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11.11.12

Week-end à Caféière

Sacré Bout du Monde à Part. Jadis le volcan s'appelait Caféière ! C'était l'époque où Commandant Cafre, son plus illustre exciseur, arrière-petit-fils d'Ochan, y semait le soufre tandis qu'au même instant son éternelle épouse, Dièse de Sainte Lumière, elle même descendant en ligne directe de Jean VIII l'Angélique et que d'aucuns appelaient tout simplement Déesse, vaquait dans le charivari de son carnaval permanent. On y accédait par une route en contrebas du cimetière de Kalakata. Si l'on peut qualifier de route ce qui n'était alors tout au plus qu'une trace, une illusion de chemin, un entrelacs de nids à poules ! Seul le regard aiguisé d'une fourmi coupeuse de feuilles pouvait y retrouver ses petits. Et ces dernières ne s'en privaient d'ailleurs pas à tel point que certains en arrivèrent parfois à se mélanger les pinceaux, qualifiant Caféière de Fourmilière. Quand ils ne la qualifiaient pas simplement de Contrebas de Cimetière ou de Soufrière. Puis de glissement en glissement on baptisa Caféière de Le Bout du Monde à Part.
Ce qui pourrait apparaître étrange au non-initié, non habitué aux caresses volcaniques, n'était somme toute que logique. D'autant plus qu'à Caféière jamais on ne planta le moindre plant de café !
Mais pour les initiés, les adorateurs inconditionnels de la Déesse, Dièse de Sainte Lumière, une déesse post-moderne si l'on en croyait les écrits d'un maître plume de l'époque, Godwin Dieudonné, post- moderne parce que polyglotte, polychrome et polysyncrétique, Caféière, Bout du Monde à part, tout cela n'était que blasphème: le lieu saint, entendez par là l'espace de drive de la déesse, avait pour nom tout simplement Chapelle. D'initié en initié les limites de la dite Chapelle se mélangeaient, pour certains le lieu saint original était la Place des Quatorze, lá où pour la première fois l'existence même de la Déesse avait été révélée au Tout Monde à la suite de l'apparition au-dessus de la tête de la Veuve Eternel sur un arbre perchée...Pour d'autres le lieu saint commençait au pied de Pantaléon, l'Indicible, le Maître Intercesseur En Personne, seul épargné du terrible martelage, témoin muet quoi qu'en première ligne de l'apparition . Voici d'ailleurs comment la Veuve Eternel racontait la chose:
"Des mamelles de la Papesse en habits pontificaux je vis sortir pour venir se placer au dessus de la tête de la vénérable une tiare somptueuse faite de 9 halos de joyaux et bãtisses surmontées d'une pierre précieuse formant bouton où virevoltaient 9 qualités d'anges sculptés: dans le premier halo froufroutait tout un régiment de guêpes maçonnes. Le deuxième halo foisonnait de moustiques de la plus belle race maringouine. Dans le troisième couronne, ce n'étaient que fourmis folles vibrionnant, et dans le quatrième halo se pavanaient des criquets multicolores psalmodiant. Le cinquième halo était l'antre des mouches à miel bourdonnant. Quant au sixième halo y reignaient les araignées. C'était le dernier anneau visible. Tout ce beau monde allait, venait apparemment dans le plus grand des désordres. Un halo allait dans le sens des aiguilles d'une montre, l'autre dans le sens contraire des aiguilles d'une montre, l'un faisait une pause toutes 30 secondes alors que l'autre continuait ad libitum tandis qu'un troisième demeurait immobile des jours voire des heures voire des années. Les trois derniers anneaux étaient invisibles aux yeux des incroyants. Il fallait avoir la foi pour voir les septième, huitième et neuvième anneaux car si on les voyait on pouvait illico devenir aveugle de façon irréversible. Selon la Veuve Eternel, l'Elue de la Déesse, le septième anneau était chargé de nombrils, le huitième de restes d'ongles et le neuvième des cheveux entremêlés de toute la communauté."
Témoins épars de ce culte on trouvait dans tous les recoins de la Chapelle des offrandes faites à la Déesse, friande en premier chef de gombos, mais grande amatrice de ces mets délicieux que sont cheveux, cigares, ongles et nombrils en tous genres...

5.4.11

Mes lèvres verront le miel prendre le goût du ciel

Tout commença par un subtil bruissement, sans que l'on sache véritablement s'il s'agissait d'ailes, de vent s'engouffrant sous les feuilles ou de lames de mer s'écrasant en douceur sur les plages de sable volcanique dans le lointain d'Entre-Deux-Morts. Wolfork fut pris d'un murmure qui enfla, s'amplifia et éclata en mille trilles souterraines jusqu'à prendre possession de l'espace tout entier, jusqu'à isoler la Place des Quatorze-Saints qui soudain prit les allures de l'abysse. Décidément ce ne serait pas un jour banal...Il était 4 heures du matin: entre chien et loup, la place affichait sa nature exubérante habituelle avec ses quatorze saints intercesseurs: Blaise, son manguier, Acace, son jacquier, Catherine d'Alexandrie, son cocotier, Marguerite d'Antioche, son néflier, Eustache, son pied de corossol, Gilles, le letchi, Barbe, son cacaoyer, Christophe, le jambosier, Cyriaque, l'acajou à pommes, Denis, le tamarinier, Erasme, le carambolier, Georges, le bananier, et Pantaléon, l'Indicible, le Maître Intercesseur en Personne et leur marmaille d' abeilles indigènes sans dard qui voluptueusement allaient butinant de pistil en étamine, pollinisant á qui mieux mieux...Perchée au plus haut des cieux de l'Intercesseur en Personne, la Veuve Eternel proférait depuis douze jours ses incantations funèbres, vendant aux enchères à coups de marteau les toutes dernières places du Paradis à qui voulait bien l'entendre. Dans ces longues imprécations elle vouait Untel à la Géhenne, Unetelle au Purgatoire car pour siéger au Paradis à la droite de l'Homme aux Clés, plus personne à ses yeux n'en était digne à Wolfork, qu'elle qualifiait à tout bout de champ d'Ile des Martyrs. On s'était tellement habitué à la distribution d'injures et de damnations que Veuve Eternel et Place des Quatorze étaient devenus presque synonymes. Elle faisait partie du paysage. Depuis douze jours, peuchère...Sans elle la place aurait paru presque dépeuplée, voire anachronique.
"En vérité, en vérité, je vous le dis, au Paradis seul un animal à pattes réussit à pousser c'est le crabe. Au Paradis il n'y a pas de vache. il n'y a pas de lait. Au Paradis il n'y aura pas de thé, pas d'eau de coco, pas de café je vous préviens. Au Paradis seule pousse la vanille, il n'y en a que pour la vanille. Au Paradis il n'y a qu'un animal à ailes et c'est l'abeille sans dard. Et pourquoi me direz-vous ? Parce que comme le crabe elle s'est adaptée. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui je mets en vente pour les plus méritants une place réservée á la droite de l'Homme aux Clefs. Aujourd'hui c'est la dernière. Il n' en aura plus sur le marché et alors vous aurez beau venir me supplier, il n'y en aura plus. Alors qui est preneur ? Une place lumineuse à la droite du Concierge... Un, deux, trois, adjugé.. vendu à moi-même et à ma descendance, moi Artémia Guimbo, épouse légitime de Victor-Solange Eternel, dit Eternel XXIX".
Et c'est ainsi que la Veuve Eternel s'était auto-attribué les trois quarts des places disponibles à droite au Paradis pour elle et sa progéniture.
Depuis 12 jours elle s'était installée au faîte de Pantaléon, y avait élu domicile et ne s'en éloignait semble-t-il qu'au beau milieu de la nuit pour accomplir, murmurait-on, basse besogne sur basse besogne. Rien de trop catholique, en tout cas. A Wolfork qui ne connaissait les hauts faits et gestes d'Artémia Guimbo dite la Veuve Eternel qui au prix d'épousailles carnavalesques avait eu le toupet de prendre pour mari un mardi de Saint Antoine un cyclone sans devant ni derrière, un fantoche sans gamme ?...Douze jours qu'elle n'était apparue à la devanture de sa boutique de simples qui était devenue une seule pourriture de feuilles, de sortilèges, d'onguents, d'écorces et de peaux animales.
Et pourtant allez comprendre ! Depuis douze jours, malgré la dérade évidente, c'était une femme impeccable qui se présentait sur l'ostensoir des arbres: toujours sur son 31, lançant ses imprécations comme des cerfs-volants au-dessus de la canopée... Douze jours de déraison ! Douze ans d'errance ! Douze jours de déraille ! La veille elle les avait pourtant prévenus ! Elle avait dit sur le ton de la confidence, en gloussant presque: "Demain, bande de verrats, tous autant cancrelats et ravettes que vous êtes, vous allez voir.... Demain mes lèvres verront le miel prendre le goût du ciel!"
Mais ces termes quelque peu sybillins étaient passés comme du vent entre les oreilles de sassafras de tout un chacun. Elle s'insurgeait: "Vous courez dans le vide comme des poulets sant tête mais ne dites pas que je ne vous ai pas prévenus."
Quatre heures du matin ! Le premier chant du coq passa inaperçu surpassé par le vacarme tonitruant d'une colonie d'abeilles sans dard de toutes qualités qui se mirent au garde-à-vous au sommet de l'arbre happé dans un rayon de lune pendant que jaillissaient des mangroves adjacentes des colonies entières, des grappes de crabes et tourteaux de tout acabit, Rois Mages silencieux qui vinrent eux aussi se mettre au garde-à-vous dans l'attente d'un dénouement. Ce fut un vrai charivari. C'est sous cette nuée ardente d'abeilles sans dard et de crabes sans barbe tous unis dans un même élan que naquit en ce treize juin la princesse héritière Maria-Ondine Guimbo Mandaçaia, dite Dalila.
Le père Gaetan, prêtre Tertiaire de Saint François, releva le lendemain matin au pied l'Indicible pèle-mèle les cadavres enchevêtrés et disloqués comme après le passage d'un tsunami de milliers de tubunas, crabes matous, uruçus, mirins, crabes ciriques,gaiamuns, bouches de grenouilles, iraís, jandaíras, crabes araignées, crabes bleus, crabes cailloux, jandaís, boras, guaraipos, jataís, irupuás, tiubas, tubis et crabes des cocotiers... Un vrai calalou de crabes et d'abeilles.
Ce matin-là la Veuve Eternel rentra chez elle comme si de rien n'était, et après avoir débarrassé l'enfant de sa gangue de miel et de graisse de crabe la rinça dans sept lames de mer à hauteur du village de Pituba.

