout arbre même blessé et piqué d’insectes était arbre biodégradable, combustible et sublimable aux yeux des saints intercesseurs et que, si même du bois de palétuvier rouge, noir, blanc ou gris ou même orange de dix-huit millimètres et sans garniture étanche, suffisait à l’affaire, il n'y avait aucune raison pour que son cercueil de papier mâché fît partie du domaine de l'impossible.
Car primo, il ne s’agissait pas en l’occurrence de se faire ensevelir dans un caveau sous cent vingt pelletées de terre rouge, non monsieur, il ne s’agissait ni d’inhumation ni de crémation, Dieu l’en délivre, mais d’une promenade sans corbillard à chevaux et sans désinfectant de poudre de tan ou de charbon pulvérisé entre église et cimetière pour s’acquitter d’un voeu sans chichis ni fioritures, et deuxio le transport du corps, ce corps impéccablement dessiné qu'il voyait pétillant droit devant ses yeux, serait inférieur à deux heures.
Alors, voyant que mademoiselle ne voudrait pas de son cercueil de palétuvier coupé au dernier quartier de lune, il devrait se résoudre à répondre à ses desiderata, d’autant plus qu’elle menacerait déjà d’aller jusqu’au fin fond du Ghana en quête de son cercueil figuratif de papier mâché.
- Rest in Peace, ma fille. Tu l’auras ton cercueil en forme d'haricot ! finirait-il par soupirer tout en lui prenant les mesures à l’aide de son double mètre, sans oublier de laisser suffisamment de jeu aux épaules. Ce serait quarante-cinq centimètres de coffrage pour l’estomac, trente pour les pieds et trente pour la tête. Et elle sortirait l’argent cash bien roulé de son soutien-gorge et c’est là que les Athéniens s’atteindraient, parole d’Artémia à qui personne ne résistait entre mardi et mercredi ! Et d’ailleurs, si d’aventure il osait lui résister, elle lui administrerait un de ces soufflets ! Et ensuite il viendrait, juré, manger dans la paume de sa main. Alors de ces négatifs, à la première occasion qui se présenterait, elle ne ferait que chiquetaille de morue, parole de femelle femme ! Parole de femelle femme allumeuse, incendiaire, phosphorescente à l’instar de sa mère et de sa grand-mére.
D’ailleurs, à propos, cela faisait un bail qu’elle n’avait pensé à cette mère ! Pepita Sandragon, la reine des simples, fille d'Antonieta Wanda Sandragon, dite Bise, qui était toujours, verte malgré ses quatre-vingt six ans révolus, verte comme le gazon de lait et de miel où s’ébrouaient les poulains en chaleur ! Pepita Sandragon, dite Fillotte, sa mère ! Sa mère, experte en plantes médicinales, que l’on avait un jour retrouvée, en pleine crise de larmes un mercredi des Cendres avec la mort du commandeur Boniface sur la conscience ! Deux ans après avoir été abandonnée par son premier mari, Philippe de Morfil, à la naissance de leur fille Pilar, sa mère fit connaissance au Ballet des Fleurs avec Anicet Guimbo. Il ne fallut pas deux mois et elle tomba enceinte. A la naissance d'Artémia sa mère délégua par la force des choses à sa demi-soeur Pilar de Morfil dès l’âge de la mamelle le soin de s’occuper de sa progéniture.
Grâce à son métier de docteur feuilles, de guérisseuse Pépita était en perpétuel mouvement, là où il y avait chemin de croix, c'est là qu'elle était ! En théorie pour vendre ses plantes, ses onguents, ses épices, ses savons, mais en réalité pour pouvoir ainsi en toute liberté effectuer ses incartades, suivre sa vie de garnison, son destin de grande prêtresse du carnaval. Elle se fit coureuse de caleçons invétérée, et n'accordait de jeûne à son derrière en feu que le mardi, jour de la croix, où elle s'accordait entre deux amants au Ballet des Fleurs toujours un petit mardi de permission. C'est alors que par un étrange sacrilège elle s’incarnait en Artémia Guimbo, la faisant la plus accomplie des allumeuses : c’était hommes sur hommes happés par son filet, halés jusqu’à sa plage et qu’elle relâchait en plein désir dans un trou noir d'une mer sans sel comme des poissons sans nageoires. Au petit matin du mercredi à nouveau Pépita reprenait la main.
