18.5.09

Grand-Ongle

On l'appelait Grand-Ongle à cause de cet ongle démesuré qu'elle portait au petit droit de la main gauche. Et c'est avec ce grand-ongle qu'elle ouvrait les pages de ce quelle appelait la Sainte Relique d'où elle tirait les oraisons pratiquées contre le mauvais oeil, la congestion, le vent et la sorcellerie. C'était la marraine de la Veuve Eternel et c'est elle qui la première lui avait fait prendre conscience de son don. Un don: elle avait tout fait: matrone accoucheuse, commère guerisseuse et faiseuse de sort, elle dominait les soixante et un pentacles et les sceaux magiques, elle se disait médecin de Dieu mais à 98 ans Joséphina n'y voyait plus grand-chose. Elle confondait notoirement poudre de cochenille et chair de limace, lézards et serpents, poumons de raccoon et intestins de jaguar. Quant aux excréments indispensables comme ceux de cigognes, de paons ou de chèvres, elle n'y voyait goutte, considérant tout comme de l'eau de mille fleurs qu'elle prescrivait en ordonnance. Car avant tout, disait elle, rien ne peut fonctionner si on n'a pas la foi.
Elle faisait ses passes, ses impositions de main, ses invocations sur enfants et adultes, généraux et soldats, gouverneurs et simples citoyens, elle aimait moins car cela la fatiguait s'occuper de veux, vaches cochons, et laissait volontiers ce gibier à d'autres, préférant à cela bénir une ferme, une affaire. Elle prenait son rameau de feuillages, ses trois brins de feuillages, les plongeait dans l'eau et attaquait son réponsier de Saint-Antoine pour retrouver l'objet perdu ou volé. Parfois de ses mains pures, parfois avec l'aide d'un chapelet ou d'un couteau pour couper le sortilège ou d'un simple ruban de tissu, elle s'attaquait aux maladies avec l'aide de Saint Marc et saint André.