26.7.09

Sentinelle, oiseau de malheur

Quand la sentinelle, oiseau blanc de malheur, plane au-dessus du volcan Bout du Monde à Part en émettant des cris lugubres qui ressemblent au déchirement d'un tissu, alors tout le monde sait que quelqu'un va passer de vie à trépas. Alors la radio locale commence à donner de la voix et se meurt en suppositions. Qui va nous quitter cette fois-ci, qui va traverser le rideau de fer de la mort ? Les couturières s'affairent et commencent à prévoir leur matériel et fournitures diverses, linceuls blancs et violets, un si la sentinelle n'a émis qu'un de ces cris lugubre, et ainsi de suite en fonction du nombre de piaillements. Si la sentinelle vire sur babord ce sera une femme, si elle vire sur tribord ce sera un homme. Si elle se pose sur un arbre ce sera une jeune fille vierge : alors on apprête en vitesse une robe de mariée et sa couronne de fleurs et son voile assortis. Si elle se pose sur une pierre alors on sait que ce sera un vieillard, alors on découpe un linceul violet et un foulard pour lui attacher la bouche.
Mais si d'aventure l'oiseau de malheur se pose sur le corbillard, si d'aventure elle attaque le corbillard à grands coups de bec, comme si elle voulait déchirer un linceul invisible, alors attention, c'est signe de mort cataleptique. Signe qu'il ne s'agit que d'évanouissement, de perte de conscience et non de mort définitive consacrée. Signe qu'on va enterrer quelqu'un vif.
C'est pour cela que la veillée funèbre est indispensable pour se certifier de la réelle condition de défunt de feu l'individu et il n'est pas rare qu'au lieu de l'enterrement prévu en bonne et due forme on ait droit à une vrai débandade des participants qui croyant escorter dans on dernier voyage un ami, un frère, voit ce dernier surgir des ténèbres de l'ensevelissement et leur dire sans préavis ni ménagement: Tirez moi de là.
Mais parfois l'oiseau dort et ne peut remplir son office et le soi-disant défunt va rejoindre son caveau ou sa tombe dans son cercueil sur mesure joliment tapissé au dedans et au dehors de violet, de blanc ou de bleu, de frises et de soleil et de lune et d'étoiles.
Et comme l'archipel est un éternel chemin de croix, la tendance est toujours à un enterrement rapide mais tel ne fut pas le cas de la mort toujours non élucidée d' Orphélien Tito-Dandy, fabricant de cercueil de son état, qui fut enterré sans fleurs ni cérémonie sur les deux heures du matin et que l'on dut exhumer, frais et dispos, le lendemain matin à la suite d'un rêve que fit la Veuve Eternel qui entendit le squelette du trépassé donner des coups de pieds enragés dans les parois du cercueil.

Je suis mariée au Feu

Bien aimés,
De nos jours, les prières valent du temps ; beaucoup plus précieux que l’or et le diamant. Vous seriez présentement en train de surmonter de durs moments, mais sachez que le seigneur est prêt à vous bénir sur un chemin, c’est-à-dire dans des situations où lui seul peut vous aider à y garder foi.

Je me présente, je m’appelle Madame Artémia Guimbo. Je suis mariée au Feu Eternel, c'est-à-dire au défunt, mon époux VICTOR-SOLANGE ETERNEL, vingt-neuvième du nom, de nationalité reliquoise, de mémoire glorieuse et bénie, qui était maître-charpentier en République des Iles-Unies des Reliques pendant des lustres. Au bout de six heures de mariage, il mourut des suites d'une brève et simple maladie de 4 jours à l'Hospice des Aliénés...

Depuis sa mort, je me débattais aussi dans des maladies comme le cancer du cerveau et le diabète, ce qui m'a poussée à venir me soigner ici à Station Wolfork. Tout récemment, mon docteur m’a dit que je ne survivrais pas au bout des trois prochaines semaines à venir, ceci dû à mon problème de cancer qui me gênait depuis fort longtemps.
Ayant connu mon état de santé actuelle, ma décision est de faire don, à un organisme de charité, de tout ce que j’ai hérité de mon mari défunt. Dans la crainte de ne pas trouver des personnes de bonnes moralités qui puissent user de cet argent à de bonnes fins, je vous ai choisi parmi ceux que Dieu à voulu bénir et c’est pourquoi j’ai décidé de vous léguer ma fortune, qui consiste en tout et pour tout en ces 83 poèmes avec toute la modestie et la sincérité d’une donatrice.

Andromaque se parfume à la lavande
Athalie est restée en extase.
Nous disons deux fois : Athalie est restée en extase
Attention elle mord. Nous disons trois fois.
Baissez donc les paupières
Bercent mon coeur d'une langueur monotone
C'est évidemment un tort
Clarisse a les yeux bleus, nous disons, Clarisse a les yeux bleus
Clarisse sera vengée. Nous disons deux fois.
Clémentine peut se curer les dents
De Camille à Amicha : six amis trouveront qu'elle mord ce soir. Nous disons : six amis trouveront qu'elle mord ce soir
De Marie-Thérèse à Marie-Louise : un ami viendra ce soir
Demain, la mélasse deviendra du cognac
Du bouledogue au sanglier : vous recevrez encore des amis ce soir. Le vent souffle les flambeaux. Nous disons : vous recevrez encore des amis ce soir. Le vent souffle les flambeaux.
Écoute mon cœur qui pleure
Elle est rasoir, Jeannie. Nous disons deux fois.
Elle restera sur le dos
Fréderick était roi de Prusse; nous disons quatre fois
Gabrielle vous envoie ses amitiés
Grand-Mère mange nos bonbons
Gustave est très doux. Nous disons deux fois.
Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage
Il a pleuré de joie
Il a une voix de fausset
Il est sévère mais juste
Il est temps de cueillir des tomates
Il fait chaud à Suez
Il faut avoir des pipes pour trier les lentilles
Il n'y a plus de tabac dans la tabatière
Il pleut toujours en Angleterre
J'aime les chats siamois
Je n'aime pas la blanquette de veau
Je n'aime pas les crêpes Suzette
Je veux être parrain
Jean a une moustache très longue
Jeannette a du cran. Nous disons deux fois
L'acide rougit le tournesol
L'angora a les poils longs
L'éléphant s'est cassé une défense
L'infirme veut courir
La Bénédictine est une liqueur douce
La fortune vient en dormant
La jeunesse est l'espoir du pays
La mort de Turenne est irréparable
La secrétaire est jolie
La vache saute par dessus la lune
La vertu réduit dans tous les yeux
Le canapé se trouve au milieu du salon
Le chacal n'aime pas le vermicelle. Nous disons : Le chacal n'aime pas le vermicelle
Le chat a neuf vies
Le chercheur d'or ira à la foire. Nous disons deux fois.
Le cheval bleu se promène sur l'horizon
Le chimpanzé est protocolaire. Nous disons trois fois.
Le cocker est bon chasseur. Nous disons trois fois.
Le coq chantera à minuit
Le facteur s'est endormi
Le grand blond s'appelle Bill
Le musicien est enthousiaste
Le père La Cerise est verni
Le sapin est vert, je répète, le sapin est vert
Le soleil se lève à l'Est le dimanche
Les carottes sont cuites
Les dés sont sur la table
Les fraises sont dans leur jus
Les girafes ne portent pas de faux-col
Les noix sont sèches
Les sanglots longs des violons de l'automne
Lily embrasse Mimi. Nous disons : Lily embrasse Mimi.
Lisette va bien
Louis a deux cochons
Ma femme à l'oeil vif
Message très important pour Samuel : L'octogénaire ne se déride pas. Attendez deux voitures et des amis sur le bonbon. Nous disons : L'octogénaire ne se déride pas. Attendez deux voitures et des amis sur le bonbon.
Messieurs faites vos jeux
Michel-Ange et Raphael sont immortels
Paul a du bon tabac
Pierrot ressemble à son grand-père
Rien ne m'est plus
Saint Liguori fonda Naples
Tambours, battez la charge, quatre fois. Nous disons : Tambours, battez la charge, quatre fois
Tante Amélie fait du vélo en short
Tu monteras la colline deux fois
Une poule sur un mur picore du pain dur
Véronèse était un peintre
Yvette aime les grosses carottes