Quant à son père, celui dont elle fut la dernière progéniture, Anicet Guimbo, dit Théodore Maglouglou, qui l'avait reconnue tardivement à l'âge du trépas, toujours bien mis et cravaté, on racontait qu’il avait suffi d’une seul fois, d’un seul petit coup de vice, deux arrêts, une correspondance et trois petits bécots chacun payant son écot par un dimanche après-midi de gros soleil chaud en contrebas d’une ruche au pied d’un fromager pour que Pepita Sandragon tombe enceinte à l'âge de 18 ans, en deux coups de cuiller à pot. Jamais il ne fut question de mariage, quoique, on raconte qu’il n’était pas rare de voir en son temps Pepita proférer la formule magique les nuits où la lune brillait de toute sa hardiesse comme une étoile à l’Orient :
-Aspidam, crapaudam et bandilam ! Epouseram cette dame ou perdram ta gamme !
Coïncidence ou non, mais toujours est-il que c’en fut fini de la belle vie de maître fabricant de fauteuils à bascule d’Anicet qui traînait encore le jour de sa mort les stigmates de la malédiction : une hernie de corossols, car ainsi avait-il désormais baptisé ses testicules qui, suivant la saison, prenaient des dimensions proprement inhumaines. Sacré Théodore, lui qu'on jadis appelait le Magnifique, le Prolifique, le Bois-Bandé, lui qui avait conçu Artémia à l'âge véńérable de 66 ans alors que dame Pépita ne comptait que 18 printemps, cet homme à concubines, ce pilier du Ballet des Fleurs, ce dévergondé qui ne devait reconnaître Artémia comme son cinquante-deuxième rejeton qu'à l'article de la mort, pour terminer l'année en beauté se plaignait-il, ce Casanova tropical, avouait à tous n'avoir qu'un regret dans sa vie. Celui de n'avoir pas pas pu égaler, voire dépasser, le vieux record de Salomon le Magnifique avec ses 700 vierges consorts et ses 300 bougresses.
- Ah si Dieu pouvait encore me donner la force qui sait, gémissait-il à l'heure de l'Extrême Onction. Sacré Théodore il n’y avait pas de qualité de bromure pour calmer ses démangeaisons quand le corossol était en bourgeons ! Ah avec ces deux-là, toujours en mue, elle avait de qui tenir, non ? Eh bien, pardi, elle allait assumer l’héritage et honni soit qui mal y pense !
Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 7
7
Le photographe Orphélien-Félix de Tito-Dandy, dit Cardinal Lambi-Lambi, en digne et bel héritier fin de ligne d’une longue lignée agnatique comme cognatique de charpentiers de marine n’officiait que dans le coeur de chauffe de la nuit. Pour peu que l’événement qu’il devait éterniser eût lieu après la tombée du jour, naissances, baptêmes, mariages, premières communions, enterrements, confirmations, renonces, soirées de bal, anniversaires, fêtes de débutantes, tout lui avait été pain bénit à une certaine époque, bien lointaine à présent.
- Avant ma maladie tout le jet set de Kalakata et par la suite toute la haute société des Reliques venaient manger dans ma main, confiait-il à longueur de nuit à d’hypothétiques clients, sans toutefois préciser de quelle mystérieuse maladie il s’agissait. Et pour cause. Car comment un photographe peut-il en toute bonne conscience avouer au monde qu’il est dévoré par une cataracte congénitale ? Et l’artiste aux longs cils de lutin bougeant au rythme de quarante cycles à la seconde sortait en tremblotant de son portefeuille une pochette en papier kraft contenant une dizaine de photos fripées et écornées arborant son cachet, “Studio De Tito”. Il aimait à montrer tout spécialement une photo exclusive où on le voyait en grande beuverie avec son compère, le Commandeur de quadrille, Arsène Tamarin, dit Boniface, arborant sa légendaire chevalière de diamant à l’annulaire de la main gauche, accompagnée de sa concubine, une ex-miss Quadrille d'Or de dix-huit ans, six mois, deux jours et douze heures sa cadette, une demoiselle Flore de Sainte Rita, un Mercredi des Cendres, dans la propriété de Pépita Sandragon, située sur l'île de l'Epée. Cette photo devait hélas rester la dernière du couple puisque moins de deux heures après la photo le Commandeur disparaissait à l’âge de soixante-sept ans sept mois et sept jours après qu’une maîtresse arête verte d'orphie lui fut restée en-travers de la gorge. Comme quoi, nous sommes bien peu de choses sur cette mer d’Entre-Deux-Morts ! La mort du Commandeur fit le tour de l’archipel et contribua d’une part à une nette diminution de la consommation d'orphie et d’autre part à ce que par arrêté il fut décidé de ne plus autoriser la chasse aux chauves-souris, ce qui là aussi eut pour résultat de diminuer drastiquement la consommation de ces frugivores qui pourtant traditionnelement faisaient partie de la diète des Reliques. Quant à Orphélien, pauvre malheureux, il dut bientôt sous prétexte de cataracte renoncer définitivement à ses ambitions