31.8.08

Hosanna Buccin, candidat



Pour une grande gueule, c'etait une grande gueule, une bouche aux allures de pavillon à l'antique, il fallait le voir asséner ses édits à coups de legato, glissando et détachés. C'est une honte ! par ci.... C'est un scandale ! par lá...Frapper des poings sur la table ! Rouler des yeux comme le tonnerre ! D'aucuns lui prédisaient une carrière fulminante, des arcs-en-ciel d'électeurs prêts à mouiller leur chemise pour le voir s'installer dans le fauteuil de maire au minimum, avant de briguer à de plus hautes fonctions électives, sénateur, député, président, tout lui semblait promis. Il ne se passait pas de matinée sans que ne vienne frapper à sa porte toutes sortes de caporaux prêts à défendre ses couleurs dans les moindres alléees, contre-allées, faubourgs de la ville. mais monsieur refusait de s'engager avec cette fausse pudeur de jeune fille effarouchée, ah non moi je ne fais pas de politique.... Je suis là pour dénoncer, signaler, lancer le débat politique....Hosanna, au plus haut des cieux ! Imaginez l'affiche électorale que ça ferait ! Hosanna Buccin, in Exelcis Deo. Nom prédestiné que celui d'Hosanna dont la trajectoire tenait proprement du miracle... Ecoutez moi ça...Le jour de sa naissance son père, Ednard Mussurunga, cuisinier de son état, joueur de buccin à l'Harmonie Municipale, lui avait concocté non pas un poème mais un hymne tout entier intitulé Hosanna qu'il fit jouer avant même que la marmaille eût tété une goutte de lait par ses collègues de l'harmonie devant les grilles de l'hôpital Saint Hyacinthe. En voici la texture visionnaire telle qu'elle apparut alors aux oreilles ébahies des passants sous la voix de la cantatrice Ynaé Ménipée:

Dans le diadème de la Patrie adorée,
Comme un joyau brillant gracile,
HOSANNA sera vénéré
Pour l'honneur de notre île.

Choeur
Au travail, à la lutte géante,
A la conquête suprême du bien,
Toujours unis marchons de l'avant
Que la victoire vienne vite.

Et chantons avec ardeur,
Sous le ciel printanier,
Hosana Hosanna,
Aux Reliques et à Kalakata.

II
Dans la douce plaine ondulante,
Humectée d'une brise subtile,
Si distante, flamboyante et constante
Dévouée à l'amour des Reliques.

Choeur


III
De Kalakata tu seras la fille célébrée
Qui auras le plus de lauriers au front,
Car tes fils te feront fière,
Du travail que le progrès amènera

Choeur

IV
Du chemin sûr, confiante
Du progrès qui nous enlace de sa fièvre,
Tu marches, hautaine, tu chantes,
La gloire de nos RELIQUES.

Choeur

On ne sait comment par quel miracle le nom Buccin vint aterrir dans la vie d'Hosanna. Car il naquit Mussurunga, et c'est sous ce vocable qu'il fut enregistré dans les registres, plus exactement sous le nom d' Hosanna Excelsis Mussurunga. Le propre Hosanna avait quant à lui une version qui différait selon l'humeur du moment, qu'il se sente d'humeur cuisinière ou d'humeur musicale.
N'allez pas croire que notre bougre était un mollusque à la chair coriace ! Que nenni ! Le seul petit travers qu'on lui ait jamais connu fut le fait de ne lire en tout et pour tout qu'un livre par an, pour avoir justement le temps de le lire en long en large en diagonale en abcisse et en ordonnée. Un livre par an acheté le jour de son anniversaire pour maintenir une tradition installée par son père qui le jour de sa naissance lui offrit, avant même que ses yeux fussent en capacité de voir la différence entre potron-minet et crépuscule, son premier livre de lecture. Pas un vulgaire abécédaire illustré, non, pas un vulgaire livre de contes et légendes du monde entier, non. Le premier livre qui lui fut offert fut un livre de cuisine, quoi de plus naturel venant d'un cuisinier et pas n'importe lequel, messieurs dames, un livre de cuisine française et en français, s'il vous plaît, dans la langue de Gargantua, comme se plaisait à se souvenir son père de nombreuses décennies après chaque fois qu'on l'interrogeait sur les tenants et les aboutissants de cette étrange manie de ce fils si lettré qui ne lisait qu'un livre par an.
L'ouvrage en question, une édition utile pour les familles revue, corrigée et augmentée avec des figures qui ferait sans doute du petit Hosanna un cuisinier des rois, un roi des cuisiniers, avait pour titre : Le cuisinier royal et bourgeois qui apprend à ordonner toute sorte de repas en gras et en maigre, de la meilleure manière des ragoûts les plus délicats et les plus à la mode. Tout un programme ! Son auteur François Massialot n'était rien de moins qu'un cuisinier proche du Roi-Soleil, imaginez.
Avec un tel baptême de lecture on ferait de cet enfant, avec la grâce de Dieu, un maître d'hôtel, un sommelier, un confiseur, bref un officier de bouche qui saurait mieux que quiconque vous expliquer les subtilités sinon les secrets de l'hypocras ou de l'eau de la reine de Hongrie.
Néanmoins pour mettre toutes les chances du côté de ce rejeton, car on ne doit jamais mettre tous ses oeufs dans le même panier, et qu'il est des fois où les oeufs tant espérés n'éclosent pas ou sont voilés, non moins désireux de le voir entamer une carrière parallèle de joueur de buccin, le père visionnaire lui offrit pour son anniversaire, un premier septembre, la Méthode Complète de Trombone, en trois volumes, oeuvre d'un éminent membre du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, le regretté André Lafosse. Le jour de ses sept ans le fils prodige allait hériter de ce prodigieux instrument, un buccin, fait par l'un des plus grands facteurs de buccin, un buccin fait à Lyon, capitale des Gaules, un buccin terminé comme il se doit par une tête de serpent. Pas un vulgaire Jean-Baptiste Tabard, pas un Dubois-Couturier, ni même un Guichard de Paris, le buccin d'Hosanna père était un authentique François Sautermeister, ni plus ni moins, un instrument de légende. C'était d'ailleurs le seul et unique spécimen de l'archipel et du monde entier parvenaient des missives de colectionneurs, des télégrammes de musées, des offres de spécialistes dans toutes les langues du monde, toutes plus mirobolantes les unes que les autres prêtes à le couvrir d'or en échange du précieux trombone d'orchestre militaire dont la langue de serpent frétillait au fur et à mesure qu'on jouait. Mais notre homme était inflexible: - Comment je vais jouer mes Kyrié, comment je vais jouer mes Resurrexit ? Car sans sa messe solennelle, Hosanna père n'était rien. Il ne jurait que par elle, ne vivait que pour elle, matin, midi, soir , dès qu'un moment la cuisine lui laissait um moment d'oisiveté, il se saisissait de l'embouchure son buccin, y plaquait ses doubles lèvres, positionnait la coulisse et faisait son interprétation toute personnelle d'Hector Berlioz. D'ailleurs son premier geste le matin, n'´était-il pas de lustrer l'animal comme on caresse la croupe généreuse d'une femme que l'on quitte à regret. Non jamais il ne se séparerait de l'instrument. Seul son fils en hériterait, avait-il décidé, à l'âge de raison.