Le monde est pervers mais grande est la miséricorde de Dieu. J’ai pris cette décision parce que je n’ai pas eu d’enfant avec mon mari qui puisse hériter de cette oeuvre singulière. Je n’ai pas non plus de famille car pour m'être fiancée avec un homme d'une autre foi, après la mort de mon époux VICTOR-SOLANGE ETERNEL, vingt-neuvième du nom, ma famille m'a rejetée pour la simple raison que ces fiançailles étaient contraires aux coutumes de ma famille. Aussi bien je pourrais léguer ma fortune à mon actuel amant, mais ce dernier est tellement mauvais de caractère, tellement mauvais larron, qu’il court un peu partout à droite et à gauche JURANT DEVANT L'ETERNEL ÊTRE L'HERITIER NATUREL DES DITS POÈMES en ce moment alors que je suis encore vivante dans ma situation.
Pour mes autres bien matériels, qui ne sont pas en argent bien sûr, j’en ai fait une bonne distribution. Je suis persuadée qu'après ma mort je serai avec Dieu la plus miséricordieuse et bienfaitrice .
Comme je suis actuellement à l’hôpital, me communiquer avec le monde extérieur ne m’est permis qu'une seule fois par semaine où je peux me déplacer alors j’en profite pour vous envoyer ce message d'appel urgent. Aussi je ne voudrais pas que mon amant toujours à rôder autour de moi comme une mouche enragée à cause de ma fortune soit mis au courant de ce message que je lance comme une bouteille à la mer. Pour ce fait je vous invite à faire preuve de DISCRETION autour de vous.
Aussitôt que je recevrai votre réponse et votre disponibilité confirmée pour recevoir cet argent et l’utiliser honorablement, je vous donnerai le contact de l’institution en république des Iles-Unies des Reliques qui attend mes instructions avant de transférer ce fonds à celui que je leur indiquerai.
Je voudrais que vous sachiez que ce fonds que vous recevrez comme don de la part d’une femme mourante vous en fassiez bon usage, en l’utilisant pour bénir d’autres pauvres (tel est mon voeu le plus cher en ce moment)et ainsi vous n’aurez pas de problèmes avec les clauses que j’ai établies avec l'institution où j’ai déposé l’argent et qui se chargera de vous transférer discrètement l’argent.
Que la Paix et la miséricorde de Dieu soient avec vous. Ainsi soit-il

Mme Artémia Guimbo dite Veuve Eternel

18.5.09

Grand-Ongle

On l'appelait Grand-Ongle à cause de cet ongle démesuré qu'elle portait au petit droit de la main gauche. Et c'est avec ce grand-ongle qu'elle ouvrait les pages de ce quelle appelait la Sainte Relique d'où elle tirait les oraisons pratiquées contre le mauvais oeil, la congestion, le vent et la sorcellerie. C'était la marraine de la Veuve Eternel et c'est elle qui la première lui avait fait prendre conscience de son don. Un don: elle avait tout fait: matrone accoucheuse, commère guerisseuse et faiseuse de sort, elle dominait les soixante et un pentacles et les sceaux magiques, elle se disait médecin de Dieu mais à 98 ans Joséphina n'y voyait plus grand-chose. Elle confondait notoirement poudre de cochenille et chair de limace, lézards et serpents, poumons de raccoon et intestins de jaguar. Quant aux excréments indispensables comme ceux de cigognes, de paons ou de chèvres, elle n'y voyait goutte, considérant tout comme de l'eau de mille fleurs qu'elle prescrivait en ordonnance. Car avant tout, disait elle, rien ne peut fonctionner si on n'a pas la foi.
Elle faisait ses passes, ses impositions de main, ses invocations sur enfants et adultes, généraux et soldats, gouverneurs et simples citoyens, elle aimait moins car cela la fatiguait s'occuper de veux, vaches cochons, et laissait volontiers ce gibier à d'autres, préférant à cela bénir une ferme, une affaire. Elle prenait son rameau de feuillages, ses trois brins de feuillages, les plongeait dans l'eau et attaquait son réponsier de Saint-Antoine pour retrouver l'objet perdu ou volé. Parfois de ses mains pures, parfois avec l'aide d'un chapelet ou d'un couteau pour couper le sortilège ou d'un simple ruban de tissu, elle s'attaquait aux maladies avec l'aide de Saint Marc et saint André.

14.5.09

La Veuve Eternel, maîtresse guérisseuse-voyante et sorcière

PAIEMENT APRES RESULTAT, SPECIALISTE DU RETOUR DE L'ÊTRE AIMÉ, QUELQUE SOIT LA DUREE,
DESENVOUTEMENT, FAIBLESSES SEXUELLES, MALADIE INCONNUE, PROTECTION
CONTRE DANGER OU MAUVAIS SORTS, ENTREPRISE ET COMMERCE EN
DIFFICULTES, PROBLEMES SENTIMENTAUX ET FAMILIAUX, ABANDON D'ALCOOL ET TABAC, REUSSITES DANS L'EMPLOI, L'EXAMEN, JUSTICE, ET PRATIQUE DE LA
VOYANCE DANS TOUS LES DOMAINES.
Travail rapide, sérieux et garanti - des résultats en 3 jours, là ou les autres ont échoué !
Dans le souci de consulter et de traiter rapidement un plus grand nombre de malades, la Veuve Eternel, guérisseusse, voyante et sorcière a entrepris la construction d'un grand centre de guérison à Vieille Anse, Kalakata.
Ce centre qui accueillera toutes les personnes souffrant de folie, d'ulcère de burili, d'épilepsie, de faiblesse sexuelle ou de stérilité, sera une sorte de retraite où les malades seront gardés pour un meilleur suivi.

"Une fois dans ce centre, j'aurai le temps nécessaire de m'occuper des différents malades et de suivre de près leur état jusqu'à la guérison", confie la guérisseuse Veuve Eternel.

Selon elle, elle a décidé de mettre un accent particulier sur les traitements de la folie, de l'ulcère de burili, de l'épilepsie, de l'impuissance sexuelle ou de la stérilité pour la simple raison que ces maux touchent le plus de personnes.
En attendant donc l'ouverture de ce centre de guérison, c'est une foule de patients que reçoit presque tous les jours, la guerisseuse-voyante Veuve Eternel à son cabinet situé à Kalakata, près de l'ancienne pompe funèbre Syrus, et non loin du carrefour Bois-Bandé.

Envoûtement, sorcellerie, MST, fièvre, chance en affaires, réussite, recherche d'emploi, sont les divers cas qui sont quotidiennement soumis à la voyante-sorcière Veuve Eternel.
"Ces cas susmentionnés sont faciles à résoudre certes, mais auxquels j'accorde beaucoup d'attention" indique-t-elle.
Toutefois, elle affirme que c'est surtout pour les cas d'impuissance sexuelle, et de stérilité qu'elle est constamment sollicitée.

"De jour comme de nuit des femmes et des hommes viennent frapper à ma porte pour des problèmes de stérilité et d'impuissance sexuelle. Cela se comprend puisque j'ai vaincu ces deux cas de maladie qui n'ont aucun secret pour moi.
Car en peu de temps j'apporte de façon efficace la guérison à ceux ou celles qui me sollicitent" explique la guérisseuse.

Selon elle, elle soigne uniquement avec les plantes et les écorces d'arbres. Mais avant d'appliquer le remède qu'il faut, elle dit prendre le soin de vérifier si le mal ne provient pas de pratique de sorcellerie ou d'un envoûtement quelconque.
"Si c'est le cas je "libère" le malade avant de lui donner un remède.
Étant moi-même voyante et sorcière, je combats tout mal provoqué par la sorcellerie" avance-t-elle l'air confiant avant d'ajouter qu'elle traite tout ce qui empêche l'homme ou la femme de faire des enfants.
A savoir, l'éjaculation précoce, faiblesse des spermatozoïdes, manque d'érection, fibrome, kyste, trompes bouchées, etc.

Sollicitée dans toutes les régions de l'Archipel des Reliques et même au-delà, la guérisseuse Veuve Eternel affirme avoir soigné de nombreuses personnes souffrant de stérilité ou d'impuissance sexuelle.
Brandissant ses registres, elle confie avec fierté : "A ce jour, j'ai guéri plus de 1000 personnes.
C'est ce que je comptabilise quand je fais le bilan des tournées que j'ai effectué à travers les Reliques et au-delà".
Sans fausse modestie, la guérisseuse invite toutes les personnes qui souffrent de la contacter au 91-11-46-35 le plus rapidement possible pour une guérison efficace.