de photographe de la Cour. Il avait cinquante-quatre ans. Il ne serait plus désormais que le photographe des déshérités la nuit. “Je suis le photographe maudit !” énonçait-il parfois entre deux discours enflammés à sa promise, la lumière, quand elle n’était plus qu’un rai poreux dont il tentait de braconner encore et encore les cabrioles, une dernière fois, la main gauche délaissant trente secondes ce qui avait remplacé pour lui burins, bigornes, marteaux, ciselets, repoussoirs : un appareil photos, un Baby Rolleiflex 4 X 4, boîtier reflex bi-objectif gainé de cuir gris clair chargé en permanence de son film 127, pour se glisser dans l’échancrure de son short kaki tantôt se grattant voluptueusement le pubis, tantôt se palpant les testicules pendant que la main droite lissait avec nonchalance le cou, le torse, l’omoplate à la recherche de quelque pellicule de crasse. Et à ce moment-là... Ses yeux ! Il fallait voir ses yeux ! Jaunes... Jaunes... Mais jaunes ! On aurait dit des yeux de guêpe maçonne mâle ! Alors l’immense rhéteur à la barbe de chèvre et à la moustache de mouche commençait à officier, à anesthésier tout ce qui bougeait. Chacun des douze cillements du Rolleiflex qui arborait chaque jour une fleur différente au bout de sa bayonnette pour capter le regard (le lundi qu’il pleuve ou qu’il vente c’était l’hibiscus, le mardi l’arum, le mercredi c’était le jour du jasmin, le jeudi celui de la bougainvillée, et ainsi de suite le vendredi, le samedi et le dimanche, il fallait au préalable de toute équipée photographique hisser les couleurs ) enfantait jusqu’au cinq centième de seconde deux corps, quatre têtes et soixante-trois doigts calcinés, répliques comme deux gouttes de rhum blanc, copies conformes trait pour trait à l’identique et à l’infini de la chambre noire qui l’envahissait désormais. Alors il l’injuriait : “Sacrée salope ! Que les fétiches me protègent mais je le jure, sur les reliques de saint Jérôme, un jour j’aurai ta peau avec mon Zeiss-Tessar ! Je te décanterai !” En attendant ce jour-là, pour ne pas devoir à Dieu et au monde, il fallait survivre et faire bouillir la marmite, sinon comment se procurer la pellicule, le révélateur, le fixateur, le papier ; et le bougre s’était, bon gré mal gré, converti en charpentier de marine, comme l'avait été auparavant son père Salomon, et comme l'avait été son grand-père Edouard, spécialiste de la fabrication de cercueils, mais pas n’importe quels cercueils, s’il vous plaît ! Des cercueils figuratifs ! Vêtu d’une indécrottable chemise jaune à manches courtes sous une sempiternelle manière de veste grise, assortie à son boîtier, le marqueur de lumière - au lieu de pister, faire crisser, imprimer les syncopes de la lumière sans domicile fixe qui le fuyait comme s’il était un dégénéré, ruait dans les brancards et ne se livrait qu’après une nuit de débauche - en était ainsi réduit à enregistrer placidement les commandes de meubles pour l’autre monde et plus spécialement pour la procession des cerceuils au dernier jour de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs. Elle était bien révolue l’époque où, l’eût-on par ailleurs souhaité, nul n’aurait pu en aucun cas faire l’impasse sur la présence de son oeil sourcilleux. Lui qui avait été le seul et unique voleur d’ombres itinérant à vingt lieues à la ronde, devenir croque-mort. Quelle chute ! C’était comme tomber pour la deuxième fois. Mais il était notoire qu’une fois la nuit tombée nul mieux que ce vieux soupirant ne savait écouter les feulements de la lumière quand pour peaufiner une pose, estomper un profil disgracieux, retrousser un menton, anoblir une silhouette déshéritée, il devait la sculpter. D’aucuns lui prêtaient jusqu’au pouvoir de piéger dans sa nasse entrebâillée la lumière endormie, presque invisible, et de donner ainsi à la plus surannée des créatures de Dieu une aura dilatée de prima donna. Pour lui, tirer un portrait relevait de la danse de Saint-Guy, du tournis perpétuel et de l’envoûtement. Il ne s’avouait satisfait qu’au moment, oh combien délectable, où les exhalaisons les plus intimes, les plus décomposées de l’individu, disjonctaient, affleuraient en rafales semblables à des singes hurleurs dans la nuit qu’il appelait sa chambre noire de velours, de Tergal, de soie mate et de nankin. Ce fameux soir, combien de fois le charpentier de marine qui allait fêter au mois de décembre ses cinquante-cinq ans bien pesés appuya-t-il ainsi comme en rêve sur le déclencheur avant que n’apparaisse en procession sa femelle crabe Reine de Saba dans toute sa magnificence gris anthracite rivée à la planche du vent dans le petit jour de cendres chaudes qui la barrait quelque part dans la mangrove de Saint-Hyacinthe, au lieu-dit Cou Coupé, sur l'île aux Zoulous ?