11.7.07

Visita Interiorem Terrae Rectificando Invenies Operae Lapidem

Certains grands hommes naissent comme tracès à la serpe dans la roche et le vent, d'autres non moins grands sont issus d'une transmutation d'os et de graisse ! D'autres, plus grands encore, bien plus rares encore, surgissent à l'improviste des entrailles de la terre et distillent dès leur premier cri de l'or du meilleur aloi ! Il en fut ainsi du frère d'Ondine Guimbo, plus connue sous le nom de Tanjura, enfant utérin d'Artémia Guimbo, celle-là même, cette figure bien connue des Reliques et qu'on affubla jadis en son temps de l'étrange sobriquet de Veuve Cyclone !
Se remémorant la naissance de ce rejeton comme d'une épopée digne d'un des contes de fées les plus fantastiques des Frères Grimm, la Veuve Eternel devait dire bien des décans plus tard : "Quand il est venu à la lumière, j'ai été comme soulevée par des odeurs d'un autre néant ! Ca puait l'or, une odeur de coquillage, de noix de coco, de corne et d'os ! Par réflexe je me suis bouché le nez mais c'est alors que l'enfant a parlé et m'a dit en prenant tout son temps pour que je comprenne bien :"Tu m'appelleras Pierre Philosophale"
Malgré les protestations de l'Officier d'Etat Civil de Kalakata qui avait suggéré en vrac Pierre-Paul, Pierre de Rome, Saint Pierre, Saint Paul, on enregistra en bougonnant la naissance un 29 juin de Pierre Philosophale Guimbo.
La légende raconte que "Tu m'appelleras Pierre Philosophale" furent les seuls et uniques mots que jamais Pierre Philosophale Guimbo prononça à la face du monde connu des Reliques ! mais d'autres sources disent même qu'il se permit le luxe même d'épeler de façon doctorale Pierre Philosophale à sa mère pour qu'aucune erreur ne fut commise par l'état-civil : "PIERRE, P, I, E, deux R, E , PHILOSOPHALE, P, H, I, L, O, S, O, P, H, A, L , E "
On raconte encore, mais les gens racontent tant de choses et la parole galvaudée ne laisse plus qu'une trace infime que seules les vieilles pécores ravaudent encore, donc on raconte encore que c'est parce qu'il connaissait les moindres replis de l'âme d'Artémia Guimbo que son fils se permit de lui épeler le nom par lequel il souhaitait être connu. Il se murmure en effet que la Veuve Eternel au vu de l'anatomie particulièrement vigoureuse de son rejeton et plus spécifiquement au vu de ses deux testicules qui avaient la forme de deux avocats arrivés à pleine maturité s'était exclamée en son for intérieur :"Quel Grand Phalle !"
Mais malgré toutes les précautions prises il n'en alla pas autrement : ce fut sous le nom de Pierre Grand-Phalle que Pierre Philosophale allait grandir.
Etrange destin que celui de cet enfant qui dès le premier jour refusa de téter au sein de sa mère, se recusa à connaître la langoureuse succion d'une tétine de biberon, refusa de goûter la bouillie de dictame ! Monsieur refusait toute alimentation (quoique certaines langues perverses racontent encore que quand on lui badigeonna les lèvres d'une cuillerée de tafia mélangée à du sang de tortue il émit un petit gloussement prémonitoire)! Même sous sérum, il dépérissait à tel point qu'au lendemain de sa naissance on pensait déjà à la fabrication de son cercueil en contreplaqué imitation bois de rose. Mais Artémia Guimbo n'était pas femme à abdiquer si facilement ! Il avait sûrement grand goût, pensa alors sa mère qui manda chercher les plus belles nourrices de lait pour redonner goût à la vie à sa marmaille. Mais tétu comme pas un le petit naufragé méprisa mamelons plats le lundi, dédaigna mamelons coniques le mardi, toisa mamelons ombiliqués le mercredi, ignora mamelons proéminents le jeudi, révoqua aéroles le vendredi, congédia mamelons de tout acabit le samedi. Pauvres Madelons qui s'évertuaient à le faire s'abreuver de leur manne ! Pas une ne trouvait grâce à ses yeux !
C'est alors que le dimanche, au septième jour de la naissance de Pierre que sa mère eut une révélation. La dernière nourrice ayant suggéré qu'on lui administre de force de l'eau de Lourdes bénite alors que l'enfant n'était même pas encore passé sous les fonts batismaux, elle se souvint de l'odeur de coquillage à la naissance de son petit dernier et s'exclama :"Et si on lui donnait un peu d'eau de mer !??"
Elle prit son enfant sous les bras bien enveloppé dans ses langes et se rendit dans une crique toute proche, histoire pensait-elle de lui humecter les lèvres et de voir si la Sainte Providence veillait encore sur elle. Ce fut inespéré ! En un instant l'enfant repris des couleurs ! Il avala l'eau comme s'il se fut agi d'air à grandes bouffées, comme un chameau en dérade après avoir traversé les mirages de cent oasis de lait et de miel! De retour chez elle, Artémia ne fit part à personne de sa découverte. Elle mit tranquillement le naufragé dans son berceau et prenant du jerrycan de dix litres se rendit en canot au milieu de la mer d'où elle puisa 10 litres de la substantifique moelle qui avait redonné vie à sa progéniture. Ce n'est qu'après une semaine entière d'une diète de choc de ce plasma nacré composé aux trois-quarts de son propre lait et pour un quart par de l'eau de mer que Grand-Phalle consentit enfin à s'abreuver au sein de sa mère. Mais il devait tout au long de sa vie continuer à prendre par petites gorgées son sérum, dont il modifia par la suite l'un des constituants : il garda le quart d'eau de mer mais troqua le lait maternel par le rhum à 55 degrés, un vrai ricin artisanal, que ce mélange de deux eaux de vie ! Aussi ne vous étonnez pas si au détour d'un bar à Kalakata comme dans tout l'archipel des Reliques vous entendez commander au maître de céans :"Sers nous deux sérums !". Il reviendra et dira aux amateurs :"Et voilà les deux Grand-Phalles !". Ou bien :"Deux Pierres Philosophales, bien servies" ! Quant à Pierre Philosophale "Grand Phalle" Guimbo ses amours tumultueuses avec la princesse-pianiste Maria Una entreraient un jour dans le panthéon de l'amour à la mode de Kalakata !

2.5.06

Le redresseur de coqs


Le redresseur de coqs


… Reprenons ! Ce serait sa dernière représentation. Ensuite il quitterait la scène, irrémédiablement !

Les gradins de bois étaient quasi combles dans ce qu’on aurait pu prendre pour un cimetière marin à la Toussaint aux premières poussières de l'aurore ; les billets circulaient en bruissant de main en main comme des cerfs-volants aveugles et froissés courant bride abattue au-devant de sainte Odile et de saint Vincent.

Malgré les nuages qui s'amoncelaient, les amateurs s'étaient déplacé en nombre pour l'ouverture en grandes pompes de la saison du coq et on se serait cru pour le coup au Madison Square Garden, voire à Ascot au départ des King George VI et Queen Elizabeth Diamond Stakes.

Il est vrai que l’affiche était porteuse. La rencontre au sommet Coq-d'Arçons contre Baron-Soie allait avoir lieu sous le haut patronage de Calvaire Marie-Saintes, le maître du pitt "Le Bantam", le gallodrome majuscule de l’île de l'En-Dehors situé à la périphérie de la capitale des Reliques, Station Wolfork. L'atmosphère était électrique. Il faut dire que ce combat en ce premier dimanche de novembre était l’épreuve phare de la réunion, le combat-vedette des vingt et quelque douze combats inscrits au calendrier. C’était une rencontre qui avait tout pour être légendaire, un choc de géants, rien que du beau gabarit ! L'élite de l'archipel allait en découdre ! Il était impensable de ne pas être au rendez-vous de cette effervescence. Quel que soit le vainqueur au Calvaire, on verrait des éclairs ! Et vaincre, c’était l'entrée assurée au Panthéon du Coq, l'occasion de laisser l'empreinte de ses ergots aux côtés de celles de légendes comme Combattant XIII, Cock Ranger, Bancock Kid, Texas Star et Galo Morcego. Il n'y avait sur l'île aucun coqueleur digne de ce nom qui ne rêvât en sourdine de laisser son coq à la postérité car le Panthéon du Coq c'était le label indispensable à tout éleveur, entraîneur, propriétaire ou armateur, une manne qui retombait sur la descendance du vainqueur dont les œufs de pur-sang étaient couvés avec plus de soin que ceux de la poule aux œufs d'or. Bien qu'aucune coupe ne récompensât le gagnant, la victoire était conservée en mémoire mieux qu'une relique, et même une goutte de vin des noces de Cana n'aurait pas remporté autant de dévotion. Quant aux paris, ils s'annonçaient d'ores et déjà phénoménaux puisque les amateurs s'étaient déplacés de toutes les îles de l'archipel pour assister à ce qu'on qualifiait déjà de joute du siècle. Coq-d'Arçons, au palmarès impressionnant de 37 victoires, toutes sauf une, celle contre Baron-Soie justement, un peu plus d'un an auparavant, acquises avant les douze secondes, leader incontesté de sa génération, maître coq gris d’on ne peut plus illustre naissance, puisque né un 22 janvier, jour de la saint Vincent, par Sevilla Ranger et Combattante de Saint-Pierre, par Bankiva et Old English Dame, par Pure Texas et Combattante du Nord, par Balulang et Bicalcarata, par Lafayette, livrerait son dernier combat.

Pour son maître, Coq-d'Arçons c'était le Général, une véritable perle moirée de Polynésie du plus bel orient ! Parfaitement ! Ses plumes, ou du moins ce qu'il en restait (car il avait le dos, la cuisse et le ventre déplumés et on lui avait coupé faucilles et rémiges pour l'alléger, celles du camail, celles du dos et des couvertures, celles des lancettes des reins, et de la queue), c'étaient du nacre gris aux barbes libres de toutes les nuances : vous qui avez connu les tonalités de l’obsidienne, l’ivoire, le vert métallique, imaginez le gris acier brillant, le noir grisâtre, le gris presque blanc, le gris qui va du rouge au noir, le gris perle brillant, le gris brillant, le gris obscur sans éclat, le gris cristal des neiges éternelles et le vert-de-gris ! Tous ces gris enchaînaient les dards du soleil dans leurs gammes sans aucun problème de consanguinité, sachant bien comment était imprévisible le résultat de leurs croisements. Après presque 4 ans de bons et loyaux services à guerroyer à droite et à gauche comme un damné pour le compte de son propriétaire, Wilfrid Thimotée ; après une semi-retraite d'un an le Général prendrait pour de bon sa retraite de combattant. Non, messieurs, ce n'est pas avec cette chair de cendre-là qu'on ferait du bouillon ! Avant qu'il ne rencontre l'inéluctable chance qui tourne qui lui ferait mettre genou à terre et qu'il ne meure au champ d'honneur sous les estocades d'un gentilhomme preux et valeureux, ne valait-il pas mettre les distances entre lui et le pitt ! Qu'avait-il encore à prouver, lui qui avait déjà vaincu trente-six guerres, record toutes catégories de l'archipel des Reliques ! Mieux valait certainement raccrocher avant que sa dépouille ne soit mise aux enchères aux dominos et profiter des quelque dix ans qui lui restaient à vivre pour cocher ses poules à la tire-larigot et proliférer en tout bien tout honneur ! Le champion du pitt s'effacerait alors devant l'étalon et on trouverait bien un successeur pour perpétuer son art ! Lui, le franc et sans vice, n'avait sincèrement plus aucun appétit à becqueter tout un cheptel de coqs sans jus à cinq doigts paralytiques, aveugles désonglés, borgnes éjointés, becs croisés, boiteux débecqués et vulgaires cochets aux nombrils blessés, adversaires incapables de lui faire monter l'adrénaline, avouez-le ! Et pour faire ne serait-ce qu'un duel de voix, c’est incontournable, il faut être deux issus du même moule de foudre dans l’arène !

Et dire qu'un an auparavant, c'était à la sainte Odile, Coq-d'Arçons se morfondait dans la houle d'un vague à l'âme sans fond ! Devant l'église Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs, du fond de son sac de jute, il vit pour la première fois au sommet du clocher un grand benêt qu'il jugea être un frère jumeau fraîchement arrivé du Sri Lanka. Car c'était là le portrait craché d'un Sonnerat, un coq gris comme lui-même, gris clair pour être tout à fait précis, haut sur pattes comme il sied au coq sauvage, avec des bandes blanches qui lui zébraient le dos et les jambes et, sur le cou, des taches jaunes. Il avait une petite tête de faisan, les yeux profonds, un cou long et soplide et le corps d'un cormoran. Il lui lança alors un fier et tonitruant Cocoricoba qui au bout d'une minute d'éternité n'eut d'autre effet que de lui faire faire la girouette. Il se rendit compte alors que celui qu'il croyait être un descendant direct de l'oiseau premier était objet de culte par ricochet que les passants vénéraient d'un signe de la Croix. Il entama alors la revue de détail. C'était un coq presque complet, un coq prêcheur à première vue impeccable, nullement allégé de son camail et de ses faucilles, un coq à crête en forme de couronne intacte, un coq à barbillons et oreillons virginaux, il ne lui manquait guère que la queue. Pas de queue en panache ! Il regarda et regarda encore. Vues latérale, de face, arrière, de dessous et de dessus ne firent que confirmer la première impression. Un Sans-Queue, pire encore un coq-à-cinq-doigts, avec huppe, cravate et favoris, voilà quelle race de coq dominait le clocher de Kalakata ! Il observa de loin ses ergots de zinc aspect plomb et il vit bien que c'était là encore de la corne originelle ! Quant aux plumes en fer blanc étamé, quand bien même elles eussent été cueillies bien mûres trois jours après la pleine lune, travaillées et retravaillées, teintes en bleu, tout juste auraient-elles pu servir à la conception de nymphes et de mouches artificielles sèches ou noyées où elles imiteraient avec avantage les moustiques !

Un coq en pâte comme ce coq en zinc, un coq pathétique pas même capable de se dégoter un imprésario et qui n'avait sans doute jamais livré aucun combat, jamais donné ses deux centimètres cubes de germe à aucune poule, un coq de cet acabit-là, un déserteur, comment pouvait-il mériter de figurer au faîte du clocher alors que lui, héritier de grands coqs d'Inde, lui dont l'un des quadrisaïeux par la seule puissance de sa voix avait mis en déroute les adeptes de Thot, Esculape, Baron-Samedi, Hyppolite-Léon, Mercure, Minerve et consorts, lui dont l'aïeule, feue Combattante du Nord, signe extrême de qualité, possédait même des ergots et avait été la seule mâle-poule de l'archipel à survivre à la terrible épidémie de choléra qui avait décimé les Reliques il y a cent ans de cela ; comment lui, le héros à tarses jaunes sans peur et sans reproche, pouvait-il se contenter de la vénération du cercle restreint des initiés du pitt et de l'anonymat gris de sa volière ? Il lui fallait rentrer dans l'Histoire avant de se retirer de la compétition. Bien sûr, il aurait pu se reposer sur les lauriers de la botte du Bois-Bandé qui l'avait rendu fameux et entrer sans forcer son talent dans le Panthéon du Coq.

Ah ! Cette bonne vieille botte de Bois-Bandé, arrivée jusqu'à lui par le chemin fantaisiste, boueux et tortueux des gènes hétéroclites ! Quand il se décidait à la porter après quelques belles esquives, c'était techniquement du haut de gamme : il fouillait trois fois dans le vide à une vitesse vertigineuse de l'éperon droit et avant que son rival ne fasse son mea culpa et réalise la feinte du droit c'était le coup d'estoc, le coup de crochet de l'éperon gauche, l'éperon en or, synonyme de mort millimétrique, violente et instantanée qui faisait le public dans les gradins ronronner de plaisir. Mais avec les lustres tout cela perdrait de son brillant et se jetterait dans le marigot rance de l'oubli. Pour rester célèbre à tout jamais dans les annales des Reliques, pour avoir droit à un peu plus que ses deux lignes de faire-part dans la Gazette le jour de son départ pour le tour de la poussière en quatorze cents siècles, il lui fallait à tout prix supplanter ce simulacre de coq novice réformé même pas mort de crise cardiaque lors d'une plumée, ce coq infirme emmanché dans la hampe de la croix, ce sans-queue qui ne possédait même pas de coccyx, ce coq héraldique de pacotille combien de fois raccommodé, déposé et remonté par des chaudronniers et autres ferblantiers, ce fantôme à voix cassée qui ne renfermait dans son pauvre corps pas même doré à la feuille ni parchemin ni reliques! Imaginez l'événement ! Lui, Coq-d'Arçons, mâle dresseur de coqs devant le Coq Eternel, érigé au faîte du clocher après une promenade triomphale dans la paroisse ! Quelle allure ! Mais comment parvenir à ses fins ? A-t-on jamais vu équins, mulets, bovins, asins, ovins, caprins ou porcins passer à telle postérité ? A-t-on jamais vu un coq, fût-il un coq d'exception, au syrinx phénoménal capable de passer du koukarekou russe au kiki riki allemand, du codle-doodle-do anglais aux coquerico et cocorico français, et du cokio-co-kio japonais au koko-i-ko de l'En-Dehors, un coq multilingue donner son nom à une rue, une place, une ruelle, un lieu-dit ? A-t-on jamais vu un coq, tel une oie du Capitole, toucher pour les siècles des siècles les dividendes d'un cri, porter croix de guerre, toucher pension militaire, bref entrer comme un toro macho dans l’histoire ?

Que de chemin parcouru depuis son premier combat ! Il venait alors tout juste de fêter ses seize mois. L'écurie de Wilfrid Thimotée n'était pas fringante comme elle l'était aujourd'hui, non. Bien au contraire, au lieu des quarante coqs de race qui chantaient à présent à tue-tête dans leurs cages, l'écurie ne comptait guère à l'époque de se débuts qu'un seul et unique pensionnaire : Coq-d'Arçons, complètement délaissé par les parieurs à la cote mirobolante de 77 contre un lors de sa première apparition, où seuls son propriétaire et quelques amateurs d’outsiders l’avaient trouvé assez séduisant pour placer quelques billets sur ce qui restait de sa crête. Ce n'est pas à ce coq, à ce mauvais caractère, qu'on aurait fait avaler son maïs-guêpes arrosé de jus de citron car le Général avait des goûts sophistiqués. Entendez plutôt : encore cochet, c'est autour des tombes du dernier décédé de la commune qu'il alla picorer crête, oreillons et barbillons que venaient de lui sectionner Wilfrid. On l'avait même retrouvé un jour presque agonisant à l'entrée du cimetière après qu'il eut dépecé un chapelet en jais noir laissé par inadvertance sur le rebord de la dalle en marbre à peine scellée sur le souvenir du défunt Commandeur, Arsène Tamarin, dit Boniface.

Une autre fois, c'est à une mangouste, venue avec de manifestes mauvaises intentions et prétendant lui masser sur l'heure cuisses et jarrets, qu'on ne sait par quel miracle il parvint à dicter sa loi, mais ce ne fut pas, croyez moi, affaire de coups de bec et d'éperons ! Devait-on croire la Veuve Eternel qui, témoin privilégiée de la scène, relata ce qui suit : "Il était en train de picorer la terre. J'ai d'abord cru que c'est du manioc qu'il cherchait. Mais à la façon délicate dont il sélectionnait ses œufs de fourmis rouges et ses ailes de ravets, j'ai tout de suite vu à qui j'avais affaire : un coq à sortilèges. Donc quand je me suis aperçue que la mangouste allait lui régler son compte pour de bon, je me suis dit qu'on serait bien débarrassé. Mais jusqu'à aujourd'hui je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé devant mes yeux. J'ai vu, j'ai vu mais je ne comprends toujours pas. Je me souviens seulement qu'à un certain moment le coq s'est mis à chanter. Cocoricoba une fois (lâché de sa voix de contre-ténor) : la mâchoire da la mangouste s'immobilise après une double croche suivie d'un quart de soupir. Cocoricoba deux fois, osé dans le meilleur style des ténors : le temps se pétrifie. Cocoricoba trois fois, c'est le baryton qui se mit en branle : la mangouste se fige au garde-à-vous. Cocoricoba quatre fois, résonne comme un bon solo de basse : la mangouste se met à picorer. C'est clopin-clopant comme si elle avait des vis dans les jarrets suite à la fracture de fatigue soi-disant occasionnée par le cri du coq qu'elle est repartie dans un pépiement joyeux … la tête comme rafraîchie par l'étrange confrontation. Depuis lors, c'est devenu la mascotte du poulailler."