Le photographe Orphélien-Félix de Tito-Dandy, dit Cardinal Lambi-Lambi, en digne et bel héritier fin de ligne d’une longue lignée agnatique comme cognatique de charpentiers de marine n’officiait que dans le coeur de chauffe de la nuit. Pour peu que l’événement qu’il devait éterniser eût lieu après la tombée du jour, naissances, baptêmes, mariages, premières communions, enterrements, confirmations, renonces, soirées de bal, anniversaires, fêtes de débutantes, tout lui avait été pain bénit à une certaine époque, bien lointaine à présent.
- Avant ma maladie tout le jet set de Kalakata et par la suite toute la haute société des Reliques venaient manger dans ma main, confiait-il à longueur de nuit à d’hypothétiques clients, sans toutefois préciser de quelle mystérieuse maladie il s’agissait. Et pour cause. Car comment un photographe peut-il en toute bonne conscience avouer au monde qu’il est dévoré par une cataracte congénitale ? Et l’artiste aux longs cils de lutin bougeant au rythme de quarante cycles à la seconde sortait en tremblotant de son portefeuille une pochette en papier kraft contenant une dizaine de photos fripées et écornées arborant son cachet, “Studio De Tito”. Il aimait à montrer tout spécialement une photo exclusive où on le voyait en grande beuverie avec son compère, le Commandeur de quadrille, Arsène Tamarin, dit Boniface, arborant sa légendaire chevalière de diamant à l’annulaire de la main gauche, accompagnée de sa concubine, une ex-miss Quadrille d'Or de dix-huit ans, six mois, deux jours et douze heures sa cadette, une demoiselle Flore de Sainte Rita, un Mercredi des Cendres, dans la propriété de Pépita Sandragon, située sur l'île de l'Epée. Cette photo devait hélas rester la dernière du couple puisque moins de deux heures après la photo le Commandeur disparaissait à l’âge de soixante-sept ans sept mois et sept jours après qu’une maîtresse arête verte d'orphie lui fut restée en-travers de la gorge. Comme quoi, nous sommes bien peu de choses sur cette mer d’Entre-Deux-Morts ! La mort du Commandeur fit le tour de l’archipel et contribua d’une part à une nette diminution de la consommation d'orphie et d’autre part à ce que par arrêté il fut décidé de ne plus autoriser la chasse aux chauves-souris, ce qui là aussi eut pour résultat de diminuer drastiquement la consommation de ces frugivores qui pourtant traditionnelement faisaient partie de la diète des Reliques. Quant à Orphélien, pauvre malheureux, il dut bientôt sous prétexte de cataracte renoncer définitivement à ses ambitions de photographe de la Cour. Il avait cinquante-quatre ans. Il ne serait plus désormais que le photographe des déshérités la nuit. “Je suis le photographe maudit !” énonçait-il parfois entre deux discours enflammés à sa promise, la lumière, quand elle n’était plus qu’un rai poreux dont il tentait de braconner encore et encore les cabrioles, une dernière fois, la main gauche délaissant trente secondes ce qui avait remplacé pour lui burins, bigornes, marteaux, ciselets, repoussoirs : un appareil photos, un Baby Rolleiflex 4 X 4, boîtier reflex bi-objectif gainé de cuir gris clair chargé en permanence de son film 127, pour se glisser dans l’échancrure de son short kaki tantôt se grattant voluptueusement le pubis, tantôt se palpant les testicules pendant que la main droite lissait avec nonchalance le cou, le torse, l’omoplate à la recherche de quelque pellicule de crasse. Et à ce moment-là... Ses yeux ! Il fallait voir ses yeux ! Jaunes... Jaunes... Mais jaunes ! On aurait dit des yeux de guêpe maçonne mâle ! Alors l’immense rhéteur à la barbe de chèvre et à la moustache de mouche commençait à officier, à anesthésier tout ce