La Veuve Eternel, herboriste déclarée, descendante selon ses dires par des torrents tortueux de Jean-Zoulou XXIX, qui était on ne peut plus empêtrée dans le langage du vent, décortiquait en revanche à merveille celui des coqs. Elle put ainsi la première sans difficulté comprendre que ce coq gris de haut lignage possédait le don. Le don d'exorciser. Cocoricoba une fois : c'était : "Au nom de Jésus-Christ, notre Dieu et Seigneur; par l'intercession de l'Immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, du bienheureux Michel, archange, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et des Quatorze Saints (et forts de l'autorité sacrée de notre ministère), nous entreprenons avec confiance de repousser les assauts et artifices du démon." Cocoricoba deux fois c'était : "Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés; que devant sa face, s'enfuient ceux qui le haïssent. Comme s'évanouit la fumée, qu'ils s'évanouissent ; comme fond la cire dans le feu, que les pécheurs disparaissent devant Dieu". Et Cocoricoba trois fois c'était bien sûr : "Nous t'exorcisons, qui que tu sois : esprit immonde, puissance sadique, horde de l'infernal ennemi, légion assemblée ou secte diabolique : au nom et par la puissance de Jésus-Christ + Notre-Seigneur, sois extirpé et chassé de l'Eglise de Dieu, des âmes créées à l'image de Dieu et rachetées par le sang précieux de l'Agneau divin +. N'aie plus l'audace, perfide serpent, de tromper le genre humain, de persécuter l'Eglise de Dieu et de tourmenter et cribler comme du froment les élus de Dieu +. Le Dieu Très-Haut te le commande +; Dieu à qui dans ton immense orgueil, tu prétends encore t'égaler ; Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Dieu le Père te le commande + ; Dieu le Fils te le commande + ; Dieu le Saint-Esprit te le commande +. Le Christ, Verbe de Dieu fait chair, te le commande +. Lui qui, pour sauver notre race perdue par ta haine, s'est abaissé se faisant obéissant jusqu'à la mort ; Lui qui a bâti son Eglise sur le roc solide, et décrété que les portes de l'Enfer ne prévaudront jamais contre elle, parce qu'Il demeurera avec elle tous les jours, jusqu'à la consommation du siècle. La vertu cachée de la Croix te le commande +, ainsi que la puissance de tous les Mystères de la foi chrétienne +. La glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu, te le commande +, elle qui, dans son humilité, écrasa, dès le premier instant de sa conception immaculée, ta tête folle d'orgueil. La foi des saints apôtres Pierre et Paul et des autres Apôtres te le commande +. Le sang des Martyrs et la pieuse intercession de tous les Quatorze Saints et Saintes te le commandent +. Ainsi donc, maudit dragon et toute légion diabolique, nous t'adjugeons par le Dieu vivant +, par le Dieu vrai +, par le Dieu saint +, par ce Dieu qui a aimé le monde au point de livrer son Fils unique, afin que quiconque croie en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle : cesse de tromper les créatures humaines et de leur verser le poison de la perdition éternelle ; cesse de nuire à l'Eglise et d'entraver sa liberté. Arrière ! Satan, inventeur et maître de toute tromperie, ennemi du salut des hommes. Place au Christ ! en qui tu n'as rien trouvé de tes œuvres. Place à l'Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ! que le Christ a acquise au prix de son sang. Incline-toi sous la main puissante de Dieu, tremble et fuis à l'invocation que nous faisons du saint et redoutable nom de ce Jésus qui fait trembler les Enfers, à qui sont soumises les Vertus des cieux et les Puissances et les Dominations, que les Chérubins et Séraphins louent dans un concert sans fin, disant : Saint, Saint, Saint est le Seigneur, Dieu des Armées." Quant à Cocoricoba quatre fois, jamais elle ne se risqua à déchiffrer le cri car pour un tel déchiffrage, comme le lui avait susurré le vent, il fallait être au minimum descendant de Reine Mage. Mais comme nul ne prêtait à l'époque attention aux vitupérations de la belle en dérade, l'exploit passa inaperçu et le Général put en toute tranquillité asperger ses victimes de ses psaumes et cantiques qui retombaient en pluie fine d'eau bénite.
Vint alors l’heure de son dernier combat à la fin juillet, il y a de cela plus d'un an déjà. Son adversaire, un coq de belle prestance, Baron-Soie, un coq aux ergots en croissant de lune, avait été contre toute attente le principal animateur du combat, montrant bien qu'il possédait tous les coups du combat de coqs à son répertoire : petits pas de côté, bel uppercut en corps à corps, pression constante sur l'adversaire, détermination. Le Général, généralement insatiable, fut visiblement désarçonné par cette furia tranquille et se déroba comme s'il s'était agi du double de haies, comprenant l'espace d'un éclair que de la façon dont le prétendant à la couronne gérait ce combat, marchant sur lui, voletant, ne lui laissant aucun répit, il allait subir une cruelle désillusion. A moins d'une catastrophe Baron-Soie remporterait le combat. Wilfrid Thimotée dans un état proche de l'apoplexie, se tordait le cou au fur et à mesure que s'approchait la fin du round. Il n'y avait pas l'ombre d'un doute : son champion allait être écrabouillé. L'autre anthropophage allait l'emporter à belle cote. Déjà il voyait son pensionnaire bon pour la casserole, placé dans un sac de jute, chair promise qu'on savourerait du gésier au croupion agrémentée d'un bon riz pilaf et d'une sauce préparée au sang. Avant qu'il ne perde pour de bon ses ergots, le Général résolut d'administrer sa botte mais il se ravisa au dernier moment et en lieu et place lui décocha le plus épuré des plus venimeux chants de coq. La botte de Bois-Bandé, comme l'avait alors illico rebaptisée un public goguenard et incrédule, paralysa l'adversaire, qui n'en pouvant mais, se lacéra les ouïes afin de ne plus entendre. Ah ! Il fallait être là et voir ce jabot gonflé à la limite de la rupture, au-dessus de ce cou dégarni, libérer ses seize essaims d'aigus bien appuyés de sauterelles grégaires prises dans le filet sinueux de sa voix ! Pieta, signori, Pieta ! Cette botte de Bois-Bandé, en même temps qu'elle octroyait au beau Coq-d'Arçons la réputation de magnétiseur-exorciseur, avait rendu la partie adverse indolente, imprévisible, incapable, impotente. Et jusqu'au germe que le pauvre Baron-Soie plaçait naguère d'un seul coup de coutelas purifié au tafia dans les œufs de ses poules en devint engourdi que c'était prodige. Et pourtant ce dimanche-là encore, pour la revanche, bien que le Général fût le doyen de la compétition, pour son entraîneur il était hors de question de n’être qu’un pale figurant même s'il reprenait la compétition après un an de retraite dorée comme reproducteur. Noblesse oblige ! Et même si le favori était devenu par la force des choses Baron-Soie, le challenger de Station Wolfork qui avait par on ne sait quel miracle récupéré l'usage de ses tympans, la machine à mettre des coups, l'un des grands espoirs qui croyait pouvoir tirer favorablement son épingle du jeu, il n’était pas du tout exclu que Coq-d'Arçons puisse jouer un tout premier rôle sur l'arène. « Ce coq gris c’est un coq de fer, même s'il reste sur des performances obscures. Il fait partie des concurrents en vue. Attendez seulement pour voir. Même s'il souffre régulièrement des ergots, il est maintenant à cent pour cent de ses moyens et n’oubliez pas : il est frère utérin du mythique Pois d’Angole », expliquait encore avec des trémolos dans la voix le propriétaire-entraîneur au journaliste de la radio venu l’interviewer. « Va-t-il encore cette année jouer son va-tout et terminer … a cappella ? » s’était interrogé l’insolent quidam. Pendant son année sabbatique sa réputation d'exorciste fit comme une traînée de poudre le tour de l'île. Que Satan et les Anges Rebelles prennent garde, il y avait désormais un mâle-coq exorciste et maître de musique sur l'archipel des Reliques ! Longtemps Wilfrid Thimotée s'était refusé à toute idée de combat, de revanche pour son protégé. N'avait-il pas dit tout ce qu'il avait à dire en remportant 37 de ses 37 combats, dont trente-six avant la limite ? Que pouvait-on encore lui demander ? N'avait-il pas droit lui aussi comme tout un chacun à une retraite paisible auprès de ses poules ? Alors pour lui forcer la main, on mettait en doute ici et là ce dernier combat considéré comme entaché d'irrégularité : A-t-on jamais vu un coq gagner par K.O technique ? Car ce chant du coq c'était vraiment un K.O technique ! Mais Wilfrid se retranchait derrière le règlement de la Société gallodromique des Reliques. Selon le dit règlement, en vigueur jusqu'à nouvel ordre et qui avait donc force de loi, un genou à terre équivaut à une défaite. A quoi bon vouloir refaire l'histoire. Le plus fort avait gagné, point, à la ligne. Mais les mois passèrent, la Société gallodromique modifia son règlement où désormais il était fait mention expresse que le chant du coq était une arme interdite lors de ses réunions ; les dents de promoteurs venus de tous azimuts s'aiguisèrent et Wilfrid sut qu'il ne pourrait repousser l'échéance vitam eternam. Il faudrait bien un jour que le Général affronte un challenger une dernière fois et lutte à armes égales sans utiliser sa voix ou alors c'était comme jeter sa couronne si patiemment tissée dans les halliers. Mais aussi, il fallait laisser le temps au temps : qu'il mène à terme sa tache rémunératrice de reproducteur. Après on verrait.
Vint le jour de voir : ce matin-là, à six heures, il y avait messe à l’église Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs. Wilfrid Thimotée se rendit, porté par le seul rhum qu'il venait de respirer en face chez Boniface, dans sa travée habituelle au dernier rang. Sous son banc il glissa l'air de rien le sac de jute où Coq-d'Arçons se reposait les yeux en attendant son petit bain d'eau bénite. Un seule odeur de caca poule prit possession de l'église. Il se mit à pleuvoir des hallebardes de fiente sur les vitraux. Il vit clairement comme de l’eau de roche la chapelle se transformer en loge et son Coq-d'Arçons batifoler en caquetant au sommet de la croix promue mât de poulailler. Et alors il comprit. Un coq de son élevage, et pas n'importe lequel puisqu'il s'agissait de Coq-d'Arçons, avait été élu ! Oui, un coq à lui, élevé par lui pour atteindre les plus hautes marches du royaume du coq, terminerait coq de clocher ! Wilfrid Thimotée se frotta les yeux, se pichonna le coude. Ce ne pouvait être que manigances du Grand Usurpateur ! A moins que ce ne fût l'ange des coqs qui le narguât du haut de son deuxième ciel ! Et il esquissa aussitôt un rapide signe de la Croix. Mais non, il n’avait pas la berlue. Ce Coq-d'Arçons, ce coq à plumage gris, ce coq de qualité aux origines à faire frémir, qui comptait jusque des faisans albinos dans sa généalogie, ce premier bec, la perle rare, sa perle rare ! Son Général, la coqueluche des pitts, il fallait s'en faire une raison, ne finirait pas Connétable, chef suprême des armées du roi Coq, du moins pas dans cette incarnation. Engourdi comme il l'était dans le rhum, il ne pouvait faire part de sa vision à personne mais cela ne l'empêchait pas de prier, ce qu'il fit à tout ballant. S’il ne s’était agi que de lui-même Coq-d'Arçons serait resté coq-étalon, fonction à laquelle il excellait et de plus il avait un manque flagrant d'entraînement pour être resté sur la touche pendant de trop longs mois (le régime de coq de combat n'est pas celui de coq de basse-cour) mais, à vrai dire, maintenant tout cela dépassait sa simple volonté. Le protégé de l’entraîneur-propriétaire Wilfrid Thimotée, maître-tacticien, ne lutterait ni aujourd'hui à la réouverture de la saison sur le coup de midi avec ses éperons, sa crête, son bec et ce qui lui restaient de faucilles et de rémiges bénis aux fonts-baptismaux de son église, ni demain, ni après-demain portant casaque à damier jaune et bleu, toque verte. Finie la longue année de disette, au son de la clochette il allait, maintenant qu’il était sûr de la vocation de Coq-d'Arçons le confier à l'Eglise et effacer ainsi en contrepartie toute une vie et demie de pêchés, s'écriait le propriétaire de l'Exorciste. Et alors malheur aux parieurs qui l' abandonneraient juste en ce moment précis où il était prêt à donner le meilleur de lui-même pour l'archipel aux Zoulous, pour Kalakata, l'île qui l'avait vu naître, pour Dieu et pour l'Eglise ! La conversion, signalait Loïs Séraphin, le directeur-arbitre, présent comme par hasard lui au premier rang, allait selon toutes les apparences se dérouler sous un véritable déluge ! A quoi Monsieur Wilfrid répondait en murmurant presque en catimini, entre amateurs de tuyaux de dernière minute qui se respectent, que, loin de la diminuer, la pluie revigorait Coq-d'Arçons. Il était proprement galvanisé comme en témoignait son combat il y a quelques années, sa meilleure performance à ce jour, où il avait tailladé de ses ergots d'acier cou, yeux et jarrets de l’intouchable Nègre-Bois qui ce jour-là aurait dû gagner quand bien même l'adversaire fût mangouste et l'arène faite de braises incandescentes ou de lames franches. Monsieur l'Abbé Prêcheur qui jusqu'alors ne s'était scandalisé outre mesure des exorcistes de tout crin qui fleurissaient sur l'île, devant la publicité faite à cette nouvelle vocation se devait de réagir, et énergiquement. Si même les coqs de combat entraient en religion qu'allait-il devenir de son pré carré ? Il se remémora alors qu'il avait été mandaté lui-même en son temps par ordre de Sa Sainteté Léon XIII pour lutter contre le Grand Usurpateur et ses manifestations les plus sournoises entre lesquelles figuraient les combats de coqs. Ces combats dégradaient l'animal et dégradaient l'homme. Il enjoignit donc ses ouailles de prier saint Michel, archange : "Prince très glorieux de la Milice céleste, saint Michel, archange, défendez-nous dans le combat contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants répandus dans l'air. Venez au secours des hommes que Dieu a faits à l'image de sa propre nature, et rachetés à grand prix de la tyrannie du démon. La sainte Eglise vous vénère comme son gardien et son protecteur. A vous, le Seigneur a confié la mission d'introduire dans la céleste félicité les âmes rachetées d'écraser Satan sous ses pieds, afin qu'il ne puisse plus retenir les hommes dans ses chaînes et nuire à l'Eglise. Présentez au Très-Haut nos prières, afin que, sans tarder, le Seigneur nous fasse miséricorde. Vous-même saisissez le dragon, l'antique serpent, qui est le diable et Satan, et jetez-le enchaîné dans l'abîme, pour qu'il ne séduise plus les nations. "

Les voies du tintamarre sont impénétrables et quand la foudre frappe elle sait ce qu'elle fait. Elle ne fait pas dans le détail. O Dieu du ciel, Dieu de la terre, Dieu des Anges, Dieu des Archanges, Dieu des Patriarches, Dieu des Prophètes, Dieu des Apôtres, Dieu des Martyrs, Dieu des Confesseurs, Dieu des Vierges, Dieu qui a le pouvoir de donner la vie après la mort, le repos après le travail. Délivre-nous du coq. Parce qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Toi, et qu'il ne peut y en avoir d'autre que Toi, le Créateur de toutes les choses visibles et invisibles, et dont le règne n'aura point de fin. Délivre-nous du coq, ô Singe Vénérable.
Après les humbles et innombrables supplications à sa glorieuse Majesté d'user de sa puissance pour délivrer l'île et la préserver de toute tyrannie des esprits infernaux, de leurs pièges, tromperies et méchancetés, par Jésus-Christ, Notre Seigneur, ainsi soit-il, des embûches du coq, l'île fut délivrée, Seigneur. Le ciel est un orchestre impitoyable. Malheur à celui qui s'écarte de sa partition car le tonnerre y est rarement d'applaudissements.

Vint donc le tonnerre, du tonnerre jaillit la fourche à deux dents d'où se précipita le chant d'un cygne qui stationnait en même temps au-dessus de Kalakata et de Station Wolfork : à Kalakata, dans l'archipel des Zoulous, décapité fut le coq du clocher de Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs par une note plus aiguë que l'autre, pendant que son jumeau adoptif, notre pauvre Général, aux cent vingt-huit quartiers trois-quarts de noblesse, portant le numéro 9 et pesant 17 kilos, en recevait une autre en plein cœur, dans les hauteurs de Station Wolfork, dans une voltige baroque d'hosties et de vin consacré, ayant juste le temps de gémir en anglais avec une dernière pensée pour saint Guy, son protecteur: "This was to be my last performance". Le lendemain matin on retrouva Wilfrid Timothée démantibulé par un coup de grisou.

Le Bal d'Entre-Deux-Morts : Chapitre 11



11

Ce fut en la qualité de chasseresse d’ouragans chevronnée, physicienne instinctive brevetée ès transhumances du coup de rein, médaillée par ailleurs ès tressaillements imperceptibles du bassin tout en étant en sus diplômée honoris causa docteur-doctoresse, qu’on retrouva quant à elle vers les sept heures du matin Artémia, pauvre bougresse, errant faite hippocampe, factice et clinquante, aux aguets entre tortues de mer avalant corolles de méduses et tentacules mortels de physalies. En grande prêtresse de la danse basse sur vent solitaire, des ascendances et des vrilles, elle venait, disait-elle, de présider in extremis du haut de ses trente-huit cyclones et quelques bonnes poussières, à l’enterrement de sa vie de donzelle pour pouvoir convoler en de justes voltes, par-devant les dieux et à huit quarts du lit des hommes, avec son roi d’amour, un dénommé Eternel, monarque sans fraise ni collerette des Reliques, Eternel XXIX, Sosso pour les uns, Victor-Solange pour les autres, cyclone itinérant de son métier et fabricant exclusif à ses heures de vent et de pluie. Un fameux gaillard, cet Eternel, un super capitaine au long cours, à l’entendre, bien que maigre comme un clou de girofle et toisant un mètre soixante-quinze au garrot. Virtuose tout bonnement. Pas un cyclone junior à la manque, un cyclone va-nu-pieds sans vigueur, un cyclone réformé numéro deux, atteint d'hydrocèle, ah ça non. Du solide, du baobab ! Du manganèse, du tungstène ! Le bougre était taillé dans une météorite ! Du feu fait dans du bon ciment ! Une force de la nature, un roc lisse comme un volcan mort-né, roulé, brassé et dépigmenté par le flux et le reflux d’un morceau de mer ancré on ne sait comment sur l’île aux Zoulous, après avoir marcotté sa gourme de glyptodonte au vent rêche comme sous-le-vent, caboté et barboté en long en large et en travers dans toutes les échancrures boréales comme australes de l'Autre Bord.

- Mariage pluvieux, mariage heureux ! clamait Mademoiselle la Chevalière à qui daigne l’entendre. Ni Monsieur le Juge, dépéché de la capitale, ni Monsieur l’Abbé prêcheur, d’une élocution laborieuse, n'acceptèrent, malgré la charge de malédictions et de fiel qu'elle fit luire à leurs yeux, de faire prêter à Artémia envers son époux serment de fidélité, secours et assistance quand elle avait chaussé les escarpins vernis dont elle couvait jalousement les évents et les empeignes depuis Hérode, fils de Cyrus et de Cassandane. Prendre mari entre mardi et mercredi, alors que l’adage dit bien expressément : “Entre mardi et mercredi, ni mariage, ni voyage en mer”, pourrait paraître saugrenu et prêter à sourire.