qui bougeait. Chacun des douze cillements du Rolleiflex qui arborait chaque jour une fleur différente au bout de sa bayonnette pour capter le regard (le lundi qu’il pleuve ou qu’il vente c’était l’hibiscus, le mardi l’arum, le mercredi c’était le jour du jasmin, le jeudi celui de la bougainvillée, et ainsi de suite le vendredi, le samedi et le dimanche, il fallait au préalable de toute équipée photographique hisser les couleurs ) enfantait jusqu’au cinq centième de seconde deux corps, quatre têtes et soixante-trois doigts calcinés, répliques comme deux gouttes de rhum blanc, copies conformes trait pour trait à l’identique et à l’infini de la chambre noire qui l’envahissait désormais. Alors il l’injuriait : “Sacrée salope ! Que les fétiches me protègent mais je le jure, sur les reliques de saint Jérôme, un jour j’aurai ta peau avec mon Zeiss-Tessar ! Je te décanterai !” En attendant ce jour-là, pour ne pas devoir à Dieu et au monde, il fallait survivre et faire bouillir la marmite, sinon comment se procurer la pellicule, le révélateur, le fixateur, le papier ; et le bougre s’était, bon gré mal gré, converti en charpentier de marine, comme l'avait été auparavant son père Salomon, et comme l'avait été son grand-père Edouard, spécialiste de la fabrication de cercueils, mais pas n’importe quels cercueils, s’il vous plaît ! Des cercueils figuratifs ! Vêtu d’une indécrottable chemise jaune à manches courtes sous une sempiternelle manière de veste grise, assortie à son boîtier, le marqueur de lumière - au lieu de pister, faire crisser, imprimer les syncopes de la lumière sans domicile fixe qui le fuyait comme s’il était un dégénéré, ruait dans les brancards et ne se livrait qu’après une nuit de débauche - en était ainsi réduit à enregistrer placidement les commandes de meubles pour l’autre monde et plus spécialement pour la procession des cerceuils au dernier jour de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs. Elle était bien révolue l’époque où, l’eût-on par ailleurs souhaité, nul n’aurait pu en aucun cas faire l’impasse sur la présence de son oeil sourcilleux. Lui qui avait été le seul et unique voleur d’ombres itinérant à vingt lieues à la ronde, devenir croque-mort. Quelle chute ! C’était comme tomber pour la deuxième fois. Mais il était notoire qu’une fois la nuit tombée nul mieux que ce vieux soupirant ne savait écouter les feulements de la lumière quand pour peaufiner une pose, estomper un profil disgracieux, retrousser un menton, anoblir une silhouette déshéritée, il devait la sculpter. D’aucuns lui prêtaient jusqu’au pouvoir de piéger dans sa nasse entrebâillée la lumière endormie, presque invisible, et de donner ainsi à la plus surannée des créatures de Dieu une aura dilatée de prima donna. Pour lui, tirer un portrait relevait de la danse de Saint-Guy, du tournis perpétuel et de l’envoûtement. Il ne s’avouait satisfait qu’au moment, oh combien délectable, où les exhalaisons les plus intimes, les plus décomposées de l’individu, disjonctaient, affleuraient en rafales semblables à des singes hurleurs dans la nuit qu’il appelait sa chambre noire de velours, de Tergal, de soie mate et de nankin. Ce fameux soir, combien de fois le charpentier de marine qui allait fêter au mois de décembre ses cinquante-cinq ans bien pesés appuya-t-il ainsi comme en rêve sur le déclencheur avant que n’apparaisse en procession sa femelle crabe Reine de Saba dans toute sa magnificence gris anthracite rivée à la planche du vent dans le petit jour de cendres chaudes qui la barrait quelque part dans la mangrove de Saint-Hyacinthe, au lieu-dit Cou Coupé, sur l'île aux Zoulous ?
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