D’autant plus que, même pour l’observateur le plus averti des Reliques, on ne trouvait trace ni de cour assidue égrenée au rythme de la marée et ponctuée de roucoulades, ni à fortiori de liaison tapageuse avec chéri chérie à la volée, dévorement des yeux, promenade bras dessus bras dessous, bref, d’idylle à la folie au grand jour, de corps à corps effréné en plein dancing entre tourtereau et grive. A vrai dire, pour être tout à fait honnête, dans la mesure où il n’y avait eu ni fiançailles, ni demande en bonne et due forme, ni même pour le moins de consentement libre et sain du gentleman consort, nombreux seraient ceux qui, aussitôt que la nouvelle leur irriguerait l’oreille, qualifieraient de chimérique cet hyménée de fantaisie, considérant qu’un vol nuptial entre mardi et mercredi vers les zéro heure et quelques miettes en plus ou en moins du matin, avec en guise de mari un esclave en marronage en complet-veston de cheviotte pied-de-poule, chaussures de daim et fixe-chaussettes, pas même une cordelette à l’auriculaire, et pour unique témoin impartial une vieille peau de lune désincarnée juchée sur ses talons aiguilles, ce n’était que dévergondage mystique, apostat et hérésiarque ne méritant pas qu’on lui accorde plus davantage voeux de bonheur et prospérité !
- Trêve de plaisanterie, la compagnie. Ne soyons pas dupes, l’assemblée ! dirait l’un sans ambages.
- Foutaises que tout cela. Foutaises, vous dis-je ! renchérirait l’autre.
Pour tout un chacun, il n’y aurait pas eu l’ombre de la pénombre d’un témoignage digne de foi du moindre minime petit infime frôlement entre cette gueuse (comment l’appeler autrement ?) et le prétendu par procuration pour lequel, soit dit en passant, aurait-on remué ciel, terre et mer à la recherche de reliques, on n’aurait récolté de cet Eternel Victor-Solange, Sosso, XXIX et consorts que marabout, feu follet, terre de feu et tempête en mue perpétuelle. Selon toute vraisemblance, les fiancés mystiques n’avaient jamais trempé ne serait-ce que l’extrémité du bout de la pointe des lèvres dans la même calebasse de champagne. Alors, jugez ! Mêler leurs sabots maculés de goémon ! Bref ! En un mot comme en six cent soixante-six, c’était bien là un simulacre de mariage, une caricature de noces, un requiem de femelle en chaleur ! Ah mais pourquoi donc n’avait-on pas interné la scélérate alors qu’il en était encore temps !
Et maintenant la petite aguicheuse, la gourgandine, l’ange de mer avide de requins cornus aux épines tranchantes, qu’allait-elle encore inventer, elle qui ne rechignait à rien, pas même à louvoyer tous azimuts avec la mort et le choléra pour assouvir ses plus absconses fantaisies ?
Ainsi profanes et initiés babilleraient-ils, tissant et métissant leurs mauvaises langues de corbeaux et de maquerelles dans un jeu sans vergogne à la gloire des tridents fourchus et des tentacules éphémères de Saint-Cancan.

Oh, heureusement me direz-vous, que pour faire face au tollé et à la médisance, la pauvre déglinguée n’avait même pas pris la sage précaution de déloger (contre espèces sonnantes et trébuchantes) deux bonnes douzaines de souteneurs et de soutireuses de vice, en grande tenue s’il vous plaît, qui, sans doute mus par le désir d’intégrer les délices d’un cortège nuptial long de neuf heures de bombance à boire tout son saoul et manger du bon et du meilleur, auraient été vingt-deux mille fois plus prompts que l’éclair (ce qui n’est pas rien) pour affirmer la main sur le coeur ou sur la Bible et la tête de leurs enfants nés et à venir (et avec quel toupet), avoir été confidents d’une promesse de mariage proférée à marée basse à la faveur d’un boucan de fumée d’alcool.
Mais par ailleurs, comment les autorités tant civiles que religieuses auraient-elles pu ajouter foi à ce délire d’illuminés, aux élucubrations lubriques de cette bande de dévergondés éconduits ou délaissés qui, confondant vitesse et précipitation, vessies et lanternes, auraient sans barguigner signé des deux mains leur déclaration sur l’honneur d’une croix analphabète ?

Imaginez ! Une noce mystique ! Pourquoi pas par contumace ? Non, non, non, trois fois non ! Non sincèrement non ! Sincèrement, je ne vous dis pas la mésalliance ! Chacun voit midi à sa porte et le soleil à sa fenêtre, il est vrai ! L’amour a mille facettes, soit deux fois plus de déclinaisons aromatiques qu’une gousse échaudée de vanille bourbon, dont chacune peut être prise pour de l’argent comptant capable de déplacer la mer dans les montagnes, ces repaires de corsaires, flibustiers et pirates pour assister à une treizaine de neutralisation entre la mort et la vie... Certes... Mais, tonnerre ! Pourquoi diable cette hérésie d’aller chercher midi à quatorze heures quand l’imposture crevait même les yeux atteints de cataracte congénitale à plus d’un kilomètre et demi ? Dites-moi, en toute conscience, Messieurs et Dames, soit dit entre nous, marier une marchande de feuillages, autoproclamée voyante et guérisseuse, au buste atteint de polymastie, en dérade par-dessus ça, et un vieux cyclone mâle caduc et poltron (oui, poltron, car seul un poltron fini, ou un condamné à mort, aurait pu se prêter à de telles pratiques) ? Il faut le voir pour le croire. Il était six heures du soir et l'Angélus commençait à peine de retentir en ce mardi d'occulte mémoire. Comment justifier ces épousailles paradoxales quand on sait qu’il est des fois où un chandelier coûte plus cher qu’un enterrement ? Mais que faire ? Pour Artémia qui avait préféré se clouer sur la croix pour pouvoir fêter Pâques avant les Rameaux à douze jours de la procession, pour Artémia qui avait envisagé pour la procession des cercueils un rue tapissée de sel coloré, de sable et de café et jonchée de pétales de flamboyants, pour Artémia qui avait manigancé de si belle façon son entrée dans le monde par cette soirée de gala, le point d’orgue des cérémonies resterait indéfiniment en suspension... Instinctivement elle pressentait que la dégringolade approchait à grands pas. Il n’était pas question de ne pas payer quelque promesse que ce soit. Les génies réclamaient leur nourriture, leur banquet de sang, leurs sacrifices, les génies avaient faim, il fallait à tout prix respecter le rituel, les génies de toutes origines et de toutes catégories, les génies du Nord, les génies du Sud, les génies de l'Ouest, les génies de l'Est, tous s'étaient donné rendez-vous chez elle, Artémia et n'entendaient pas retourner bredouille. Des quatre points cardinaux elle était encerclée. Elle encourait, elle le savait, l’excommunication sans droit à pénitences, peines médicinales et expiatoires jusqu’à la fin des temps, l’ensevelissement sans rémission sous les eaux de la mangrove rouge. Alors il était hors de question de ne pas s’acquitter d’un péage à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs et aux Quatorze Saints Intercesseurs. Mais d’un autre côté, malgré une semaine de battues effectuées en long et en large de Kalakata avec son raccoon apprivoisé Roucou, il fallait se rendre à l’évidence : l'Eternel de son coeur avait bel et bien disparu de la circulation. Volatilisé l'Eternel. Désintégré le Victor-Solange. Comment vivre désormais sans déraison ? Des cyclonologues annonçaient bien là-bas à des milles et des milles des Reliques un cyclone en formation sur l'Autre Bord. A n’en pas douter, elle en viendrait à bout de ce cercueil de raison, de cette procession, de cette Mer d’Entre-Deux-Morts dût-elle y passer trente-sept autres treizaines à Saint Antoine ! Seules traces palpables de sa brève romance avec le Bien-Aimé, des poèmes secs comme des brindilles de pierre philosophale commençaient à bourgeonner dans son ventre à toute heure du jour et de la nuit. De picotements en ballonnements, de points de côté en haut-le-coeur, il fallut bien là encore se rendre à l’évidence. C’était la parole, cette calamité sacrée, qui la démangeait, la prenait d’assaut et elle était mâle, et elle était femelle, et elle était en chaleur, l’infidèle. Une parole enceinte qui prendrait plus tard comme nom, celui d'Ondine Guimbo. Alors à défaut de procession de cercueils ce fut le début d’un étrange fait divers qui soixante ans plus tard resterait figé dans les esprits. Jamais l’on ne sut par quel miracle le marteau de menuisier de son père, feu Anicet Guimbo, avait atterri entre les mains de Mademoiselle la Chevalière. Salve Regina, mater misericordiae ! Toujours est-il qu'au petit matin du dernier jour de la Treizaine à Saint-Antoine-des-Divins-Plaisirs, à l'aube du grand défilé des cercueils prévu, ce fut au contraire le grand Martelage sur la Place des Quatorze. Après avoir asséné sept coups de marteau d’est en ouest puis de nord au sud sur chacun des Quatorze, l'Intercesseur en Personne seul épargné du terrible martelage, du terrible poinçon désignant ses congénères bons pour l’abattage, Mademoiselle la Chevalière installa tranquillement sa personne au sommet de l'Intercesseur en Personne. C’est ainsi qu'un cercueil en papier mâché en forme de cosse de haricot bleu indigo prit possession de la Place des Quatorze au petit matin de la procession et que la Veuve Eternel (car c’est ainsi qu’on appellerait désormais Artémia-Cora Guimbo dite Mademoiselle la Chevalière) commença son envol dans la déraison par une homélie en plein verger :

- Il pleuvait à perdre haleine quand m'apparut en majesté mon Bien-Aimé qui se dégonfla en moi de toute sa charge de manne diluvienne, houle salée et pimentée d’oeufs non fécondés qui inonda sans crier gare les moindres recoins de mon palais. En ce temps de déconfiture, en ce temps de débandade, à ce moment exact commença l'orgasme, la lune de fiel qui révéla en moi la femelle parthénogénétique. Les oeufs non fécondés de mon Bien-Aimé donnaient naissance à la bride des cerfs-volants de l'Angélus tantôt à des ouragans mâles tantôt à des ouragans femelles qui, à peine éclos, à peine affranchis s’empressaient au plus vite de réaliser leurs trois pas dérébénales de chaos sur l’échafaud. C’était sans compter sur le quadrille qui tranquillement attendait son heure pour se lâcher le corps et libérer son arôme sous le regard attendri du soleil qui venait à peine pourtant de fermer ses yeux pleins de caca sommeil.